Suzanne l’aimée de Césaire
Dissidence. «Le Grand
Camouflage», recueil d’essais
poético-politiques de la femme
de l’écrivain martiniquais.
NATALIE LEVISALLES
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Suzanne
CésaireLe
Grand
Camouflage.
Ecrits de
dissidence(1941/1945)Seuil, 130 pp., 14 euros, à paraître
le 7 mai. |
Tout commence quand un bateau
faisant route pour New York et
transportant des dizaines
d’exilés (dont Claude
Lévi-Strauss, Anna Seghers,
Wifredo Lam, André Breton…) fait
escale en Martinique. Breton,
qui cherche un ruban pour la
petite Aube, entre dans une
mercerie de Fort-de-France, il
tombe sur la revue et y lit des
poèmes qui le bouleversent. Il
demande à rencontrer son auteur,
Aimé Césaire. La mercière, qui
se trouve être la sœur du
philosophe René Ménil, un des
cofondateurs de la revue avec
Aimé Césaire et sa femme
Suzanne, met tout le monde en
contact. C’est le début d’un
réseau d’amitiés croisées et
d’influences artistiques
étonnamment fécondes.
«Le grand camouflage», l’essai
qui donne son nom au livre
rassemblé par l’écrivain Daniel
Maximin, a été écrit par Suzanne
Césaire en 1945, c’est un écho
de cette journée, un texte
poético-politique d’une grande
énergie, à la fois lyrique et
ancré dans la géographie et
l’anthropologie de la
Martinique. Daniel Maximin dit
que c’est peut-être Peau noire,
masques blancs
«Le grand camouflage» est un
des sept essais écrits par
Suzanne Césaire, tous dans la
revue littéraire la plus
importante des Antilles, publiée
entre 1941 et 1945. Ils se
moquent du doudouisme
littéraire, parlent de poésie,
des racines africaines des
Antilles, des paysages, de une
image qu’on retrouvera dans la
poésie très naturaliste d’Aimé,
mais aussi dans les tableaux de
Masson et de Wifredo Lam, devenu
l’ami intime du couple. Ils
mettent les Antilles sur la
carte de la modernité littéraire
et politique.
En plus des textes de Suzanne
Césaire, contient des textes de
Ménil, Masson, Breton, Aimé
Césaire, tous liés à la forêt
d’Absalon. (Autres retombées de
cette journée, non visibles dans
le livre : certaines des toiles
de Masson et de Wifredo Lam, et
sans doute aussi le divorce des
Breton, après lequel Jacqueline
deviendra peintre).
De fait, l’expérience a été très
forte, presque
violente. écrivent Breton et
Masson dans (publié en 1942 à
Buenos Aires). répond Suzanne
dans un texte de 1945. La tête
des poètes chavire aussi à cause
de Suzanne. Breton en tout cas
l’a trouvée et lui a dédié
plusieurs textes.
En dehors de ces sept essais,
Suzanne a écrit une pièce, qui
a été jouée à Fort-de-France au
début des années 50, mais le
texte a été perdu. Emile Capgras,
ex-président du conseil régional
de Martinique, a été un des
jeunes acteurs de la pièce, mais
il a perdu le texte depuis très
longtemps.
Après cette pièce, plus rien,
Suzanne n’a plus jamais écrit,
et c’est une énigme. Comment une
femme qui entre 25 et 30 ans a
écrit des textes aussi forts
a-t-elle pu s’arrêter
définitivement ? Qu’est-ce qui
fait qu’une femme s’arrête ? Il
faut chercher dans ce qu’on sait
de sa vie.
Suzanne est née en 1915 dans
une famille de la
petite-bourgeoisie mulâtre, sa
mère est institutrice. Après
l’école communale à
Rivière-Salée et le pensionnat
de jeunes filles à
Fort-de-France, elle part faire
des études de lettres à
Toulouse, puis à Paris. C’est là
qu’elle rencontre un groupe
d’amis, parmi lesquels
l’écrivain guyanais Léon-Gontran
Damas, la comédienne Jenny Alpha
(qui s’extasie encore
aujourd’hui sur l’intelligence
de Suzanne), Gerty Archimède (la
future députée communiste de
Guadeloupe) et Léopold Sédar
Senghor, qui lui présente
Césaire.
Les photos de l’époque, comme
celles qui seront prises plus
tard, montrent une jeune fille à
la beauté solaire, les cheveux
nattés ou en chignon, les yeux
brun clair, entre inquiétude et
sérénité. Le groupe d’amis se
retrouvait pour aller au théâtre
ou aux concerts de Duke
Ellington, pour danser aussi,
même si Suzanne disait que, pour
ça, Aimé avait Cela ne l’a pas
empêchée de l’épouser. Pour leur
mariage, à la mairie
du XIVe en 1937, elle portait un
tailleur rouge feu. Suzanne est
là quand Aimé écrit en 1939, à
26 ans, son chef-d’œuvre, c’est
sans doute grâce à elle qu’il
est allé au bout.
Chassés de Paris par la guerre,
les Césaire repartent à
Fort-de-France. Ils enseignent
au lycée Schoelcher et font des
enfants : le quatrième naît
en 1942, il y en aura six en
tout. Quand ils créent la
revue qui sort malgré la
censure vichyste, entre 1941
et 1943, ils ont bien le
sentiment de participer à une
internationale antifasciste.
Dans une Martinique sous
gouverneur désigné par Vichy,
ils écrivent : «Il n’est plus
temps de parasiter le monde […].
C’est de le sauver qu’il s’agit.
Il est temps de se ceindre les
reins comme un vaillant homme.
Où que nous regardions, l’ombre
gagne […]. Pourtant, nous sommes
de ceux qui disent non Suzanne
et Aimé sont dans le même élan
politique et littéraire. Suzanne
écrit. Ni ses enfants en bas âge
ni son métier de professeur ne
l'arrêtent.
Après la guerre, Césaire est élu
maire de Fort-de-France, puis
député de la Martinique, toute
la famille part en métropole.
Ils habitent rue de l’Odéon à
Paris, puis au Petit-Clamart en
banlieue, ils retournent deux
ans à Fort-de-France et
reviennent porte Brancion à
Paris. Suzanne n’écrit plus.
Mais elle a alors six enfants,
qu’elle élève à moitié seule
puisqu’Aimé est en Martinique
une bonne partie du temps. Elle
a aussi repris un poste de
professeur, sa fille Ina se
souvient - elle l’a écrit à
Daniel Maximin, qui nous l’a
rapporté - que ses élèves
l’appelaient «la Panthère noire»
et qu’elle corrigeait ses copies
en fumant des Royal Navy dans la
villa Week-End du Petit-Clamart.
Ina se souvient aussi de ses
robes et de son ensemble Tricosa,
elle ne mettait de pantalon que
pendant les vacances. Elle se
souvient des de ses Elle se
souvient d’une mère qui «Tous
aux abris»et d’une
Suzanne était aussi une
militante féministe et
politique qui acés par des
récits réels. dit Ina. Le
dimanche matin, Suzanne laissait
les enfants seuls devant leur
bol de chocolat pour aller
vendre au marché du
Petit-Clamart.
L’écrivain haïtien René Depestre
qui fréquentait la famille à
l’époque se souvient que Suzanne
était toujours très présente
dans les débats. Ina décrit sa
parole Elle n’écrivait plus,
mais elle restait une
partenaire, pas une muse, pour
Aimé. Peu avant sa mort, il y a
un an, le poète disait encore
: Et cela même si Suzanne avait
fini par le quitter en 1963 (à
48 ans), même si elle avait eu
une histoire d’amour avec un
autre homme, jusqu’à ce qu’une
tumeur du cerveau l’emporte le
16 mai 1966. De cet homme, on ne
sait rien, sauf qu’il est
longtemps allé fleurir la tombe
de Suzanne, en Martinique.
Daniel Maximin affirme que c’est
de Suzanne qu’Aimé parle dans un
de ses derniers poèmes.
Ina se souvient aussi que sa
mère lui disait : Est-ce que ça
veut dire qu’elle-même aurait
fait d’autres choix ?
Le 7 mai, au musée Dapper
(75016) sera présenté le Le 10
mai, Journée Suzanne Césaire au
parc de la Villette (75019).
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