L'oeuvre
fondatrice du psychiatre et
psychanalyste Robert Stoller,
théoricien de l'humaine
perversion
Le fantasme mis
en actes

Né
à New York en 1925, Robert Stoller,
psychiatre et psychanalyste, créa
sur la Côte ouest, en 1954, la
Gender Identity Research Clinic,
véritable laboratoire de recherche
sur la sexualité humaine. C'est là
qu'il conceptualisa pour la première
fois la notion de gender
(genre) pour désigner le sentiment
de l'identité sexuelle, par
opposition au sexe, qui définit
l'organisation anatomique de la
différence entre le masculin et le
féminin. De là naîtront les études
contemporaines sur le genre (gender
studies).
Pendant des
années, il fut le seul clinicien à
s'intéresser à toutes les formes de
sexualité dites perverses,
aberrantes, transgressives ou
criminelles (fétichisme,
sado-masochisme, échangisme,
transvestisme, exhibitionnisme,
coprophilie, pédophilie, meurtres
rituels, etc.), mais aussi aux
transsexuels, considérés par la
médecine mentale comme des sortes de
monstres. En 1968, il publia à ce
sujet un ouvrage admirable, devenu
un classique, Recherches sur
l'identité sexuelle (Gallimard,
1978), dans lequel, à travers de
très nombreux récits de cas, il
revisitait toute la théorie
freudienne de la sexualité pour
désigner clairement le
transsexualisme comme un trouble de
l'identité sexuelle caractérisé par
la conviction inébranlable d'un
sujet d'appartenir au sexe opposé.
Tout en montrant que ce trouble
était purement psychique, Stoller ne
s'opposait pas à l'idée du recours à
la chirurgie. Mais surtout, au lieu
de juger ou de classer, avec la
froide objectivité d'un prétendu
idéal de la science, il parlait de
la souffrance des transsexuels, de
leur vécu, de leur subjectivité.
Aussi bien inversait-il radicalement
le regard que la clinique avait
porté sur eux depuis des lustres.
" RACE MAUDITE
"
C'est dans cette
perspective qu'il commença à
s'intéresser à la question de la
perversion. Le terme portait en lui
tout l'héritage ancien attaché à la
notion de perversité : détourner,
détruire, inverser la loi, jouir du
mal, haïr les autres et soi-même.
Depuis les grands travaux de la
sexologie de la fin du XIXe siècle,
les psychiatres avaient pris
l'habitude - relayés par les
psychanalystes - de considérer
l'homosexualité comme la pire des
perversions, du fait même qu'elle
portait atteinte à l'ordre
procréatif sans se manifester
visiblement par des actes barbares.
Appartenant à une " race maudite ",
l'homosexuel devait donc être soigné
à défaut d'être traité comme un
criminel.
Au moment où
Stoller publie son livre sur la
perversion, les homosexuels
américains ont entamé une lutte
contre la psychiatrie afin d'être
déclassifiés du catalogue des
perversions. Et du coup, la question
se pose de savoir ce qu'est la
perversion et qui peut être désigné
comme pervers. Au lieu de proposer
un nouveau catalogue des
comportements, Stoller démontre que
la perversion existe bien en tant
que structure spécifiquement humaine
et que le monde animal en est exclu,
n'en déplaise aux primatologues qui
s'évertuent à qualifier de pervers
un chimpanzé léchant une chaussure
ou aux sexologues libertaires qui
prétendent qu'aucun acte sexuel
n'est pervers et qu'en conséquence
la perversion n'existe pas.
Selon Stoller, la
perversion n'est pas repérable dans
des pratiques sexuelles déviantes,
abjectes ou destructrices. Et encore
moins dans l'homosexualité qui n'en
est pas une en tant que telle. Forme
érotique de la haine, elle serait
plutôt un fantasme mis en acte et
destiné à transformer en vengeance
et en triomphe un ancien traumatisme
infantile. Elle est donc induite par
une éducation, souvent inconsciente,
qui transforme un sujet en objet
fétichisé et déshumanisé. Aussi bien
la victime peut-elle alors devenir à
son tour un bourreau.
Mais Stoller va
plus loin. Il considère, à la suite
de Freud, que la perversion est
nécessaire à la société. D'une part
parce qu'elle permet de distinguer
la norme et la pathologie, le bien
et le mal, la loi et l'inversion de
la loi. De l'autre, parce que les
pervers peuvent, par la sublimation,
se découvrir autres que ce qu'ils
croyaient être, ou encore devenir de
grands créateurs
On comprend alors
pourquoi Stoller portait sur les
psychanalystes de son époque un
regard d'une férocité inouïe : "
Le psychanalyste s'adonne au
discours sur la morale comme
l'ivrogne à la boisson. Je n'ai
nullement l'intention de me joindre
à ces augustes censeurs du
comportement sexuel qui se chargent
de dire si la liberté sexuelle est
bonne ou mauvaise pour la société ou
qui se prononcent sur les lois et la
façon dont elles devraient être
appliquées pour garantir notre ordre
moral. "
Elisabeth Roudinesco
LA PERVERSION.
Forme érotique de la haine
(Perversion : The Erotic Form of
Hatred)
de Robert Stoller,
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Hélène Couturier, Payot, "
Petite bibliothèque ",
298 p., 9 €
Signalons aussi le numéro 74 de
la revue Cliniques méditerranéennes
: " Trans-sexualité, déformation,
déchirement ", coordonné par Claire
Nahon (nov. 2006, éd. Erès, 25 €).