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Simone de Beauvoir

une oeuvre-vie


 

denise bellon

Elle aurait eu 100 ans le 9 janvier. Depuis sa mort, le 14 avril 1986, plusieurs publications posthumes sont venues éclairer le parcours et l'oeuvre de Simone de Beauvoir. Son centenaire suscite de passionnants livres, notamment les essais de Danièle Sallenave et de Jean-Luc Moreau. C'est aussi l'occasion pour Liliane Kandel de se souvenir des rencontres des féministes des années 1970 avec l'auteur du " Deuxième sexe ", et pour Juliette Rennes d'évoquer sa " présence-absence " dans les études universitaires Elle aurait eu 100 ans le 9 janvier. Depuis sa mort, le 14 avril 1986, plusieurs publications posthumes sont venues éclairer le parcours et l'oeuvre de Simone de Beauvoir. Son centenaire suscite de passionnants livres, notamment les essais de Danièle Sallenave et de Jean-Luc Moreau. C'est aussi l'occasion pour Liliane Kandel de se souvenir des rencontres des féministes des années 1970 avec l'auteur du " Deuxième sexe ", et pour Juliette Rennes d'évoquer sa " présence-absence " dans les études universitaires

Si l'on aime Simone de Beauvoir, on admire son honnêteté, sa lucidité, son souci de vérité, sa volonté de liberté. Voici un livre sur elle, Castor de guerre, de Danièle Sallenave, qui possède ces qualités. Et le désir de montrer plutôt que de juger.

La haine de Simone de Beauvoir a été constante chez les féministes dites " différentialistes ", qui prêtent aux femmes des qualités particulières et une supériorité sur les hommes, la maternité. Au lendemain de sa mort, en avril 1986, Antoinette Fouque, la fondatrice du mouvement Psychanalyse et Politique, dénonçait, dans Libération, ses idées " égalitaristes, assimilatrices, normalisatrices ", son " universalisme intolérant ".

A cette opposition, fondée sur le rejet des thèses du Deuxième Sexe (1949), se sont ajoutés, depuis, des écrits de supposées féministes - tardives - expliquant à longueur de pages à quel point elles avaient " dépassé " Beauvoir, qu'elles semblaient ne pas avoir lue.

 

INVENTER SON PROPRE DESTIN

 

Danièle Sallenave, elle, a lu. Et tenté de comprendre vraiment. Pas seulement la Beauvoir qui a changé quelque chose dans la vie des femmes - même celles qui la détestent ou l'ignorent -, mais tout le parcours d'une combattante, attachée à inventer son propre destin, comme elle le confiait dans ses Cahiers de jeunesse : " Je construirai une force où je me réfugierai à jamais. "

Pourquoi ce titre, Castor de guerre ? Beauvoir avait envoyé en 1939 à Jacques-Laurent Bost, mobilisé, une photo d'elle portant au dos cette mention (1). " Castor ", le surnom qui lui est resté, lui a été donné par un de ses camarades d'études (Beauvoir = Beaver = Castor), en raison de son caractère industrieux et constructeur.

" Castor de guerre " lui convient au-delà de l'allusion aux années noires du XXe siècle, car elle a été une splendide guerrière de sa propre vie, avec les " dommages collatéraux " que cela suppose, et sur lesquels ni elle ni Danièle Sallenave ne font silence.

En tout premier lieu, ce pacte de transparence qu'elle avait conclu avec Jean-Paul Sartre, son compagnon pendant cinquante ans - " ce signe jumeau sur nos fronts " - et cette distinction entre leur amour " nécessaire " et leurs " amours contingentes ", se faisait évidemment aux dépens desdites " contingentes ", ce que Danièle Sallenave analyse avec précision et que Beauvoir elle-même relève dans le troisième volume de ses Mémoires, La Force des choses : " Il y a une question que nous avions étourdiment esquivée : comment le tiers s'accommoderait-il de notre arrangement ? Il arriva qu'il s'y pliât sans peine ; notre union laissait assez de place pour des amitiés ou des camaraderies amoureuses, pour des romances fugaces. Mais si le protagoniste souhaitait davantage, des conflits éclataient. Sur ce point, une discrétion nécessaire a compromis l'exactitude du tableau peint dans La Force de l'âge. "

Dès le début de La Force de l'âge, elle avait prévenu : " Il ne s'agit pas ici de clabauder sur moi-même et sur mes amis ; je n'ai pas le goût des potinages. Je laisserai résolument dans l'ombre beaucoup de choses. "

Depuis, les deux volumes de ses Lettres à Sartre, son Journal de guerre, ses Lettres à Nelson Algren, ont beaucoup éclairé le tableau. Et c'est avec tous ces livres, avec les romans de Beauvoir aussi, et avec les Cahiers de jeunesse, que Danièle Sallenave, suivant la trame donnée dans les Mémoires, veut reparcourir les soixante-dix-huit ans d'existence de celle qui affirmait : " Je veux tout de la vie. "

Ce n'est pas une biographie, une enquête où l'on recherche témoignages et commentaires. C'est un portrait, dans lequel Beauvoir est confrontée à elle-même et à l'histoire du XXe siècle. " Un portrait, précise Danièle Sallenave, n'a pas à résoudre énigmes et contradictions ; encore moins à les ramener à l'unité d'une réponse simple, univoque. Les ombres sont essentielles pour lui donner du relief et de la vie. Un portrait se doit de les faire ressortir, non de les résorber. "

Les contradictions de Beauvoir et de Sartre, leur rigueur - " Je nous ai reproché (...) notre façon de traiter les gens ", écrit-elle à Sartre -, leurs aveuglements politiques, leur " schizophrénie historique ", Danièle Sallenave les examine avec minutie. Faisant toujours la part du jugement qu'on peut porter aujourd'hui et de ce qu'ils auraient pu voir en leur temps et ont refusé de voir. Elle se tient à la bonne distance, loin de l'hagiographie comme de la malveillance, dans le souci de clarté qui a toujours animé Beauvoir elle-même.

Si l'on ne connaît pas Simone de Beauvoir, on la découvre dans sa complexité, si on a tout lu d'elle on la retrouve avec bonheur, on voit mieux comment elle s'est choisie, comment s'entremêlent la fiction - " qui fait monter au jour des zones plus secrètes " - et la réalité, comment, au temps de la mémoire, on trie et on recompose. Et pourquoi elle voulait " tout ", à la fois écrire et vivre, voir le monde, s'enchanter de la beauté des paysages, des odeurs, de toutes les sensations.

Ecrire et vivre : ainsi, au moment même où elle vit une passion avec le romancier américain Nelson Algren, à partir de 1947, où elle se coule, avec humour, dans le rôle d'" épouse " dévouée à son " amant crocodile ", Simone de Beauvoir écrit son essai majeur, Le Deuxième Sexe. " A des revendications éparses ce livre va donner de l'unité et de l'éclat, explique Danièle Sallenave, et surtout fournir un substrat philosophique, un appui conceptuel. " Et elle montre avec beaucoup de pertinence comment Le Deuxième Sexe et les Mémoires d'une jeune fille rangée " sont en écho ".

Au terme de quelque six cents pages de cette revisitation admirative et critique de Beauvoir, et de Sartre aussi - " Ils se tromperont souvent, ils feront mal, mais que serait un feu qui ne brûle pas et qui a jamais songé à donner toujours raison au feu ? Leur oeuvre brûle leur vie, leur vie brûle leur oeuvre et les deux ne font qu'un " -, Danièle Sallenave laisse son lecteur sur une terrible question dont Simone de Beauvoir a peut-être eu le " pressentiment " :

" Qu'aura-t-on en effet gagné si au rêve parfois manichéen d'émancipation, de justice et de vérité, dont son oeuvre s'est faite l'expression, on voit se substituer un nihilisme dévastateur où seules les valeurs de la consommation et du profit trouveront de quoi prospérer ? "

Josyane Savigneau

Castor de guerre

de Danièle Sallenave

Gallimard, 608 p., 25 ¤.

(1) Voir leur Correspondance croisée,

Gallimard, 2004.

Sur LCI

Retrouvez Danièle Sallenave dans " Le Monde des livres ", l'émission hebdomadaire présentée par Florence Noiville sur LCI. Diffusion : jeudi 10 janvier à 13 h 40. Rediffusions : vendredi 11 à 15 h 10, samedi 12 à 16 h 40 et dimanche 13 à 13 h 10.

En marge des études universitaires

par Juliette Rennes

Simone de Beauvoir a beau être l'une des plus célèbres figures de la pensée féministe, son œuvre demeure pourtant peu présente au sein des recherches universitaires sur le " genre " et les rapports de sexes. Tel est le grand paradoxe de sa postérité : si Beauvoir est abondamment mentionnée pour ses engagements militants et pour le scandale qui a accompagné la parution du Deuxième Sexe, elle est quasiment absente des ouvrages destinés à donner aux étudiants des outils d'analyse sur les inégalités entre hommes et femmes.

Pour expliquer ce paradoxe, une première interprétation peut être avancée : Le Deuxième Sexe aurait été si parfaitement assimilé par les travaux en sciences sociales qu'il serait désormais jugé inutile de le citer. A travers sa volonté encyclopédique de balayer les espaces sociaux et les étapes où les femmes faisaient " l'apprentissage de - leur - condition ", cet essai dessinait une cartographie des terrains de recherche à venir. Son geste fondateur a consisté à expliquer la " nature féminine " par la situation des femmes, et non la situation des femmes par leur nature, comme le veut le sens commun, et ce geste s'est sans conteste prolongé dans les travaux ultérieurs sur les inégalités entre les sexes : l'histoire des femmes et du genre, l'histoire des sciences, la sociologie de l'éducation, de la sexualité ou de la famille sont devenues, pour les chercheuses féministes, autant de domaines où devait se démontrer, archives et enquêtes de terrain à l'appui, que les conduites féminines n'étaient effectivement " pas dictées à la femme par ses hormones ni préfigurées par les cases de son cerveau ", mais " indiquées en creux par sa situation ", selon les mots de Beauvoir. En outre, le dialogue critique que Le Deuxième Sexe a engagé avec des théories comme la biologie, la psychanalyse ou le matérialisme historique n'a cessé de se poursuivre, par exemple au sein de la revue Questions féministes (puis Nouvelles questions féministes), que Beauvoir contribua à fonder, et qui constitue encore aujourd'hui l'un des lieux de réflexion les plus dynamiques en ces domaines.

Une deuxième interprétation de la faible présence académique du Deuxième Sexe tient à la coexistence, au sein de l'ouvrage, d'une démarche antinaturaliste, d'un côté, et d'explications biologisantes, de l'autre. Ici ou là, en effet, celles-ci sont convoquées pour expliquer la domination masculine. Quasi inévitables étant donné le poids de telles interprétations à l'époque où l'ouvrage est paru, ces contradictions ont pu rendre difficile la constitution du Deuxième Sexe comme référence théorique centrale. Engagée dans les années 1970 aux côtés des " féministes radicales " du Mouvement de libération de la femme (MLF), Simone de Beauvoir accepta d'ailleurs de bonne foi ces critiques, souhaitant même écrire une postface pour souligner l'évolution de sa position théorique et militante.

 

PROCESSUS D'IDENTIFICATION

 

Enfin, si Le Deuxième Sexe est peu visible dans les références des chercheuses, c'est sans doute aussi, ultime paradoxe, parce qu'il constitue une pièce maîtresse de leurs bibliothèques privées. Continuant à jouer, pour sa troisième génération de lectrices, un rôle souvent fondateur dans la prise de conscience féministe, Le Deuxième Sexe est volontiers lu par intérêt global pour l'oeuvre et la personne de Beauvoir, et s'inscrit dans un processus d'identification parfois difficilement compatible avec un rapport d'" objectivation " théorique.

Ainsi l'usage contemporain de cette oeuvre semble-t-il déborder le monde des chercheuses et des militantes féministes : les luttes politiques de Beauvoir, le parcours individuel de son émancipation, la richesse de sa vie amoureuse, tels qu'ils apparaissent dans son oeuvre autobiographique et sa correspondance, alimentent aujourd'hui la part la plus importante de la production éditoriale qui lui est consacrée. Telle est l'une des spécificités de cette auteure : alors que la présence d'un écrivain disparu tend bien souvent à s'effacer progressivement derrière son oeuvre, Simone de Beauvoir continue, vingt ans après sa mort, à nous accompagner de façon intime.

 

Juliette Rennes

© Le Monde

 

Féminisme et " Temps modernes "

 

Nous étions une demi-douzaine de femmes en cette fin d'après-midi de juin 1973, dans un café aujourd'hui disparu de la place Denfert- Rochereau. Intimidées, anxieuses, étonnées de notre propre hardiesse. Nous avions rendez-vous, un quart d'heure plus tard, avec Simone de Beauvoir. Ordre du jour : lui demander si elle accepterait de publier " deux ou trois articles sur les femmes " dans Les Temps modernes. Nous avions affûté nos arguments : nombre de revues avaient déjà consacré dossiers et numéros spéciaux au mouvement féministe récemment ressurgi, pourquoi pas la revue fondée et dirigée par l'auteur du Deuxième Sexe ?

Nous n'en menions pas large : écrire au fil de la plume dans le Torchon brûle, Partisans ou Actuel, envoyer des lettres à L'Express, au Nouvel Obs ou au Figaro, rien de plus facile pour les enragées que nous étions ; mais Les Temps modernes, c'était tout de même autre chose : un monument préhistorique pour les unes, une revue d'intellos un peu barbante pour les autres ; pour moi, née à quelque 2 000 kilomètres de la place Denfert-Rochereau, Les Temps modernes, c'était tout simplement... la France.

Deux heures plus tard, nous sortions de chez Simone de Beauvoir, passablement éberluées par son accueil. Nous avions proposé quelques articles, nous revenions avec deux commandes fermes, à livrer dans les plus brefs délais : un numéro spécial sur les femmes, et une chronique régulière, mensuelle, dénonçant les discours les plus misogynes cueillis à droite et à gauche (il était bien spécifié " à gauche aussi, si nécessaire ! ").

Le numéro spécial, intitulé Les femmes s'entêtent fut publié au printemps 1974, et rapidement épuisé. Il fit l'objet de plusieurs retirages, fut traduit en quelques langues, et repris un an plus tard chez Gallimard, en collection de poche. Quant aux chroniques du " Sexisme ordinaire ", inaugurées en décembre 1973 avec une mémorable présentation de Simone de Beauvoir, elles vécurent - et sévirent - joyeusement, contre protestations et lamentations, une bonne dizaine d'années.

Simone de Beauvoir fit quelques remarques et critiques sur les deux premières chroniques, après quoi le rituel s'installa : chaque mois nous déposions chez elle nos textes, et la rencontrions quelques jours plus tard. Elle les commentait rapidement, puis nous interrogeait sur le Mouvement, les débats entre " tendances ", nos projets...

Elle avait croqué dans ses romans quelques personnages calamiteux de jeunes pestes, rebelles, emmerdeuses, et pleines de vie ; je me dis aujourd'hui que c'est peut-être ainsi qu'elle nous voyait. Mais les " pestes " des Temps modernes, l'air de rien, se défonçaient à l'ouvrage, et avaient même quelques idées en tête. Les slogans des manifestations, l'" humour " que l'on nous attribuait, se voulaient les analyseurs de la société de l'époque.

Liliane Kandel

Sociologue, membre du comité

de rédaction des " Temps modernes ".

 

 

© Le Monde

 

Le goût de soi et du bonheur

 

A ceux pour qui Simone de Beauvoir n'est qu'un nom dans l'histoire littéraire du XXe siècle, le petit livre de la collection " Découvertes " de Gallimard, Simone de Beauvoir, écrire la liberté, de Jacques Deguy et Sylvie Le Bon de Beauvoir (n° 522, 128 p., 12,30 ¤) offrira une première approche de son goût de la vie. Très synthétique, bien documenté et illustré, il restitue, en cinq chapitres, de " La conquête de la liberté " à " La femme en lutte ", le trajet, l'oeuvre de celle qui, dans La Force des choses, dessinait ce rapide autoportrait : " Le fait est que je suis une femme écrivain : une femme écrivain, ce n'est pas une femme d'intérieur qui écrit, mais quelqu'un dont toute l'existence est commandée par l'écriture. Cette vie en vaut bien une autre. Elle a ses raisons, son ordre, ses fins auxquels il faut ne rien comprendre pour la juger extravagante. "

 

" CASTOR INDUSTRIEUX ET REBELLE "

Les mêmes lecteurs prendront certainement plaisir à découvrir la biographie d'Huguette Bouchardeau (Simone de Beauvoir, Flammarion, " Grandes biographies ", 400 p., 22 ¤). A partir de onze journées dans la vie de Simone de Beauvoir, elle parcourt son existence, avec sympathie, et le désir de montrer qu'elle " reste présente parmi nous : le Castor industrieux et rebelle, jamais satisfaite, toujours avide de nouvelles connaissances (...) ; la passionnée d'écriture, la philosophe pour qui lucidité, besoin de vérité et liberté marchaient de pair ; la femme de quelques grandes amours et d'une fidélité sans faille à l'homme de sa vie ".

 

En revanche, c'est plutôt aux lecteurs de Beauvoir que s'adressent les essais d'Ingrid Galster (Beauvoir dans tous ses états, Tallandier, 350 p., 25 ¤) et de Jean-Luc Moreau (Simone de Beauvoir, le goût d'une vie, éd. Ecriture, 370 p., 22 ¤). Universitaire allemande, Ingrid Galster a travaillé sur Sartre avant de s'intéresser à Simone de Beauvoir. Elle rassemble, dans ce Beauvoir dans tous ses états, en six parties, des études et articles qu'elle a publiés au long des vingt dernières années. Des documents, comme les entretiens avec les philosophes Maurice de Gandillac et Robert Misrahi, ou avec une ancienne élève de Beauvoir au lycée Molière. Des synthèses utiles sur la réception des oeuvres posthumes de Beauvoir. Un point aussi sur les débats féministes.

 

 

Dans Simone de Beauvoir, le goût d'une vie, Jean-Luc Moreau s'attache à interroger le " goût de soi " de cette femme qui se disait " douée pour le bonheur ". Il se passionne pour cette " oeuvre-vie ". Il fait notamment un très beau portrait de Nelson Algren, montrant son amour, sa déception, puis son ressentiment à l'égard de Beauvoir, citant divers articles et entretiens parus dans la presse américaine, où il la tourne en dérision et l'insulte. Jean-Luc Moreau insiste aussi, en donnant des détails et en menant une réflexion intéressante, sur le conflit qui opposa Beauvoir et Sartre, peu avant la mort de celui-ci, quand Le Nouvel Observateur publia ses entretiens avec Benny Lévy, ce moment tragique où Beauvoir et Sartre sont " dans la mésentente, sinon dans la désunion ".

Jo.S.

 

Signalons aussi le dossier Beauvoir dans Le Magazine littéraire de janvier (n° 471, 5,80 ¤) et le DVD Simone de Beauvoir dans la collection " Monographies d'écrivains " d'Arte vidéo, qui réunit un documentaire et deux entretiens (20 ¤).

 

 

© Le Monde

Un inédit de 1929 :

" Vous êtes un castor "

 

 

VOICI UN EXTRAIT DU SIXIÈME DES CAHIERS DE JEUNESSE (1926-1930), À PARAÎTRE EN MARS CHEZ GALLIMARD. SIMONE DE BEAUVOIR Y RACONTE COMMENT RENÉ MAHEU A INVENTÉ SON SURNOM DE " CASTOR ". A LA VEILLE DE L'AGRÉGATION MERCREDI 12 JUIN 1929

Je vais à la Sorbonne où je retrouve Merleau-Ponty ; nous bavardons, assis sur le banc de la cour d'où la pluie nous chasse ; puis nous consultons la liste qui nous donne le résultat de nos diplômes. Je rentre à la maison étudier Hume et Kant après avoir passé à Sainte-Geneviève.

 

 

ATMOSPHÈRE D'EXAMEN. JEUDI 13 JUIN.

 

Exquise, adorable journée. Et d'abord à la Nationale où je lis Détective, et admire les notes de Maheu sur Kant. Je lui passe des bouquins sur Hume ; nous travaillons avec une fébrilité nouvelle qui n'empêche pas les Eugènes de se promener sur le papier blanc jusqu'à midi. Nous déjeunons rue des Petits-Champs de tartes aux fraises ; puis nous faisons le tour du jardin du Palais-Royal dix fois. Qu'il me dit gentiment : " ça vous va très bien cette coiffure, ce col blanc... vous avez l'air d'un petit garçon ", " avec votre drôle de voix rauque ; elle est très jolie d'ailleurs votre voix, mais elle est rauque ; elle nous amuse beaucoup, Sartre et moi ; l'autre jour vous parliez avec Boivin... ", il me taquine sur le " gonfalonnier de Padirac ", il me dit aussi avec tant d'affection " et vous dites que vous n'êtes pas féminine... vous direz à votre Eugène qu'il a tort de ne pas vous prendre pour une femme, on ne peut plus tort... " Je l'entraîne aux Tuileries d'un vert bizarre sous le ciel d'orage ; il me taquine, prétendant que je veux le faire écraser ; nous nous asseyons devant un lion ridicule étouffant un crocodile, et là nous faisons des conjectures sur l'agrégation ; je blague la seconde philosophie de Hume et ce document qu'il va chercher ; je me sens drôle, un peu folle ; et lui s'amuse de me voir. " Vous êtes un castor ", me dit-il en rentrant à la B.N., trouvant argument de mon nom : Beaver = Beauvoir et de mon esprit constructeur.

Nous rentrons tard ; comme le temps a passé vite, cher vous. Et qu'il passe vite tandis qu'à vos côtés je fais semblant de travailler. Nous partons ensemble pour aller chez sa femme ; lettres à la poste, jeu des autobus (le V ne se prend jamais qu'au second coup), me montre rue des Saints-Pères un Van Dongen charmant ; cherche pour sa femme Le Feutre vert, à La Boîte à musique un disque pour sa belle-soeur. Quelle intimité naît de ces courses faites ensemble. Prenante douceur à se rappeler ces

 

 

 

Bibliographie

Tous les livres de Simone de Beauvoir sont chez Gallimard, et la plupart en poche, dans la collection Folio.

1943: L'Invitée.

Folio no 768.

1944 : Pyrrhus et Cinéas.

1945 : Le Sang des autres.

Folio no 363.

Les Bouches inutiles. Réédité aujourd'hui, " Le Manteau d'Arlequin ".

1947 : Pour une morale de l'ambiguïté, suivi de Pyrrhus et Cinéas. Folio essais no 415.

1948 : L'Amérique au jour le jour. Folio no 2 943.

1949 : Le Deuxième Sexe.

Folio essais no 37 et no 38.

1954 : Les Mandarins.

Folio no 769 et no 770.

1955 : Privilèges.

1957 : La Longue Marche. Réédité aujourd'hui, préfacé par

Danièle Sallenave.

1958 : Mémoires d'une jeune fille rangée. Folio no 786.

1960 : La Force de l'âge.

Folio no 1 782.

1963 : La Force des choses.

Folio no 764 et no 765.

1964 : Une mort très douce.

Folio no 137.

1966 : Les Belles Images.

Folio no 243.

1968 : La Femme rompue.

Folio no 960.

1972 : La Vieillesse.

1974 : Tout compte fait.

Folio no 1 022.

1979 : Quand prime le spirituel. Réédité en 2006 sous le titre Anne, ou quand prime le

spirituel. Préface de Danièle Sallenave. Folio no 4 360.

Les Ecrits de Simone de Beauvoir, textes inédits ou retrouvés, édition de Claude Francis et Fernande Gontier.

1981 : La Cérémonie des adieux, suivi d'Entretiens avec Jean-Paul Sartre, août-septembre 1974. Folio no 1 805.

1990 : Lettres à Sartre. T 1 : 1930-1939. T 2 : 1940-1963.

Edition de Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Journal de guerre, septembre 1939-janvier 1941. Edition de Sylvie Le Bon de Beauvoir.

1997 : Lettres à Nelson Algren. Un amour transatlantique, 1947-1964. Edition

et traduction de Sylvie Le Bon de Beauvoir. Folio no 3 169.

2004 : Correspondance croisée avec Jacques-Laurent Bost, 1937-1940. Edition

de Sylvie Le Bon de Beauvoir.

2008 : L'Existentialisme et la sagesse des nations. Réédition d'un court essai paru en

1948 chez Nagel. Préface de Michel Kail. " Arcades ".

La Femme indépendante. (extrait du Deuxième Sexe). Folio 2 ¤.

En mars : Cahiers de jeunesse, 1926-1930. Edition de Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Colloque

Du 9 au 11 janvier, se tient à Paris un colloque international " Simone de Beauvoir " organisé par l'université Paris-7 sous la direction de Julia Kristeva. Durant ces trois jours, interviendront notamment Claude Lanzmann, Geneviève Brisac, Michelle Perrot, Deirdre Bair, Danièle Sallenave, Hazel Rowley, Judith Klein, Björn Larsson, Lilian Kandel, Annie Ernaux, Michel Kail, Philippe Sollers, Huguette Bouchardeau... (Collège des universités de Paris, réfectoire des Cordeliers, 15, rue de l'Ecole-de-Médecine 75006 Paris).

Prix

A l'occasion de ce colloque a été créé le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes. Doté de 20 000 euros, ce prix a été décerné à la députée hollandaise Ayaan Hisri Ali et à l'écrivain Taslima Nasreen " pour l'audace et l'originalité de pensée dont témoignent leur oeuvre et leur action dans le combat pour la liberté de conscience et d'action ".

© Le Monde

 

 

 

© Le Monde 11 janvier 2008

 

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