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« Puis le choix de l’atome » :
Pour une Poétique des Possibles.

Le Gaïac est un bois brun verdâtre très dur.
Il est aussi appelé “bois saint” ou “bois de
vie” (anglais lignum vitae). On trouve cette
essence dans les Amériques tropicales, par
exemple dans les Antilles et au Venezuela.
Guaiacum officinale et Guaiacum sanctum sont
des petit arbres du genre Guaiacum de la
famille des Zygophyllacées
par Scarlett JESUS
Voici un ouvrage qui mériterait d’être
lu par d’autres que les quelques rares
privilégiés qui ont eu la faveur
d’acquérir ce recueil sorti fin 2010. Un
ouvrage qui révèle, à travers une
écriture poétique contemporaine
originale, un poète guadeloupéen
s’inscrivant dans la lignée de MALLARMÉ,
le père de la modernité poétique, et de
SAINT-JOHN PERSE. Comme lui, ce poète
écrit sous un pseudonyme. Il emprunte à
MALLARMÉ son prénom, Stéphane, et se
dote d’un patronyme quelque peu sibyllin
« Od-Ray Gaïac ». Aux prénoms de ses
deux parents et au nom d’un arbre des
forêts guyanaises, au bois très dur, le
gaïac, le poète associe d’autres
éléments : un prénom féminin, Audrey, en
référence possible avec une muse du 7ème
art, Audrey Hepburn ; le nom d’un
jazzman, Ray Charles, précédé d’un
curieux Od, peut-être l’abréviation
médicale du latin oculus dexter (œil
droit). Dans ce recueil, édité
symboliquement par « le poète et son
double », Patrice GANOT en se dédoublant
en Stéphane Od-Ray GAÏAC cherche moins,
semble-t-il, à se cacher qu’à avoir la
possibilité ainsi de se regarder « à
travers le miroir ». De jouer à
cache-cache avec son double, en
commentant les poésies de l’Autre, via
une note ou une explication, sans que
l’on sache très bien alors qui parle.
Une Poésie de l’âge nucléaire.
Apparemment peu approprié avec la
poésie, le titre Puis le choix de
l’atome constitue une seconde énigme.
Il introduit néanmoins plusieurs
thèmes et un certain nombre de clés. La
préposition « Puis », qui annexe
« l’atome » dans le champ du
poétique, fait pénétrer le lecteur dans
un espace-temps différent du
réel, celui de la poésie. Evoquer un
« choix », suppose qu’il existe
plusieurs « possibles » , et que les
événements , fruits d’une volonté
agissante, ne sont pas le fait du simple
hasard … Le terme appartient au domaine
philosophique (on pense au best-seller
Le Choix de Sophie), voire au
domaine métaphysique qui s’intéresse à
ce qui dépasse la simple étude de la
nature, la physique (et donc l’atome),
pour tenter de percer le mystère du
monde (et l’on est bien alors dans le
champ du poétique). Reste une question
en suspens : de quel choix est-il
question ? Celui opéré par la matière
qui, comme dans la conception atomiste
de DEMOCRITE, décompose et recompose à
l’infini ses éléments, les atomes ? Ne
s’agit-il pas aussi du choix du poète,
convaincu que, puisque « rien ne se
perd, rien ne se crée à partir de rien,
tout se transforme », il lui revient
de recomposer par le pouvoir de
l’imagination de nouvelles figures, à
partir des éléments qui nourrissent son
imaginaire ? A commencer par les
découvertes d’EINSTEIN (avec la physique
nucléaire qui en découle), auxquelles
SAINT-JOHN PERSE faisait déjà référence
dans son Discours du Nobel en
1960. L’ouvrage de St.OR Gaïac (pour
reprendre le sceau de sa signature,
irradiante d’OR) inaugure-t-il une « poétique
de l’âge nucléaire » ? Une poésie
qui procèderait à la façon de la
physique nucléaire dans laquelle les
atomes (formés d’un noyau central,
composé de protons positifs et de
neutrons neutres, autour duquel gravite
un « nuage » d’électrons) sont capables
de produire de l’énergie. De même, les
choix opérés par le poète sur
l’agencement des mots et la charge
« explosive » contenue dans les images
qu’il crée prennent la forme d’une
véritable alchimie. La poésie produit
alors une pensée fulgurante capable
d’éclairer l’obscurité (le vide) dans
laquelle nous nous trouvons.
La langue de l’altérité .Une
telle poésie est certes ambitieuse et
pourrait sembler déroutante et
difficile. Bien qu’exigeant un certain
effort pour la pénétrer, sa cohérence
est très vite perceptible dès
l’observation de la composition du
recueil. S’agissant d’une première
publication, celle-ci est de fait une
somme qui réunit, nouvelle dualité, deux
recueils. Le premier, Le Tiroir
entrouvert regroupe des poèmes
écrits sur plus de quarante ans (de 1968
à 2007), tandis que le second Le
Chemin de l’en-soi ne contient que
des poèmes très récents, écrits en neuf
mois (de novembre 2009 à juillet 2010).
Notons que l’auteur a volontairement mis
le mot « tome » entre parenthèses, ne
retenant que le UN / DEUX d’un moteur à
explosion à deux temps… ou le UN / DEUX
de la marche, appelée ici par le mot « chemin »
du titre. Filant la métaphore de
l’atome, l’auteur ajoute à ces titres,
sur une page de garde, des indications
supplémentaires qui jouent des
allitérations en écho : « protons
pour les premiers », « neutrons
rarement neutres ». Ajoutant même,
dans les toutes dernières pages, un
glossaire (ABC d’aires limité
exclusivement au créole guadeloupéen ou
guyanais), précédé du titre « électrons
éclairants ». Pour ce qui est des
autres termes (savants), le poète fait
confiance à l’intelligence de son
lecteur ou, du moins, à l’intelligence
que celui-ci aura de se munir d’un
dictionnaire. Outil à conseiller pour
déjouer toutes les subtilités du texte.
Le Tiroir entrouvert nous indique
plusieurs entrées possibles. Il peut
évoquer BAUDELAIRE et son « gros
meuble à tiroir encombré de bilans, de
vers, de billets doux, de procès, de
romances ...».
Il introduit d’autres thèmes : celui de
l’intime, du secret, mais surtout celui
du temps, avec la référence aux
choses du passé, qui sera un thème
majeur et récurrent du recueil. Notons
par ailleurs que ce meuble à tiroirs (un
« bureau en bois »
précisera-t-on) fait écho à un autre
meuble, le « dressoir » ou
« buffet à dressoir », servant à exposer
dans sa partie haute des pièces de
vaisselle, terme que l’auteur utilise
dans le tome I en lieu et place de
« table des matières ». Inconsciemment
(ou très certainement de façon
volontaire) St.OR Gaïac a pu également
choisir ce terme parce qu’il évoque les
« crédences » du Sonnet en –ix de
MALLARMÉ. Dans le tome II, Le Chemin
de l’en-soi, c’est le mot
Adresses qui indique la Table des
matières, permettant à cet « arpenteur »
(autre poète « aux semelles de vent »)
une localisation dans l’espace du Livre.
D’un recueil à l’autre, se retrouve la
même problématique héritée de RIMBAUD,
« JE est un Autre ». Le projet du
tome I est clairement affiché dans un
texte préliminaire : « Devenir
moi-même. Trouver ce moi que je suis ».
Ce qui revient à se connaître d’abord
avant de pouvoir prétendre accéder à la
connaissance d’une quelconque réalité
extérieure. Un tel programme impose de
chercher en soi cet Autre, source de
conflits qui déterminent à notre insu
nos actes. La liberté conquise réside
alors dans le choix assumé d’une
fidélité à l’égard de soi-même qui peut
se résumer par la formule paradoxale de
NIETZSCHE « devenir ce que l’on est ».
« L’en-soi » du tome II
approfondit cette réflexion en
l’élargissant : « l’en-soi »
rejoignant maintenant « l’annou »
créole. « Soit en moi, soit en nous »,
il est, nous dit cette fois Patrice se
dévoilant, « le chemin qu’emprunte le
verbe où tous sont racontés par l’écoute
de soi, dans la langue de l’altérité ».
Qu’est cette « langue de l’altérité » si
ce n’est la poésie « inconscient
fertile de l’humanité » ? Et c’est
donc bien « de l’autre côté du miroir »,
derrière les apparences trompeuses de la
réalité que le poète choisit de se
situer pour aller au-delà,
dépasser les limites de sa condition et
entrevoir, dans la fulgurance d’une
pensée concomitante de sa formulation,
l’être en devenir qu’il est, c’est-à
dire l’ « être en avant ».
Quels sont les chemins que le poète peut
emprunter pour réaliser son projet ? Une
des pistes semble indiquée dès le
premier poème, daté de 1968, Rêve
d’anophèle. Si, comme dans les trois
poèmes Angoisse du tome II, la
nature de ces rêves les rapproche du
cauchemar, ils fournissent au moi
véritable (l’inconscient) l’occasion de
se manifester. D’autres facteurs, tels
que le tabac (Hic jacet tabac),
la Fièvre ou la musique (Arpèges
ou En écoutant Wagner) peuvent
déclencher un état qui va permettre à
l’imagination de recréer le monde à
travers ses propres images. Le procédé
le plus vi-lisible auquel a
recours le Poète réside dans la présence
d’images qui, accouplées à des poèmes
forment deux séries de poésimages.
L’une, dans le tome I, correspond à une
quinzaine de cartes de vœux s’étalant de
1986 à 2008. Ces cartes fournissent
l’occasion d’une réflexion sur le temps,
à la fois renouvellement et
recommencement (celui d’un éternel
retour), avec ses rituels, dont celui
des vœux. Les vœux pour 2000, avec le
passage à un nouveau millénaire,
marquent une sorte de temps d’arrêt
correspondant à un temps comme suspendu.
Il donne lieu à un long commentaire en
prose ainsi qu’à une très belle
photographie, en noir et blanc, d’une
volée d’escalier métallique (comme
enroulé), appartenant à la toute
nouvelle centrale thermique du Moule. On
retrouve la thématique d’un découpage du
temps au début du tome II, dans la série
An colère (écrite peu de temps
après les événements de 2009), qui
égraine en douze poèmes les douze mois
d’une année marquée par la révolte. A
cette série calendaire sise à la fin du
tome I, correspond (comme en miroir, à
nouveau) au début du tome II une autre
série de photographies regroupées sous
le titre Avant l’alarme. Elles
anticipent sur le poème Alarme,
lequel fait partie lui-même d’une autre
série, nommée Acouphènes, qui
regroupe des poèmes en A- et auxquels
les photographies empruntent leurs
légendes. Comme la série des Gares
Saint-Lazare de MONET ces photographies,
tantôt en noir et blanc, tantôt traitées
elles aussi avec des couleurs irréelles,
s’intéressent principalement aux « cumulards
nimbus [qui] crèvent au fond du ciel ».
Prises d’un autre bord, elles laissent
entrevoir dans le lointain, la zone
industrielle du port de Jarry. Des
installations métalliques semblables à
« des émeus en goguette »
semblent être les derniers vestiges du
vivant, dans un univers, étrangement
mort et comme irradié sous l’éclat d’une
lumière aveuglante, d’où l’homme a
disparu.
Electrons libres et combinatoire :
L’Art poétique dont se réclame
St.OR Gaïac est une construction
résultant de la combinaison, du
dédoublement, et de l’engendrement. D’où
l’importance des emprunts et de la
fonction qui leur est assignée dans le
processus de création poétique. Nous
trouvons d’abord, et principalement dans
les premiers textes, des références
récurrentes à MALLARMÉ. Des vers de
celui-ci figurent, en exergue, à
plusieurs poèmes. C’est le cas de Hic
Jacet Tabac dans lequel le cigare
fait écho à La Pipe et qui
illustre une poésie évanescente,
déliquescente[ce] (titre d’un autre
poème), évoquant ces feuilles « où le
mot qu’une plume écrivit se consume ».
Même référence préliminaire concernant
l’ensemble de poèmes intitulé Les
Noces d’Héliotrope : solstice d’été
du Cantique de St-Jean d’un côté
(et rappel d’Hérodiade),
évocation du mouvement de l’astre
solaire de l’autre. Comme dans un
collage, trois vers des Fenêtres
trouvent place dans la carte de vœux de
1988, face à la photographie d’une
fenêtre fermée, métaphore de l’année qui
s’achève et invitation à ouvrir grand la
fenêtre sur la nouvelle année. Un vers,
extrait du Tombeau d’Edgar Poë et
qui fait référence au « sortilège bu
[…] d’un noir mélange », figure en
en-tête du poème écrit pour les vœux de
2004, lui-même en vis-à-vis de la
photographie d’une tasse de café… Du « noir
mélange » de cette tasse surgira
comme par magie le sortilège de la
vision « d’une planète inconnue »
(photo 2004 l’odyssée de l’ex-tasse).
Parfois, la référence peut rester
implicite et diffuse, comme dans le
poème Au Mage, qui peut tout
aussi bien être lu, à travers le
vocabulaire employé, comme un
« Hommage » à MALLARMÉ (dont le nom
surgit phonétiquement à l’avant dernier
vers). Le titre d’un autre ensemble,
certainement le plus ambitieux et qui
occupe une place emblématique, L’œil,
vierge écume, reprend un couple mots
mallarméen. Il se déroule ensuite en
sous-ensembles dans une disposition
typographique qui renvoie directement à
celle du Coup de dés : Après
que l’œil…, Vierge écume…, Se fut noyé…,
Il y eu le vide…, Et tout recommença.…
Cette mise en page impose une double
lecture, horizontale (pour en suivre le
parcours d’ensemble) et verticale (pour
la lecture de chacun des poèmes dont les
mots sont parfois eux-mêmes disposés en
constellations). L’ensemble, comme
l’indique son sous-titre, se présente
comme une tentative d’explication
orphique (c'est-à-dire poétique) du
monde. Sur un mode épique inspiré de
St-JOHN PERSE cette cosmogonie retrace
le parcours de la matière depuis le
vide, l’apparition de la vie avec l’eau,
puis celle de l’homme, jusqu’au vide et
à l’éternel retour (concrétisé par deux
pages vides, l’une noire et l’autre
blanche, où n’apparaissent que les mots
ET TOUT/ RECOMMENCA). Nous avons
là l’évocation d’une vie en gestation
permanente et celle d’un temps cyclique.
Notons enfin, que le fameux hapax
mallarméen « nul ptyx »
figure dans le fragment poétique Se
fut noyé… alors qu’il est absent
(remplacé par « Trionyx ») du
sonnet De stupéfiants reptiles
qui est une réécriture du Sonnet en
–ix . Construit sur deux
rimes (en -ix et -or) par MALLARMÉ,
St.OR Gaïac le réécrit à l’aide de
trois rimes (en -ale, -yx et -ide), en
parfaite conformité avec le modèle
français ABBA ABBA CCD EDE. Notons
quelques autres effets de miroir, avec
BAUDELAIRE dans l’Ode cyclique,
ode pindarique de forme triadique. Le
refrain « Viens avec moi » de la
Strophe une « Invitation au
voyage ». L’Antistophe, plus
sensuelle et dans laquelle alternent
octosyllabes et hexasyllabes, peut être
rapprochée d’un autre poème de
BAUDELAIRE Le Serpent qui danse.
Enfin, l’Epode, en vers libres,
énonce de façon plus prosaïque le refus
qu’a rencontré le poète. Nous ne pouvons
citer tous ces échos, témoignant de
l’étendue d’une culture littéraire qui
dépasse d’ailleurs, à n’en pas douter,
celle du commentateur. Contentons-nous
de signaler quelques échos
rimbaldiens dans les premiers mots du
texte inaugural (tome I) « Je
descendais dans des gouffres d’amertume
aux forêts livresques… », qui
rappellent Le Bateau Ivre,
ou dans les correspondances que
font naître dans Arpèges les
notes de musique, comme dans Voyelles.
Ailleurs, nous avons pensé à CHAR, pour
les « feuillets en guise d’oreiller »,
à VILLON avec L’Arbre
potenciel ; et à VERLAINE
à plusieurs reprises. Dans les
petits poèmes des Chansons
anémophiles et en lisant D’Œil,
poéme-conversation entre deux personnes,
même si la tonalité humoristique est
très différente de celle du Colloque
sentimental. C’est encore sa poésie
qui surgit avec l’évocation de la
pluie (« Il pleut l’absence…) dans
le poème Il n’y a de futur que la mer…
alors que dans le même temps ce titre
nous remet en mémoire des vers d’un
poète beaucoup plus ancien, Pierre de
MARBOEUF (« Et la mer et l’amour ont
l’amer pour partage… »). Cette
écriture palimpseste nous ramène à notre
point de départ et à la métaphore du
« tiroir entrouvert»…
« L’œil, vierge écume » :
cet ensemble dont nous avons déjà parlé
rend compte d’un projet élevé : celui
pour St.OR Gaïac d’être un nouvel
HÉSIODE. Si le thème de l’eau est si
prégnant dans le recueil c’est que,
quelle qu’en soit la forme, écume, mer,
pluie ou gouttelette, l’eau est à
l’origine de toute vie. Trois textes,
Propos I, II et III, s’efforcent de
préciser le projet de l’auteur, à la
façon de Notes d’intention. Ces
Propos sont aussi une réflexion sur
la poésie et la fonction qu’elle doit
remplir. Ils amorcent la formulation
d’un nouvel Art Poétique.
Parallèlement, le tome II s’ouvre sur
d’autres propos, eux aussi en trois
temps : CE QU’EST (la poésie), SUIVANT
LE CONSTAT (ce qu’elle n’est pas), ET
AINSI (conséquence : le Poète est un
voleur de feu). Suit une brève
restriction, MAIS (la réaction chimique
du poète sur chaque lecteur est
imprévisible). Ces propos amorcent un
changement, correspondant à la fracture
de 2009 qui ouvre une nouvelle ère (An
colère). Il y a désormais un AVANT
et un APRES. A partir de cette date,
notre géomètre-arpenteur s’est engagé à
dresser un état des lieux de ce qu’il
pense hic et nunc, à la façon de
PÉREC, c'est-à-dire en ne traitant que
de notions commençant par la lettre A.
Cet « écrire vrai », plus souvent
satirique que « neutre », court le
risque de provoquer l’anathème (il le
prévoit dans l’avant dernier poème « Azertyuiop ») ;
il pourra aussi, en raisons des
ambitions philosophiques de sa poésie se
voir taxer d’Obscur, comme HÉRACLITE. Un
tel surnom serait bien injuste et
témoignerait d’une totale
incompréhension à l’égard du « gai
savoir » dont se réclame un poète,
dont toute la philosophie est orientée
vers la praxis. A la recherche
d’un bonheur ici-bas qu’il évoque dans
un tout dernier poème, Avertissement,
qui emprunte la simplicité de son
écriture à Paul FORT (« Le bonheur
est dans le pré… »).
Trouver une langue par le
dérèglement de tous les sens :
Pour rendre compte poétiquement du
vitalisme à l’œuvre dans la matière,
St.OR Gaïac écrit à l’aide d’une langue
qu’il ne cesse de travailler, de
métamorphoser, tout en jouant sur la
polysémie des mots. De même qu’il a
recours aux mots et aux expressions
créoles, il emprunte à toutes les
sciences. N’hésitant pas à utiliser des
mots étranges, pour leur charge poétique
ou leur musicalité, comme cet
Azertyuiop. Il préfère la « rémanence (de
l’être)» à sa « permanence »,
parce que le mot est plus en équation
avec le mouvement et l’éternel devenir
auquel est condamné l’être. Pareil à un
univers en expansion, le vocabulaire
qu’il utilise emprunte à toutes les
sciences, aux sciences naturelles
(botanique, zoologie), mais aussi aux
sciences de la nature (physique,
chimie), à l’astrophysique et à
l’astronomie, ainsi qu’aux sciences de
la vie (biologie, médecine). Il crée des
néologismes, inventant l’adjectif « céciteux »,
à partie de « cécité » (« La pluie
sidérale des mancenilliers céciteux »,
dans Après que l’œil) et
forge le mot « géisme » pour
rendre compte du psychisme du monde
géologique (« la conscience de la
roche », Propos I). Il
fabrique aussi des mots-valises, tel cet
« épuitsé » (« Et ce trou
d’homme absent épuitsé », dans
Aloïs), ou le « Préfilheur »
qui coure après le bonheur qui file (Avertissement).
Parfois, la présence d’une lettre
inattendue peut donner un sens différent
de celui qui était attendu, révélant que
l’apparence (sonore) peut être
trompeuse. C’est ainsi le cas de « Mot
dit soit tu »(Azertyuiop) :
on entend une malédiction, alors que le
tapuscrit conseille de taire le mot. Le
mot peut parfois, de façon magnétique,
« irradier » d’un trop plein de sens,
comme dans l’alternative qui clôt les
deux premiers poèmes Angoisse :
« fuir / sinon s’enfouir »
pour laquelle on peut aussi comprendre
qu’il s’agit d’une histoire de « fou »,
dont il convient finalement de « s’enfou(tre) ».
Ailleurs, la suppression d’une lettre
autorise une nouvelle étymologie et
permet de donner « un sens plus pur
aux mots de la tribu », « l’altérophilie »
devenant « l’amour de l’Autre ». Avec
une modification orthographique, un mot,
se rapprochant d’un autre acquiert non
seulement un sens nouveau, mais aussi
une charge poétique nouvelle. Ainsi en
est-il d’une « insomnuit » qui,
par ailleurs peut de façon oxymorique
devenir « éclairante ». Ailleurs,
un lapsus trahit l’inconscient, la
pensée de derrière (ou du derrière).
Comme cette « joueuse de pénis »
qui remplace la « joueuse de tennis »,
dans Le Chien (« andalou » bien
sûr, en référence au film), Le travail
de métamorphose peut s’opérer sur des
proverbes, explosés et reconstruits,
comme ces deux vers d’Aliénation :
« Trois petits tours de
passe-passe et puis s’en va / La ruche
au miel amer tant qu’enfin elle se lasse ».
Un poème peut aussi être entièrement
construit sur des jeux de mots,
innombrables par ailleurs dans le
recueil, à l’exemple du poème D’œil
(qui, s’il n’est vu, donne Deuil)
et où il est question de « champ
d’ail », « d’ail au lit » et
de « la laine bien chaude ». Le
jeu de mot peut même parfois se
présenter sous la forme d’une énigme, à
déchiffrer. Ainsi la carte de vœux de
2007 évoque-t-elle « un insecte au
plafond », précisant en note que
l’araignée n’est pas un insecte (ce qui
est vrai), et ajoutant « c’est
dingue, non ? ». Ce commentaire, qui
prolonge (à la façon du fil de
l’araignée) la rime en –ing du second
quatrain, ne peut être compris que si
l’on connait l’expression « avoir une
araignée au plafond » (« avoir
l’esprit quelque peu dérangé »). Mais es
mots peuvent aussi s’attirer
d’eux-mêmes, comme aimantés. Ainsi « alinéa »
signifiant aller à la ligne, appelle
« le pauvre pécheur ». Alinêa du
pauvre pécheur est alors le titre
d’un poème qui va se réduire, forcément,
à une ligne (un alexandrin) : «
Intervertis son âme à ce présent
l’accroche »… Il suffit ensuite,
comme l’indique l’impératif
d’intervertir, de déplacer les deux
syllabes suivantes pour comprendre qu’il
convient d’accrocher « l’hameçon à la
ligne ». Enfin, à une plus grande
échelle, ce sont trois écritures
différentes d’un cauchemar que nous
propose le poète avec
Angoisse, d’abord avec une écriture
très fragmentée, syntaxiquement plus
élaborée dans un second temps, traduite
enfin dans la langue écrite usuelle, à
l’aide de phrases syntaxiquement
correcte. Au lecteur de juger laquelle
est la plus poétique…
Azyme et fin ou fin d’AZ(zyme)
: La Poétique de St.OR
Gaïac, comme nous l’avons dit, prend
appui sur une réflexion qui tente de
réconcilier la poésie et la philosophie,
tout comme elle tente de concilier la
poésie et les sciences. Relevant de
genres très différents, tels que l’Ode,
le Sonnet, la Chanson, le Dit, la Fable
(celle du Pion et de la Mouche, dans
Le Damier ), le Poème en prose, la
Prose accédant au poétique (Etat des
lieux), l’Aphorisme et jusqu’à
l’Enigme (« A pied, douze au total,
il vient de chez le grand »), les
poèmes auxquels cette Poétique donne
lieu sont d’une extrême variété. Ils
font également la démonstration d’une
grande virtuosité et d’une volonté
délibérée d’aborder tous les possibles
poétiques à travers des registres qui
vont de l’épique à l’intime et au
prosaïque, en passant par les registres
satirique, humoristique, populaire ou
surréaliste... Ces poèmes ne sont pas
pour autant de purs exercices de style
déconnectés du réel. Ils nous parlent du
monde actuel, de la guerre en Irak et du
passage dans le troisième millénaire.
Ils évoquent aussi la Guadeloupe, les
événements qui s’y déroulent (le sort
des Haïtiens en situation irrégulière en
particulier), dénonçant l’Aliénation,
l’Assimilation et les
profitasyon. A côté de cela,
St.OR Gaïac nous parle aussi de Patrice
GANOT, de son enfance, de sa famille, de
son séjour en Guyane, de ses amis et de
ses engagements. Il fait état de ses
goûts : la musique (classique et
contemporaine), le cinéma (le burlesque,
BUNUEL), les voyages, mais surtout
l’amour qu’il porte à son île et à ses
habitants (le symbolique petit pêcheur).
Il nous laisse entrevoir ses peines : la
maladie qui touche ses proches (la perte
du langage et de la mémoire dans
Aloïs… prénom d’ALZHEIMER),
l’angoisse de perdre la vue (avec le
thème récurrent de l’œil), la mort qui
se profile à l’horizon du temps. Si ces
grands thèmes sont universels, la façon
de les aborder, mêlant images poétiques
et humour, semble bien la marque d’une
façon de pensée spécifiquement
antillaise. La poésie de St.OR Gaïac se
veut héritière tout à la fois d’une
double culture gréco-latine et créole,
savante et populaire, écrite et orale.
Le poète, proche de la nature et de ses
éléments, s’inscrit dans la lignée de
St-JOHN PERSE. Tout comme il se
reconnait dans la filiation des poètes
de la Révolte, RIMBAUD et CÉSAIRE. Mais
bien d’autres (voir Aussi) :
CROS, ROSTAND ou PREVERT… Sa poétique se
positionne pleinement au cœur des
problématiques qui sont celles de la
poésie contemporaine, avec
l’introduction de la psychanalyse, la
prégnance dans notre environnement du
monde des images et les progrès des
connaissances scientifiques, toutes
choses qui imposent au poète d’inventer
un nouveau langage capable de traduire,
non pas les apparences d’un réel
immuable, mais la réalité et la
complexité d’un monde (intérieur et
extérieur) en devenir et en Equilibre
instable. Celui, d’un Avenir),
où praxis et poïésis
seront enfin réunies. Il ne nous reste
plus qu’à attendre impatiemment les
poèmes futurs qui aborderont la lettre
P…
Scarlett JESUS, 2 avril 2011.
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