Taslima Nasreen
lors de sa visite à Paris, où le
prix Simone de Beauvoir lui [ a été]
remis mercredi 21 mai. CYRILLE
WEINER POUR " LE MONDE "
Bannie en 1994 de son pays, le Bangladesh, sous la menace des
islamistes, l'écrivain féministe
pensait avoir trouvé refuge en Inde.
Bref répit. Elle vient à nouveau
d'être contrainte à l'exil
Voilà quatorze ans qu'elle est
apatride. Du Bangladesh - d'où
elle a été bannie en 1994 - à
Stockholm, de Calcutta à Paris,
elle est rompue au jeu de
l'errance, aux passages fugaces
dans les hôtels, aéroports et
festivals littéraires. Alors,
Taslima Nasreen s'y est faite.
L'écrivain bangladais, féministe
pourchassée par les
fondamentalistes musulmans,
s'est coulé dans la figure de
l'exilé permanent. A la voir
dans ce restaurant de
Saint-Germain, à Paris,
commander un verre de vin,
élégante dans sa veste noire, le
cou ceint d'un châle vert, on la
trouve fort à l'aise. Eloquence
maîtrisée, enjouée parfois
jusqu'à faire tressaillir sa
frange aux reflets roux.
Elle sacrifie à tout. Aux
séances de photos dans la
lumière tamisée d'un salon. Au
programme de rendez-vous au pas
de course concocté par son
éditeur parisien. Aux deux
gardes du corps - imposés par le
gouvernement français - qui
l'embarquent dans une voiture
blindée pour parcourir trois
cents petits mètres. Sans
rechigner, Taslima Nasreen se
plie au rituel de la proscrite
de marque.
Est-ce à dire quelle s'y
complaît ? Sûrement pas. On peut
la trouver outrancière, naïve ou
inconsciente, mais nul ne pourra
jamais la soupçonner
d'insincérité. Elle bout encore
de colère. " Je suis toujours
en état de choc ",
souffle-t-elle. Ce " choc ",
c'est d'avoir été " forcée au
départ " de l'Inde, ce pays
où elle avait enfin trouvé
refuge en 2005 après plus d'une
décennie de déracinement en
Occident, l'âme broyée par le
mal du pays.
A Calcutta, Taslima Nasreen
se sentait comme chez elle.
C'est le Bengale, après tout. La
frontière barbelée le sépare
peut-être du Bangladesh voisin
mais elle n'abolit ni langue
bengalie, ni la culture
bengalie, ni les parfums
bengalis. Aussi Taslima la
Bengalie y était fort heureuse,
immergée dans ses racines. "
Calcutta, c'est ma seconde
patrie, insiste-t-elle. Les
traditions du Bengale coulent
dans mes veines comme une force
vitale. "
Pourtant, à l'automne 2007,
elle y revit le même cauchemar
qu'en 1994, à Dacca, la capitale
du Bangladesh qu'elle avait
alors dû fuir sous la menace de
manifestants islamistes ivres de
haine. Brutal retour en arrière,
réédition du scénario halluciné
: fatwas lancées par des imams,
sa tête mise à prix, émeutes de
rue, plongée dans la
clandestinité. Les
fondamentalistes sont déchaînés
par la parution de certains de
ses livres aux titres claquant
comme des appels à la révolte
des femmes : Brûlons les
burqas, Les femmes n'ont
aucune patrie. Le 21
novembre, le couvre-feu est même
décrété à Calcutta après une
journée de violences.
Mais Taslima n'est pas
abattue. Elle pense que l'orage
va vite se dissiper, que l'Inde
" laïque, démocratique,
éclairée, progressiste et
tolérante " va la protéger,
va continuer à lui offrir son
hospitalité. L'Inde
multiconfessionnelle n'est pas
le Bangladesh musulman,
pense-t-elle. Quel n'est pas son
accablement quand elle prend la
mesure de son illusion ! Elle
n'est en fait qu'un " paria ",
un " fardeau ", un
fauteur de troubles dont chacun
veut se débarrasser.
Acculée au départ de
Calcutta, elle se replie à
Jaipur (Rajasthan) puis à New
Delhi, la capitale. Là, elle est
littéralement assignée à
résidence dans un lieu secret,
une pauvre chambre où seuls "
deux lézards souffreteux "
lui tiennent compagnie. Elle
devient une sorte de "
prisonnière ", confinée par
le gouvernement fédéral indien
au nom de sa sécurité
personnelle. En haut lieu, on
lui adresse des messages : il
faut qu'elle évite dorénavant de
" blesser les sentiments
religieux " d'une partie de
la population, un enjeu
hautement sensible dans un Etat
indien régulièrement secoué par
des affrontements entre hindous
(majoritaires) et musulmans
(minoritaires). Elle s'y refuse.
" Si la liberté d'expression
a un sens, proteste-t-elle,
j'ai le droit de blesser les
sentiments religieux de
certains. "
Son intransigeance exaspère.
On le lui fait payer en
prolongeant son régime quasi
carcéral. Elle finit par
comprendre la manoeuvre : faute
de pouvoir l'expulser - cela
ferait très mauvais effet -,
l'Inde veut la pousser à
s'exiler d'elle-même. Elle
résiste, se cabre. Puis elle
finit par céder, minée par des
ennuis de santé. A la mi-mars,
elle s'envole vers la Suède,
défaite. Durant ces semaines
d'isolement, elle a continué à
écrire, jetant sur le papier son
désarroi, son désespoir, scandés
par cette entêtante
interrogation : " Quel crime
ai-je commis ? " La
chronique de ce nouveau
bannissement vient de paraître
en France sous le titre De ma
prison (Philippe Rey, 140
pages, 15 euros).
CHEMIN DE L'ERRANCE
La revoilà sur le chemin de
l'errance. A Paris, elle
retrouve amis et admirateurs. Le
prix Simone de Beauvoir lui sera
remis mercredi 21 mai par Rama
Yade, secrétaire d'Etat aux
droits de l'homme. Tant de
sollicitude lui offre un
précieux réconfort mais Taslima
ne s'en contente point. " En
Occident, dit-elle, je me
considère comme debout à un
arrêt de bus, attendant le bus
qui me ramènera chez moi, dans
le sous-continent - indien - où
ma vie a un sens. " Ce " sens ",
c'est le " combat en faveur
des femmes opprimées ". Et
dans ce combat-là, elle bute sur
la religion, immanquablement.
" Je critique toutes les
religions, pas spécialement
l'islam, précise-t-elle. Je
critique aussi l'hindouisme en
raison des discriminations
contre les femmes qu'il
justifie. Mais il n'y a que les
musulmans qui se sentent
offensés par mes critiques et me
menacent de leurs fatwas. Les
autres ne m'attaquent pas. "
" Est-ce que cela signifie qu'il
n'y a pas de place pour la
critique dans l'islam ?,
interroge-t-elle. Mais
comment une société peut-elle
évoluer, s'arracher à la
stagnation, si elle refuse toute
critique ? "
En Inde, son combat est mieux
compris qu'il ne l'était au
Bangladesh. Des soutiens se sont
manifestés. Mais la mobilisation
en sa faveur est restée limitée,
en tout cas impuissante à
renverser le cours des choses.
Taslima sait que le camp des
intellectuels " progressistes ",
sa famille naturelle, ne la
défend que très timidement,
voire même la fustige comme
irresponsable. On lui reproche
d'en faire trop, de verser dans
la provocation. " Ces
intellectuels me trouvent trop
radicale, reconnaît-elle.
A leurs yeux, on peut critiquer
les fondamentalistes, mais pas
l'islam en tant que tel. Or en
critiquant le Coran, je franchis
la ligne rouge. C'est pourtant
ma conviction : le Coran n'est
pas bon pour l'humanité et les
droits des femmes. "
Quand Taslima sort du
restaurant, ses gardes du corps
jettent un regard fébrile dans
la rue. Elle se glisse dans la
voiture blindée qui démarre en
trombe. Combien de temps vont
durer ces séjours à l'" arrêt de
bus " européen ? Taslima a
toujours en poche son billet de
retour sur l'Inde. Elle entend
bien en faire usage. Et
retrouver les parfums du
Bengale. En tout cas, elle en
" rêve ".
Frédéric Bobin