Médias
de masse, «cultural studies»,
histoire postcoloniale,
politique de l'identité: les
travaux pionniers du
Britannique Stuart Hall
Par
Jean-Baptiste MARONGIU

Stuart
Hall Identités et cultures.
Politiques des «cultural
studies» Edition établie par
Maxime Cervulle, traduit de
l'anglais par Christophe
Jaquet, Amsterdam, 328 pp.,
22 €. mark alizart, stuart
hall, Eric macé, Eric
maigret Stuart Hall
Amsterdam, 142 pp., 8 €.
Né en
Jamaïque en 1932, Stuart
Hall est un grand
intellectuel
britannique,
pratiquement inconnu en
France. Homme aux
multiples origines
(africaine, écossaise,
indienne et juive
portugaise), il se vit
moins en métis que comme
un hybride, ravi
finalement qu'on puisse
le prendre pour
l'«autre», à partir de
points d'attaque si
variés. En effet, pour
Hall, c'est en cultivant
ses différences que l'on
peut partager un monde
commun. Lui même est
venu en Grande-Bretagne
au début des années 50,
pour chercher dans les
yeux du colonisateur ce
que pouvait bien être un
colonisé. Mais pris dans
le vortex concomitant de
la décolonisation et de
l'avènement de la
société de masse, il
comprend vite qu'il faut
renouveler les
instruments d'analyse, à
commencer par son propre
marxisme. Pour ce faire,
il fonde dans les années
50, avec Raymond
Williams, la New
Left Review, la
revue de la nouvelle
gauche qui devait
conquérir une audience
européenne. Nourrie par
l'enquête, orientée vers
l'action, une pensée
novatrice ne peut venir
que du mouvement réel de
transformation sociale.
Dans les années 60, avec
l'aide de Richard
Hoggart, il prend la
tête du Center for
Contemporary Cultural
Studies de
Birmingham qui
transformera en
profondeur les études
sur la culture
contemporaine, en
Grande-Bretagne d'abord
et aux Etats-Unis
ensuite. De manière plus
ou moins directe, c'est
de ce foyer des
cultural studies que
sont sorties les
medias studies, les
gender studies, jusqu'aux
postcolonial studies. De
Stuart Hall, les
Editions Amsterdam
publient Identités
et cultures, un
recueil d'articles
fondateurs et, autour de
lui, Stuart Hall, un
essai à plusieurs
entrées, qui devrait
faciliter sa réception
en France.
Comment
se fait-il que les masses
soient friandes de la
culture de masse ? Pourquoi
les prolétaires adorent-ils
la télévision, qui pourtant
poursuivrait, selon ses
critiques les mieux armés,
une entreprise
d'abêtissement général ? On
le voit, c'est à ce type de
questions autour de
l'aliénation, très années
60, qu'entend répondre
Stuart Hall, en revisitant
la question marxiste de
l'idéologie. Dans sa version
ancienne, si l'idéologie
n'est qu'un reflet de la
classe dominante, la culture
de masse que colportent les
nouveaux médias est une
idéologie. Une idéologie
tellement dominante que les
ouvriers eux-mêmes semblent
désormais perdus pour la
cause. Hall ne croit pas à
la mystification
idéologique. Il pense plutôt
que la culture, comme toute
chose, est un lieu
d'affrontement entre
plusieurs représentations du
monde. Qu'il y ait un point
de vue majoritaire, cela ne
veut pas dire qu'il soit
l'unique ni, surtout, que
les autres points de vue
soient réduits au silence.
Il y a toujours une lutte
pour l'hégémonie. Ce concept
d'hégémonie, il est allé le
chercher chez Antonio
Gramsci, chez qui il a puisé
aussi la notion
d'«intellectuel organique»
qu'il oppose à celle, plus
traditionnelle dans la
culture anglo-saxonne, de
public intellectual. Stuart
Hall est en train de créer
les medias studies, une
sociologie destinée à un
grand avenir.
Les
quatorze textes d'
Identités et cultures éclairent
de l'intérieur non seulement
la phase naissante des
cultural studies, mais
aussi tout ce qu'elles ont
ouvert sur le plan de la
théorie, des méthodes et de
l'épistémologie dans les
sciences sociales en
Grande-Bretagne et un peu
plus tard aux Etats-Unis. Au
passage, on est frappé par
l'apport déterminant à
l'essor des cultural
studies d'auteurs
français tels que
Levi-Strauss, Lacan,
Foucault, Deleuze, Derrida
et plus en général par la
french theory... Le
féminisme est passé aussi
par là, mais Hall ne se sent
pas autorisé à en parler. En
revanche, il a joué un rôle
primordial dans le démarrage
de postcolonial studies. C'est
à Hall qu'il revient d'avoir
réinterprété la colonisation
comme élément d'un processus
mondial essentiellement
transnational ou
transculturel, et proposé
une réécriture postcoloniale
du colonialisme, qui a
déplacé «l'histoire de
la modernité capitaliste de
son centrage européen vers
ses périphéries mondiales
éparpillées».
La
rupture introduite par les
postcolonial studies n'est
pas qu'elles viennent après
la fin du colonialisme, mais
qu'elles s'efforcent de
penser son histoire hors du
prisme colonial. Surtout,
Stuart Hall le martèle : il
n'y a pas, ou il n'y a plus,
deux mondes, celui du
colonisateur et l'autre,
celui du colonisé, mais un
seul monde que partagent les
dominants et les dominés. Et
cela au cœur même des
anciens empires coloniaux où
viennent se loger les
«diasporas
multiculturelles» qu'ils
ont eux-mêmes provoquées. Ce
partage, plus ou moins
inégalitaire, d'un même
espace public, donne
désormais lieu à une
activité incessante de
«traduction» des
cultures les unes vers les
autres, qui est en train de
refaçonner notre monde.
Les
sociétés multiculturelles ne
sont pas nouvelles, même
dans la vieille Europe. La
force ou la vitesse des
hybridations en cours, ainsi
que l'opposition qu'elles
suscitent, sont en revanche
inédites. Seul un concept
comme celui d'
«hybridité» peut rendre
compte de la logique à l'œuvre
«dans les diasporas
multiculturelles et autres
communautés mixtes et
minoritaires dans le monde
postcolonial». Ce
processus est sans doute
irréversible. Tout l'enjeu,
pour Stuart Hall, est de
faire que ce qui est gagné
en différences ne soit pas
perdu en égalité. Un défi
proprement politique : ce
n'est pas joué d'avance.
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