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Le livre du jour


L'aphrodisiaque suprême

La sexualité des responsables politiques est-elle un sujet de curiosité légitime pour les journalistes et pour leur public ? Longtemps négative, en France, la réponse à cette question tourne de plus en plus au positif, sous la pression de la presse people et d'une remise en question générale de la frontière entre vie privée et vie publique. Christophe Deloire et Christophe Dubois, les auteurs de Sexus politicus, disent avoir reçu un bon accueil auprès des personnalités qu'ils ont sollicitées pour leur enquête.

On trouve, certes, dans ce livre, quelques femmes masquées, dont l'anonymat témoigne que la discrétion reste le corollaire de la galanterie. Des phrases allusives montrent aussi que l'insinuation ou - pour être plus aimable - la devinette sont des composantes inévitables de ce genre de révélations. Mais le plus intéressant est la facilité avec laquelle certains protagonistes des histoires racontées ou évoquées ont répondu aux questions des deux enquêteurs. Le tabou imposé pendant des décennies n'en est plus un.

Des plus anciennes - Henri IV - aux plus récentes - les aventures de M. et Mme Sarkozy -, les amours relatées dans ce livre dessinent le portrait d'un homme politique " à la française ", pour qui le pouvoir est la clé de beaucoup de félicités, dont le plaisir sexuel est l'une des principales, sinon la principale. Tous les responsables politiques n'ont pas la même sensibilité ou la même morale, et l'emploi du temps de la plupart d'entre eux laisse peu de place à la bagatelle. Reste que la puissance rend séduisants ceux qui la détiennent et leur donnent quelques atouts pour satisfaire leurs envies. Plus d'un souscrirait à l'aphorisme de l'Américain Henry Kissinger, selon lequel " le pouvoir est l'aphrodisiaque suprême ".

On s'amusera de voir deux pionnières du journalisme politique féminin, Michèle Cotta et Catherine Nay, raconter comment leur arrivée dans la salle des quatre colonnes de l'Assemblée nationale chamboula les députés. On retrouvera l'ambiance de l'Elysée de François Mitterrand, où le maître des lieux faisait régner sa liberté de moeurs. Les auteurs affirment, au passage, que les derniers mois de la vie du président furent éclairés par une jeune stagiaire de radio, aussi discrète après sa mort qu'elle le fut durant leur relation. Moins sympathique est le récit, repris dans un livre de souvenirs de la chanteuse Lio, d'une négociation serrée, au sujet d'une dette fiscale, avec le socialiste Michel Charasse, ministre délégué au budget au début des années 1990.

La relation de la crise survenue entre Nicolas Sarkozy et son épouse, de la liaison du ministre de l'intérieur avec une journaliste, puis de ses retrouvailles avec sa femme, met en évidence les limites inhérentes à ce genre d'investigation. Une première version, inspirée par la maîtresse délaissée, au début du livre, donne du candidat potentiel à la présidence de la République une image à la fois cynique et instable, qui n'est pas rassurante. Mais l'histoire est racontée une seconde fois, trois cents pages plus loin, dans une tonalité sensiblement différente, et M. Sarkozy apparaît cette fois comme la cible d'un complot. Laquelle croire ?

Ce livre a le mérite de traiter calmement, sans sensationnalisme, un sujet propre à nourrir les fantasmes. Des intrigues qui ont fait l'objet de rumeurs pernicieuses sont exposées de façon simple et souvent convaincante. Mais le sérieux, surtout en ces matières, ne va pas, à la longue, sans ennui. Bien des " affaires " ici détaillées étaient éventées depuis longtemps. Surtout, une fois la loi du silence enfreinte ou abrogée, la réalité qu'elle protégeait semble terne.

Et le livre laisse sans réponse la question suivante : si le pouvoir rendait les hommes séduisants aux yeux des femmes, qu'en est-il maintenant qu'elles y accèdent, à égalité ou presque avec eux ?

Patrick jarreau

Le Monde 19 septembre 2006

Sexus politicus,

de Chistophe Deloire et Christophe Dubois

Albin Michel, 386 pages, 20,90 ¤