Les
raisons qui nous poussent à
dévorer un pavé dont
le narrateur est un SS.
Le
mal pour être bien
Par Daniel SIBONY

: Mercredi 27 septembre 2006 -
Daniel
Sibony écrivain, psychanalyste.
Dernier ouvrage paru : Création
: essai sur l'art contemporain, Seuil,
2005
Comment comprenez-vous qu'on se jette
sur ce pavé - Les bienveillantes
- où le narrateur est un SS?
Les lecteurs sont pris entre deux
tendances. L'une, qu'on leur a inculquée,
c'est la "banalité du
mal": n'importe qui d'entre nous
aurait pu être à cette
place et aurait fait ces choses atroces;
et l'autre, plus juste et plus subtile,
c'est: voyons un peu ces horreurs
pas banales que moi je n'aurais pas
faites; je veux comprendre un homme
qui peut en avoir traité d'autres
d'une façon aussi terrible.
Donc, c'est la curiosité. Et
elle lutte contre la banalité
du mal; qui est une idée fausse:
des penseurs, des journalistes, des
philosophes se sont projetés
sur le bourreau en se disant: si lui
- Eichmann ou un autre - ne montre
pas d'émotion en racontant
ces horreurs, s'il n'est pas bouleversé,
alors c'est que c'est banal; sous-entendu:
moi, j'aurais eu des états
d'âme, j'aurais été
bouleversé; "moi",
c'est le penseur supposé être
le vrai repère. (En l'occurrence,
c'est le "moi" de Hanna
Arendt…). Illusion d'optique,
car la personne qui a fait ça
n'est ni banale, ni pas banale; elle
a pris une décision, très
nette, selon laquelle ces gens, -
les Juifs, et plus tard les Tziganes
-, sont des êtres dont l'existence
dérange son identité,
qui se veut pure, saine, aryenne…
Quand cette décision est prise,
tout le reste s'ensuit sans état
d'âme, non pas parce que c'est
banal mais parce que c'est décidé.
Et cette décision, ceux qui
parlent de banalité n'en ont
pas idée, car ils ne l'ont
pas prise. C'est une décision
terrible, pas banale du tout, et une
fois qu'elle est prise, le reste suit
sans émotion. Lorsque cette
décision est prise, tous les
repères explosent: la confrontation
des visages, de la chair vivante,
de la parole, de la pensée…
Tout est balayé.
C'est
cette décision qui devient
la loi du sujet, celle qu'il exécute,
convaincu que ceux qu'il tue au nom
de cette loi suprême sont, par
leur seule existence, une insulte
à cette loi, une menace vitale.
A
ce niveau se glisse une autre ambiguïté,
qui fut largement exploitée:
"Nous n'avons fait qu'exécuter
nos lois, comme vous auriez exécuté
les vôtres; nous n'avons fait
qu'obéir, vous l'auriez fait
à notre place." Ce discours
des bourreaux, petits ou grands est
une pure supercherie. Car ce n'est
pas une loi des hommes qu'ils appliquent,
c'est une décision meurtrière;
une loi criminelle, (concept qui est
comme tel une pure absurdité).
Cette décision identitaire
implique les autres à leur
insu, en les prenant pour un pur dérangement.
Revenons au lecteur du roman où
un SS se raconte. Ce lecteur est assez
mûr au sens où lui-même
ne prendrait pas une décision
de cet ordre: celle de détruire
tout ce qui gêne son identité.
Il peut se contenter d'une identité
branlante; ça lui suffit pour
vivre; il n'a pas besoin d'une identité
intégrale ou intégriste
pour exister. Alors que cherche-t-il
dans ce pavé?
Il
va jouir dans un entre-deux: entre
la certitude d'être en face
d'une machine à tuer qui fonctionne
sur le mode banal, automatique; et
l'impression qu'au contraire ce n'est
pas banal, que pour y être il
faut basculer dans le mal. Il va donc
se chatouiller (se masturber?) avec
la tentation du mal qu'il peut, par
devers lui, surmonter à chaque
page. Le plaisir esthétique
passe par là: besoin de toucher
au mal, fictivement, pour s'assurer
qu'on existe et qu'on est plutôt
bien. Mais on se fait un peu peur,
un peu mal… Comme dans l'acte
de se gratter quand cela vous démange:
ça fait mal et c'est bon. Socrate
l'a déjà dit juste avant
de mourir en frottant sur ses pieds
la trace des chaînes. Sans la
douleur du prurit, il n'y a pas le
petit plaisir de cette lecture. Et
elle vous donne au passage quelques
bouffées de surréel
pour vous remettre dans le réel.
Mais l'essentiel est que le lecteur
joue à caresser, exalter, faire
jouir son identification partielle.
Même s'il bascule et plonge
dans sa partie abjecte, il peut revenir.
Ceux qui plongent sans retour sont
très rares.