Haïti est l’objet d’un intérêt
tout particulier en Guadeloupe. En décembre,
Evelyne TROUILLOT recevait le Prix CARBET
pour son roman La Mémoire aux abois.
Le mois suivant, le public était invité
à applaudir Ayiti, écrit et
interprété par Daniel MARCELIN.
Enfin, la semaine dernière, Max JEANNE
publiait aux éditions NESTOR son quatrième
recueil de poésies : Borlette. Ce titre,
qui désigne un jeu de hasard à
deux chiffres très prisé par
les Haïtiens, est une métaphore
pour désigner le destin d’un
pays sur lequel s’abattent tous les
malheurs : misère, cyclones et tremblement
de terre meurtrier du 12 janvier 2010.
Le genre poétique auquel se rattache
ce recueil est ouvertement affiché
: il s’agit de « géopoésie
». Ce terme n’est pas tout à
fait nouveau. Utilisé par Italo CARVINO
en 1984, il a été repris par
un autre écrivain Guadeloupéen,
Daniel MAXIMIN, dans un essai, publié
au Seuil en 2006, Les Fruits du cyclone, une
géopoétique de la Caraïbe.
Il désigne une volonté d’exprimer
la culture d’une région en rendant
compte du rapport particulier des habitants
de celle-ci avec leur terre, le « paysage
» sur lequel ils vivent. Une telle démarche
pose, pour un écrivain, qu’il
soit romancier comme HOUELLEBECQ ou poète
comme Max JEANNE, la question de la représentation
d’un univers caribéen à
partir d’éléments empruntés
à la réalité. En clair,
Max JEANNE nous le dit : « le poète
/ une fois de plus/ à la barre des
témoins » entreprend de rendre
compte du « clair-obscur de notre présence
au monde » (p.72).
Les 37 geopoèmes formant ce recueil
se présentent sous l’aspect de
couplets de longueur variable, égrenant
des mots choisis pour leur sonorité,
leur rythme. Des mots qui claquent, mots parlés
à déclamer « sur scène
» ou en « voix off », comme
l’indiquent plusieurs didascalies. Parfois
accompagnés de « vacines »,
ces cornets en zinc que l’on percute
dans les raras haïtiens. A moins que
ce ne soit un refrain, comme le « goudou
goudou » grave du tambour, reproduisant
le grondement souterrain du séisme.
Après un Prologue de « cinq pages
de silence », témoignant d’un
hommage à Haïti (« Honneur
et respect »), un Avis définit
brièvement le pacte de sincérité
auquel Poète s’engage envers
ses lecteurs : « même crêve-cœur/
mon poème/ ne tournera point/ le mot/
à la réalité ».
Le « Dit du Poète », va
se déployer, évoquant tout à
la fois les complaintes du trouvère
RUTEBOEUF, et les formes urbaines contemporaines
de « dits » contestataires, slam,
rap et spoken word. Le « diseur »
déroule, sur le mode narratif qu’accréditent
les dates, noms de lieux précis et
faits divers dont la presse a témoigné,
une complainte : celle de l’Infortune
(le « malichon »)du Pauvre Haïtien
(ou Haïtienne). Le propos est polémique
: il s’agit de réfuter la thèse
selon laquelle Haïti serait victime d’une
malédiction, son rejet du colonialisme
ayant entraîné la colère
de Dieu (voir le propos de l’évangéliste
dans le poème intitulé «
Pastorale »). Et de dénoncer,
sur le mode satirique, les retours forcés
dans l’île en 2008 ou, au lendemain
du séisme, l’hypocrisie des pays
ex-colonisateur (la France), ou ex-occupant
(les Etats-Unis), dans des poèmes aux
titres suggestifs : « Pointe-à-Pitreries
», « Ponce Pilate », etc.
Plutôt qu’à la compassion
ou à la charité, c’est
néanmoins à un « branlebas
de coumbite/ de toutes les îles/ têtes
collées » que le Poète
en appelle.
La satire passe, au niveau de la langue, par
l’emploi systématique de jeux
de mots moqueurs. Ainsi l’orthographe
de « cow-boys » devenue «
chaos-boys », fait penser à QUENEAU
; tandis que « bouche d’égout
» est remplacé par « Bush
d’égout » ; la «
raison du plus fort », par la «
raison du plus porc » ; et que la formule
« Honni soit qui mal y pense »
se transforme en « ONU soit qui mal
y pense ». Des proverbes sont déformés,
comme dans cette mise en garde à l’intention
d’un « gratte-papier » :
« A l’indicible nul n’est
tenu ». La formule de GIDE « Familles
je vous hais » se transforme, jouant
sur la paronymie, en « Famines je vous
hais ». L’ironie de MONTESQUIEU
est plagiée (« Ah ah/ Monsieur
est Haïtien/ c’est une chose/ bien
extraordinaire/ comment peut-on être/
Haïtien ») et le « Coup de
dés » de MALLARME devient un
« coup de borlette/ qui/ jamais n’abolira/
boulettes ». Des références
savantes (comme la citation de TERENCE «
Je suis homme et rien de ce qui est humain…
», transformée en « Je
suis îlien et partant rien d’Haïtien…
») sont intégrées dans
une langue populaire. Elles sont mises au
même niveau que des chansons («
le Petit navire »), des fragments de
créole ou des onomatopées expressives
(« un commando/ débarquant blo
blo blo/ dans mon dodo », ou plus simplement
le bus brinquebalant haïtien appelé
« tap-tap »). Cette langue vivante
et savoureuse, qui emprunte aussi bien à
l’anglais qu’au latin, s’accompagne
d’images poétiques très
concrètes elles aussi, en relation
avec le « paysage ». Le «
cours-brouillon des jours » désigne
le quotidien, « le steel-band de la
pluie » évoque le bruit des gouttes
d’eau sur les tôles et le «
boucan du soleil-mitan », la chaleur
accablante du soleil au zénith.
Enfin, et conjointement à une déconstruction
syntaxique tendant à rendre compte
d’une façon de penser liée
au créole, c’est toute la culture
haïtienne qui affleure à travers
le vocabulaire utilisé. Un lexique,
très incomplet pour le néophyte,
figure d’ailleurs en fin d’ouvrage.
Au passage, nous croisons des personnages
populaires, tels Bouqui et Ti-Malice, Choucoune
l’héroïne d’Oswald
DURAND, le héros de Stéphane
ALEXIS Compère Général
Soleil ou Compère Macaque. Nous y croisons
aussi les personnages du panthéon du
vaudou : Papa Legba, Baron Samedi et Gédé
qui tous deux incarnent la mort, les jumeaux
Marassa, Ogoun Ferraille l’esprit de
la Guerre, ainsi que la déesse Erzulie.
Sans oublier Simidor, dépositaire des
vieilles chansons populaires. Des pages héroïques
de l’histoire haïtienne sont évoquées
: la cérémonie du Bois CAÏMAN
(14 août 1791), la bataille de VERRIERES
(18 /11 /1803) dans laquelle DESSALINES contraint
ROCHAMBAULT à capituler, ou encore
la révolte des paysans CACOS contre
les occupants américains. « Honneur
et respect », exige le Poète,
aux victimes du test PEREJIL sous la dictature
de TRUJILLO, à tout ces « braceros
» anonymes de la canne vendus au gouvernement
de Saint-Domingue et parqués dans les
« bateyes », à toutes ces
victimes du tremblement de terre du 12 janvier
2010, morts à Port-au-Prince, Carrefour,
Pétionvielle, Jacmel, Léogane
ou Petit Goave…
« Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu'ils sont trop clairsemés…»
s’interroge Max JEANNE, à la
suite de RUTEBOEUF, rejetant l’idée
d’une malédiction divine. Il
lui préfère l’image de
la « borlette », proche de la
divinité gréco-latine de la
Fortune qui, assise les yeux bandés
sur une roue incarnant le Hasard… Comme
le Poète qui, au XIIIème siècle,
tourna le dos à une poésie consacrée
à chanter le fin’ amor, son «
Poème de l’infortune »
incarne une poésie capable de s’indigner
et désireuse d’éveiller
les consciences. Sa poésie se veut
personnelle et populaire, ancrée dans
un espace géographique dont la langue
s’efforce de rendre compte. Comme le
sarcasme qui utilise des paroles qui viennent
d’être prononcées pour
en retourner la signification, ses multiples
jeux de mots sont loin d’être
gratuits. Ils sont, d’une part, l’héritage
d’une forme de pensée d’une
époque où la contestation ne
pouvait s’exprimer ouvertement. Mais,
comme l’indiquent l’étymologie
du mot « sarcasme », issu du grecque
« sarkasmos » qui signifie «
mordre la chair », ses vers se veulent
ironiquement « mordants ». Ils
dénoncent tous les profiteurs, «
ministres intègres », «
conseillers vertueux » et autres prêcheurs
de tous bords qui ont « pillé[z]
la maison » d’un peuple désormais
dépouillé et sans voix.
. Scarlett JESUS, 11 mars 2011.