Si l'on aime Simone de Beauvoir,
on admire son honnêteté, sa
lucidité, son souci de vérité,
sa volonté de liberté. Voici un
livre sur elle, Castor de
guerre, de Danièle Sallenave,
qui possède ces qualités. Et le
désir de montrer plutôt que de
juger.
La haine de Simone de
Beauvoir a été constante chez
les féministes dites "
différentialistes ", qui prêtent
aux femmes des qualités
particulières et une supériorité
sur les hommes, la maternité. Au
lendemain de sa mort, en avril
1986, Antoinette Fouque, la
fondatrice du mouvement
Psychanalyse et Politique,
dénonçait, dans Libération,
ses idées " égalitaristes,
assimilatrices, normalisatrices
", son " universalisme
intolérant ".
A cette opposition, fondée
sur le rejet des thèses du
Deuxième Sexe (1949), se
sont ajoutés, depuis, des écrits
de supposées féministes -
tardives - expliquant à longueur
de pages à quel point elles
avaient " dépassé "
Beauvoir, qu'elles semblaient ne
pas avoir lue.
INVENTER SON PROPRE DESTIN
Danièle Sallenave, elle, a
lu. Et tenté de comprendre
vraiment. Pas seulement la
Beauvoir qui a changé quelque
chose dans la vie des femmes -
même celles qui la détestent ou
l'ignorent -, mais tout le
parcours d'une combattante,
attachée à inventer son propre
destin, comme elle le confiait
dans ses Cahiers de jeunesse
: " Je construirai une force
où je me réfugierai à jamais. "
Pourquoi ce titre, Castor
de guerre ? Beauvoir
avait envoyé en 1939 à
Jacques-Laurent Bost, mobilisé,
une photo d'elle portant au dos
cette mention (1). " Castor ",
le surnom qui lui est resté, lui
a été donné par un de ses
camarades d'études (Beauvoir =
Beaver = Castor), en raison de
son caractère industrieux et
constructeur.
" Castor de guerre "
lui convient au-delà de
l'allusion aux années noires du
XXe siècle, car elle a été une
splendide guerrière de sa propre
vie, avec les " dommages
collatéraux " que cela suppose,
et sur lesquels ni elle ni
Danièle Sallenave ne font
silence.
En tout premier lieu, ce
pacte de transparence qu'elle
avait conclu avec Jean-Paul
Sartre, son compagnon pendant
cinquante ans - " ce signe
jumeau sur nos fronts " - et
cette distinction entre leur
amour " nécessaire " et
leurs " amours contingentes ",
se faisait évidemment aux dépens
desdites " contingentes ", ce
que Danièle Sallenave analyse
avec précision et que Beauvoir
elle-même relève dans le
troisième volume de ses
Mémoires, La Force des choses
: " Il y a une question que
nous avions étourdiment esquivée
: comment le tiers
s'accommoderait-il de notre
arrangement ? Il arriva qu'il
s'y pliât sans peine ; notre
union laissait assez de place
pour des amitiés ou des
camaraderies amoureuses, pour
des romances fugaces. Mais si le
protagoniste souhaitait
davantage, des conflits
éclataient. Sur ce point, une
discrétion nécessaire a
compromis l'exactitude du
tableau peint dans La Force
de l'âge. "
Dès le début de La Force
de l'âge, elle avait prévenu
: " Il ne s'agit pas ici de
clabauder sur moi-même et sur
mes amis ; je n'ai pas le goût
des potinages. Je laisserai
résolument dans l'ombre beaucoup
de choses. "
Depuis, les deux volumes de
ses Lettres à Sartre, son
Journal de guerre, ses
Lettres à Nelson Algren, ont
beaucoup éclairé le tableau. Et
c'est avec tous ces livres, avec
les romans de Beauvoir aussi, et
avec les Cahiers de jeunesse,
que Danièle Sallenave, suivant
la trame donnée dans les
Mémoires, veut reparcourir les
soixante-dix-huit ans
d'existence de celle qui
affirmait : " Je veux tout de
la vie. "
Ce n'est pas une biographie,
une enquête où l'on recherche
témoignages et commentaires.
C'est un portrait, dans lequel
Beauvoir est confrontée à
elle-même et à l'histoire du XXe
siècle. " Un portrait,
précise Danièle Sallenave,
n'a pas à résoudre énigmes et
contradictions ; encore moins à
les ramener à l'unité d'une
réponse simple, univoque. Les
ombres sont essentielles pour
lui donner du relief et de la
vie. Un portrait se doit de les
faire ressortir, non de les
résorber. "
Les contradictions de
Beauvoir et de Sartre, leur
rigueur - " Je nous ai
reproché (...) notre façon
de traiter les gens ",
écrit-elle à Sartre -, leurs
aveuglements politiques, leur
" schizophrénie historique ",
Danièle Sallenave les examine
avec minutie. Faisant toujours
la part du jugement qu'on peut
porter aujourd'hui et de ce
qu'ils auraient pu voir en leur
temps et ont refusé de voir.
Elle se tient à la bonne
distance, loin de l'hagiographie
comme de la malveillance, dans
le souci de clarté qui a
toujours animé Beauvoir
elle-même.
Si l'on ne connaît pas Simone
de Beauvoir, on la découvre dans
sa complexité, si on a tout lu
d'elle on la retrouve avec
bonheur, on voit mieux comment
elle s'est choisie, comment
s'entremêlent la fiction - "
qui fait monter au jour des
zones plus secrètes " - et
la réalité, comment, au temps de
la mémoire, on trie et on
recompose. Et pourquoi elle
voulait " tout ", à la fois
écrire et vivre, voir le monde,
s'enchanter de la beauté des
paysages, des odeurs, de toutes
les sensations.
Ecrire et vivre : ainsi, au
moment même où elle vit une
passion avec le romancier
américain Nelson Algren, à
partir de 1947, où elle se
coule, avec humour, dans le rôle
d'" épouse " dévouée à
son " amant crocodile ",
Simone de Beauvoir écrit son
essai majeur, Le Deuxième
Sexe. " A des
revendications éparses ce livre
va donner de l'unité et de
l'éclat, explique Danièle
Sallenave, et surtout fournir
un substrat philosophique, un
appui conceptuel. " Et elle
montre avec beaucoup de
pertinence comment Le
Deuxième Sexe et les
Mémoires d'une jeune fille
rangée " sont en écho ".
Au terme de quelque six cents
pages de cette revisitation
admirative et critique de
Beauvoir, et de Sartre aussi -
" Ils se tromperont souvent,
ils feront mal, mais que serait
un feu qui ne brûle pas et qui a
jamais songé à donner toujours
raison au feu ? Leur oeuvre
brûle leur vie, leur vie brûle
leur oeuvre et les deux ne font
qu'un " -, Danièle Sallenave
laisse son lecteur sur une
terrible question dont Simone de
Beauvoir a peut-être eu le "
pressentiment " :
" Qu'aura-t-on en effet
gagné si au rêve parfois
manichéen d'émancipation, de
justice et de vérité, dont son
oeuvre s'est faite
l'expression, on voit se
substituer un nihilisme
dévastateur où seules les
valeurs de la consommation et du
profit trouveront de quoi
prospérer ? "
Josyane Savigneau
Castor de guerre
de Danièle Sallenave
Gallimard, 608 p., 25 ¤.
(1) Voir leur Correspondance
croisée,
Gallimard, 2004.
Sur LCI
Retrouvez Danièle Sallenave
dans " Le Monde des livres ",
l'émission hebdomadaire
présentée par Florence Noiville
sur LCI. Diffusion : jeudi 10
janvier à 13 h 40. Rediffusions
: vendredi 11 à 15 h 10, samedi
12 à 16 h 40 et dimanche 13 à 13
h 10.

En marge des études
universitaires
par Juliette Rennes

Simone de Beauvoir a beau
être l'une des plus célèbres
figures de la pensée
féministe, son œuvre
demeure pourtant peu
présente au sein des
recherches universitaires
sur le " genre " et les
rapports de sexes. Tel est
le grand paradoxe de sa
postérité : si Beauvoir est
abondamment mentionnée pour
ses engagements militants et
pour le scandale qui a
accompagné la parution du
Deuxième Sexe, elle est
quasiment absente des
ouvrages destinés à donner
aux étudiants des outils
d'analyse sur les inégalités
entre hommes et femmes.
Pour expliquer ce
paradoxe, une première
interprétation peut être
avancée : Le Deuxième
Sexe aurait été si
parfaitement assimilé par
les travaux en sciences
sociales qu'il serait
désormais jugé inutile de le
citer. A travers sa volonté
encyclopédique de balayer
les espaces sociaux et les
étapes où les femmes
faisaient "
l'apprentissage de -
leur - condition ", cet
essai dessinait une
cartographie des terrains de
recherche à venir. Son geste
fondateur a consisté à
expliquer la " nature
féminine " par la
situation des femmes, et non
la situation des femmes par
leur nature, comme le veut
le sens commun, et ce geste
s'est sans conteste prolongé
dans les travaux ultérieurs
sur les inégalités entre les
sexes : l'histoire des
femmes et du genre,
l'histoire des sciences, la
sociologie de l'éducation,
de la sexualité ou de la
famille sont devenues, pour
les chercheuses féministes,
autant de domaines où devait
se démontrer, archives et
enquêtes de terrain à
l'appui, que les conduites
féminines n'étaient
effectivement " pas
dictées à la femme par ses
hormones ni préfigurées par
les cases de son cerveau ",
mais " indiquées en creux
par sa situation ",
selon les mots de Beauvoir.
En outre, le dialogue
critique que Le Deuxième
Sexe a engagé avec des
théories comme la biologie,
la psychanalyse ou le
matérialisme historique n'a
cessé de se poursuivre, par
exemple au sein de la revue
Questions féministes
(puis Nouvelles questions
féministes), que
Beauvoir contribua à fonder,
et qui constitue encore
aujourd'hui l'un des lieux
de réflexion les plus
dynamiques en ces domaines.
Une deuxième
interprétation de la faible
présence académique du
Deuxième Sexe tient à la
coexistence, au sein de
l'ouvrage, d'une démarche
antinaturaliste, d'un côté,
et d'explications
biologisantes, de l'autre.
Ici ou là, en effet,
celles-ci sont convoquées
pour expliquer la domination
masculine. Quasi inévitables
étant donné le poids de
telles interprétations à
l'époque où l'ouvrage est
paru, ces contradictions ont
pu rendre difficile la
constitution du Deuxième
Sexe comme référence
théorique centrale. Engagée
dans les années 1970 aux
côtés des " féministes
radicales " du Mouvement de
libération de la femme
(MLF), Simone de Beauvoir
accepta d'ailleurs de bonne
foi ces critiques,
souhaitant même écrire une
postface pour souligner
l'évolution de sa position
théorique et militante.
PROCESSUS
D'IDENTIFICATION
Enfin, si Le Deuxième
Sexe est peu visible
dans les références des
chercheuses, c'est sans
doute aussi, ultime
paradoxe, parce qu'il
constitue une pièce
maîtresse de leurs
bibliothèques privées.
Continuant à jouer, pour sa
troisième génération de
lectrices, un rôle souvent
fondateur dans la prise de
conscience féministe, Le
Deuxième Sexe est
volontiers lu par intérêt
global pour l'oeuvre et la
personne de Beauvoir, et
s'inscrit dans un processus
d'identification parfois
difficilement compatible
avec un rapport d'"
objectivation " théorique.
Ainsi l'usage
contemporain de cette oeuvre
semble-t-il déborder le
monde des chercheuses et des
militantes féministes : les
luttes politiques de
Beauvoir, le parcours
individuel de son
émancipation, la richesse de
sa vie amoureuse, tels
qu'ils apparaissent dans son
oeuvre autobiographique et
sa correspondance,
alimentent aujourd'hui la
part la plus importante de
la production éditoriale qui
lui est consacrée. Telle est
l'une des spécificités de
cette auteure : alors que la
présence d'un écrivain
disparu tend bien souvent à
s'effacer progressivement
derrière son oeuvre, Simone
de Beauvoir continue, vingt
ans après sa mort, à nous
accompagner de façon intime.
Juliette Rennes
© Le Monde

Nous étions une
demi-douzaine de femmes en
cette fin d'après-midi de
juin 1973, dans un café
aujourd'hui disparu de la
place Denfert- Rochereau.
Intimidées, anxieuses,
étonnées de notre propre
hardiesse. Nous avions
rendez-vous, un quart
d'heure plus tard, avec
Simone de Beauvoir. Ordre du
jour : lui demander si elle
accepterait de publier "
deux ou trois articles sur
les femmes " dans Les
Temps modernes. Nous
avions affûté nos arguments
: nombre de revues avaient
déjà consacré dossiers et
numéros spéciaux au
mouvement féministe
récemment ressurgi, pourquoi
pas la revue fondée et
dirigée par l'auteur du
Deuxième Sexe ?
Nous n'en menions pas
large : écrire au fil de la
plume dans le Torchon
brûle, Partisans
ou Actuel, envoyer
des lettres à L'Express,
au Nouvel Obs ou au
Figaro, rien de plus
facile pour les enragées que
nous étions ; mais Les
Temps modernes, c'était
tout de même autre chose :
un monument préhistorique
pour les unes, une revue
d'intellos un peu barbante
pour les autres ; pour moi,
née à quelque 2 000
kilomètres de la place
Denfert-Rochereau, Les
Temps modernes, c'était
tout simplement... la
France.
Deux heures plus tard,
nous sortions de chez Simone
de Beauvoir, passablement
éberluées par son accueil.
Nous avions proposé quelques
articles, nous revenions
avec deux commandes fermes,
à livrer dans les plus brefs
délais : un numéro spécial
sur les femmes, et une
chronique régulière,
mensuelle, dénonçant les
discours les plus misogynes
cueillis à droite et à
gauche (il était bien
spécifié " à gauche
aussi, si nécessaire ! ").
Le numéro spécial,
intitulé Les femmes
s'entêtent fut publié au
printemps 1974, et
rapidement épuisé. Il fit
l'objet de plusieurs
retirages, fut traduit en
quelques langues, et repris
un an plus tard chez
Gallimard, en collection de
poche. Quant aux chroniques
du " Sexisme ordinaire ",
inaugurées en décembre 1973
avec une mémorable
présentation de Simone de
Beauvoir, elles vécurent -
et sévirent - joyeusement,
contre protestations et
lamentations, une bonne
dizaine d'années.
Simone de Beauvoir fit
quelques remarques et
critiques sur les deux
premières chroniques, après
quoi le rituel s'installa :
chaque mois nous déposions
chez elle nos textes, et la
rencontrions quelques jours
plus tard. Elle les
commentait rapidement, puis
nous interrogeait sur le
Mouvement, les débats entre
" tendances ", nos
projets...
Elle avait croqué dans
ses romans quelques
personnages calamiteux de
jeunes pestes, rebelles,
emmerdeuses, et pleines de
vie ; je me dis aujourd'hui
que c'est peut-être ainsi
qu'elle nous voyait. Mais
les " pestes " des Temps
modernes, l'air de rien,
se défonçaient à l'ouvrage,
et avaient même quelques
idées en tête. Les slogans
des manifestations, l'"
humour " que l'on nous
attribuait, se voulaient les
analyseurs de la société de
l'époque.
Liliane Kandel
Sociologue, membre du
comité
de rédaction des " Temps
modernes ".
© Le Monde

Le goût de soi et du bonheur
A ceux pour qui Simone de
Beauvoir n'est qu'un nom
dans l'histoire littéraire
du XXe siècle, le petit
livre de la collection "
Découvertes " de Gallimard,
Simone de Beauvoir,
écrire la liberté, de
Jacques Deguy et Sylvie Le
Bon de Beauvoir (n° 522, 128
p., 12,30 ¤) offrira une
première approche de son
goût de la vie. Très
synthétique, bien documenté
et illustré, il restitue, en
cinq chapitres, de " La
conquête de la liberté " à "
La femme en lutte ", le
trajet, l'oeuvre de celle
qui, dans La Force des
choses, dessinait ce
rapide autoportrait : "
Le fait est que je suis une
femme écrivain : une femme
écrivain, ce n'est pas une
femme d'intérieur qui écrit,
mais quelqu'un dont toute
l'existence est commandée
par l'écriture. Cette vie en
vaut bien une autre. Elle a
ses raisons, son ordre, ses
fins auxquels il faut ne
rien comprendre pour la
juger extravagante. "
" CASTOR INDUSTRIEUX
ET REBELLE "
Les mêmes lecteurs prendront
certainement plaisir à
découvrir la biographie
d'Huguette Bouchardeau (
Simone
de Beauvoir, Flammarion,
" Grandes biographies ", 400
p., 22 ¤). A partir de onze
journées dans la vie de
Simone de Beauvoir, elle
parcourt son existence, avec
sympathie, et le désir de
montrer qu'elle
" reste
présente parmi nous : le
Castor industrieux et
rebelle, jamais satisfaite,
toujours avide de nouvelles
connaissances (...) ; la
passionnée d'écriture, la
philosophe pour qui
lucidité, besoin de vérité
et liberté marchaient de
pair ; la femme de quelques
grandes amours et d'une
fidélité sans faille à
l'homme de sa vie ".
En revanche, c'est plutôt
aux lecteurs de Beauvoir que
s'adressent les essais
d'Ingrid Galster (Beauvoir
dans tous ses états,
Tallandier, 350 p., 25 ¤) et
de Jean-Luc Moreau (Simone
de Beauvoir, le goût d'une
vie, éd. Ecriture, 370
p., 22 ¤). Universitaire
allemande, Ingrid Galster a
travaillé sur Sartre avant
de s'intéresser à Simone de
Beauvoir. Elle rassemble,
dans ce Beauvoir dans
tous ses états, en six
parties, des études et
articles qu'elle a publiés
au long des vingt dernières
années. Des documents, comme
les entretiens avec les
philosophes Maurice de
Gandillac et Robert Misrahi,
ou avec une ancienne élève
de Beauvoir au lycée
Molière. Des synthèses
utiles sur la réception des
oeuvres posthumes de
Beauvoir. Un point aussi sur
les débats féministes.
Dans Simone de
Beauvoir, le goût d'une vie,
Jean-Luc Moreau s'attache à
interroger le " goût de
soi " de cette femme qui
se disait " douée pour le
bonheur ". Il se
passionne pour cette "
oeuvre-vie ". Il fait
notamment un très beau
portrait de Nelson Algren,
montrant son amour, sa
déception, puis son
ressentiment à l'égard de
Beauvoir, citant divers
articles et entretiens parus
dans la presse américaine,
où il la tourne en dérision
et l'insulte. Jean-Luc
Moreau insiste aussi, en
donnant des détails et en
menant une réflexion
intéressante, sur le conflit
qui opposa Beauvoir et
Sartre, peu avant la mort de
celui-ci, quand Le Nouvel
Observateur publia ses
entretiens avec Benny Lévy,
ce moment tragique où
Beauvoir et Sartre sont "
dans la mésentente, sinon
dans la désunion ".
Jo.S.
Signalons aussi le
dossier Beauvoir dans Le
Magazine littéraire de
janvier (n° 471, 5,80 ¤) et
le DVD Simone de Beauvoir
dans la collection "
Monographies d'écrivains "
d'Arte vidéo, qui réunit un
documentaire et deux
entretiens (20 ¤).
© Le Monde

Un inédit de 1929 :
" Vous êtes
un castor "
VOICI UN EXTRAIT DU
SIXIÈME DES CAHIERS DE
JEUNESSE (1926-1930), À PARAÎTRE
EN MARS CHEZ GALLIMARD. SIMONE
DE BEAUVOIR Y RACONTE COMMENT
RENÉ MAHEU A INVENTÉ SON SURNOM
DE " CASTOR ". A LA VEILLE DE
L'AGRÉGATION MERCREDI 12 JUIN
1929
Je vais à la Sorbonne où je
retrouve Merleau-Ponty ; nous
bavardons, assis sur le banc de
la cour d'où la pluie nous
chasse ; puis nous consultons la
liste qui nous donne le résultat
de nos diplômes. Je rentre à la
maison étudier Hume et Kant
après avoir passé à
Sainte-Geneviève.
ATMOSPHÈRE D'EXAMEN. JEUDI
13 JUIN.
Exquise, adorable journée. Et
d'abord à la Nationale où je lis
Détective, et admire les
notes de Maheu sur Kant. Je lui
passe des bouquins sur Hume ;
nous travaillons avec une
fébrilité nouvelle qui n'empêche
pas les Eugènes de se promener
sur le papier blanc jusqu'à
midi. Nous déjeunons rue des
Petits-Champs de tartes aux
fraises ; puis nous faisons le
tour du jardin du Palais-Royal
dix fois. Qu'il me dit gentiment
: " ça vous va très bien
cette coiffure, ce col blanc...
vous avez l'air d'un petit
garçon ", " avec votre
drôle de voix rauque ; elle est
très jolie d'ailleurs votre
voix, mais elle est rauque ;
elle nous amuse beaucoup, Sartre
et moi ; l'autre jour vous
parliez avec Boivin... ", il
me taquine sur le "
gonfalonnier de Padirac ",
il me dit aussi avec tant
d'affection " et vous dites
que vous n'êtes pas féminine...
vous direz à votre Eugène qu'il
a tort de ne pas vous prendre
pour une femme, on ne peut plus
tort... " Je l'entraîne aux
Tuileries d'un vert bizarre sous
le ciel d'orage ; il me taquine,
prétendant que je veux le faire
écraser ; nous nous asseyons
devant un lion ridicule
étouffant un crocodile, et là
nous faisons des conjectures sur
l'agrégation ; je blague la
seconde philosophie de Hume et
ce document qu'il va chercher ;
je me sens drôle, un peu folle ;
et lui s'amuse de me voir. "
Vous êtes un castor ", me
dit-il en rentrant à la B.N.,
trouvant argument de mon nom :
Beaver = Beauvoir et de mon
esprit constructeur.
Nous rentrons tard ; comme le
temps a passé vite, cher vous.
Et qu'il passe vite tandis qu'à
vos côtés je fais semblant de
travailler. Nous partons
ensemble pour aller chez sa
femme ; lettres à la poste, jeu
des autobus (le V ne se prend
jamais qu'au second coup), me
montre rue des Saints-Pères un
Van Dongen charmant ; cherche
pour sa femme Le Feutre vert,
à La Boîte à musique un disque
pour sa belle-soeur. Quelle
intimité naît de ces courses
faites ensemble. Prenante
douceur à se rappeler ces

Bibliographie
Tous les livres de
Simone de Beauvoir sont
chez Gallimard, et la
plupart en poche, dans
la collection Folio.
1943: L'Invitée.
Folio no 768.
1944 : Pyrrhus et
Cinéas.
1945 : Le Sang des
autres.
Folio no 363.
Les Bouches
inutiles. Réédité
aujourd'hui, " Le
Manteau d'Arlequin ".
1947 : Pour une
morale de l'ambiguïté,
suivi de Pyrrhus et
Cinéas. Folio essais
no 415.
1948 : L'Amérique
au jour le jour.
Folio no 2 943.
1949 : Le Deuxième
Sexe.
Folio essais no 37 et
no 38.
1954 : Les
Mandarins.
Folio no 769 et no
770.
1955 : Privilèges.
1957 : La Longue
Marche. Réédité
aujourd'hui, préfacé par
Danièle Sallenave.
1958 : Mémoires
d'une jeune fille rangée.
Folio no 786.
1960 : La Force de
l'âge.
Folio no 1 782.
1963 : La Force
des choses.
Folio no 764 et no
765.
1964 : Une mort
très douce.
Folio no 137.
1966 : Les Belles
Images.
Folio no 243.
1968 : La Femme
rompue.
Folio no 960.
1972 : La
Vieillesse.
1974 : Tout compte
fait.
Folio no 1 022.
1979 : Quand prime
le spirituel.
Réédité en 2006 sous le
titre Anne, ou quand
prime le
spirituel.
Préface de Danièle
Sallenave. Folio no 4
360.
Les Ecrits de
Simone de Beauvoir,
textes inédits ou
retrouvés, édition
de Claude Francis et
Fernande Gontier.
1981 : La
Cérémonie des adieux,
suivi d'Entretiens
avec Jean-Paul Sartre,
août-septembre 1974.
Folio no 1 805.
1990 : Lettres à
Sartre. T 1 :
1930-1939. T 2 :
1940-1963.
Edition de Sylvie Le
Bon de Beauvoir.
Journal de guerre,
septembre 1939-janvier
1941. Edition de
Sylvie Le Bon de
Beauvoir.
1997 : Lettres à
Nelson Algren. Un amour
transatlantique,
1947-1964. Edition
et traduction de
Sylvie Le Bon de
Beauvoir. Folio no 3
169.
2004 :
Correspondance croisée
avec Jacques-Laurent
Bost, 1937-1940.
Edition
de Sylvie Le Bon de
Beauvoir.
2008 :
L'Existentialisme et la
sagesse des nations.
Réédition d'un court
essai paru en
1948 chez Nagel.
Préface de Michel Kail.
" Arcades ".
La Femme
indépendante.
(extrait du Deuxième
Sexe). Folio 2 ¤.
En mars : Cahiers
de jeunesse, 1926-1930.
Edition de Sylvie Le Bon
de Beauvoir.
Colloque
Du 9 au 11 janvier,
se tient à Paris un
colloque international "
Simone de Beauvoir "
organisé par
l'université Paris-7
sous la direction de
Julia Kristeva. Durant
ces trois jours,
interviendront notamment
Claude Lanzmann,
Geneviève Brisac,
Michelle Perrot, Deirdre
Bair, Danièle Sallenave,
Hazel Rowley, Judith
Klein, Björn Larsson,
Lilian Kandel, Annie
Ernaux, Michel Kail,
Philippe Sollers,
Huguette Bouchardeau...
(Collège des universités
de Paris, réfectoire des
Cordeliers, 15, rue de
l'Ecole-de-Médecine
75006 Paris).
Prix
A l'occasion de ce
colloque a été créé le
Prix Simone de Beauvoir
pour la liberté des
femmes. Doté de 20 000
euros, ce prix a été
décerné à la députée
hollandaise Ayaan Hisri
Ali et à l'écrivain
Taslima Nasreen "
pour l'audace et
l'originalité de pensée
dont témoignent leur
oeuvre et leur action
dans le combat pour la
liberté de conscience et
d'action ".
© Le Monde