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On imagine Saskia Sassen en intellectuelle " globale " et désincarnée

Saskia Sassen sociologue " globale "

 

Connue pour ses travaux sur les " villes globales " - Londres, New York et Tokyo - où bat le pouls humain et financier de la mondialisation, Saskia Sassen enseigne à l'université Columbia (New York) et à la London School of Economics (Londres).

Aller à la rencontre de cette grande figure de la sociologie contemporaine, c'est faire connaissance avec une intellectuelle cosmopolite, invitée à siéger dans les plus grands concours internationaux d'urbanisme, et qui ne se départit jamais de la distance amusée propre à ceux qui sont, le mot est d'elle, " partout chez eux et partout des étrangers ".

Née en 1949 dans une famille polyglotte, éduquée à Buenos Aires et à Rome, entrée aux Etats-Unis illégalement avant d'y poursuivre ses études, Saskia Sassen se définit elle-même comme une " excentrique ". Le parcours de cette intellectuelle engagée, dont le premier manuscrit fut refusé par treize maisons d'édition, est fait de chemins de traverse.

Traversée des savoirs, entre sociologie, économie et sciences politiques. Traversée de son objet lui-même, cette globalisation qu'elle s'obstine à saisir par chacune de ses facettes, livre après livre : les parcours des migrants, les échanges monétaires entre entreprises, les structures des villes et, aujourd'hui, le destin ambigu des Etats. A rebours, à la fois, de l'essayisme des experts et du " radical chic " hypercritique, deux postures fréquentes dans ce champ d'études, Sassen n'ambitionne rien moins, dans son dernier livre, La Globalisation, une sociologie, que d'inscrire ce processus dans l'histoire des sciences sociales.

On imagine Saskia Sassen en intellectuelle " globale " et désincarnée, courant de jury en conférence autour de la planète : elle est en France, ces jours-ci, pour être consultée sur le " Grand Paris ", comme elle était à Séoul hier et sera à Berlin demain. Elle habite un monde démultiplié, mais celui-ci est tissé du fil ininterrompu de son débat d'idées. Les honneurs ne sont pour elle que des sujets de conversation parmi d'autres. Plus drôles, peut-être, que les autres, tant le rire est chez elle une seconde nature. Lui arrive-t-il de s'ennuyer en avion ?, suggère-t-on pour entamer la conversation. " C'est un espace merveilleux, répond-elle avec malice. Les longs voyages permettent de trouver un espace pour penser. C'est un désert, et j'aime ça. Dans l'avion, on peut se séparer de son milieu, se désarticuler. "

Pour ce qui est de son milieu d'origine, on connaît le cosmopolitisme éclairé de parents hollandais expatriés en Amérique du Sud puis à Rome, et aussi les cinq langues parlées à la maison - " sept, précise-t-elle, en comptant le latin et le grec ".

Mais c'est une autre expérience qui refait surface quand Sassen évoque sa formation : la contestation familiale de l'Eglise catholique. " Un jour, mon grand-père est venu nous rendre visite à Buenos Aires, raconte-t-elle. Il était très catholique. Pour la première fois, nous avons dû aller à l'Eglise ! Mon père, lui, s'est contenté d'installer un crucifix sur la porte d'entrée, et il nous a donné des petits livres qui ressemblaient à des bibles, en fait des romans pleins d'histoires de meurtres... " Les premiers rapports de Saskia Sassen avec une institution globale furent donc marqués par l'ironie et la résistance passive.

L'expérience de la misère des quartiers pauvres de Buenos Aires a sans doute renforcé cette disposition à la résistance, et nourri encore sa vocation de sociologue. " Le canon, en sociologie, est assez flexible, dit-elle. Cette discipline nous offre des instruments pour expliquer le pouvoir ou pour le justifier, mais aussi pour le contester. " Dans son cas, ce sera la lutte, par le meilleur moyen dont elle dispose : ce savoir qu'elle affûta partout, au contact de ceux qui lui offraient la plus grande résistance à l'air du temps. Comme à Poitiers, où elle choisit d'aller suivre, dans les années 1970, les cours de Jacques d'Hondt pour comprendre Marx avec les concepts hégéliens. Ces mêmes concepts que conspuaient, du haut de l'amphithéâtre, des étudiants massivement convertis à la " rupture épistémologique " althussérienne.

Afin de mener à bien ce combat, Saskia Sassen s'astreint à une " discipline " : " Pour moi, l'analyse radicale, c'est décrire, montrer, théoriser le système producteur des injustices, confie-t-elle. C'est trop facile d'être horrifié. " De là sans doute un style volontairement sans emphase ni fioritures, et une grande aptitude à nuancer ses propres arguments.

De là aussi ce malentendu qui fit d'elle, un temps, une théoricienne du néolibéralisme. N'avait-elle pas minutieusement observé, au tout début des années 1990, les échanges financiers dont la " ville globale " est le centre, ainsi que l'activité des cadres internationaux qui en sont la chair ? Après avoir travaillé sur les migrations de travailleurs pauvres, ne délaissait-elle pas la " mondialisation par le bas " pour s'intéresser à celle qui, " par le haut ", commençait à être la cible de tant de mouvements de contestation ?

C'était négliger qu'à ses yeux les deux notions n'ont aucun sens : dans le processus de globalisation, le haut et le bas se confondent ; ils sont en interaction permanente. Les migrants illégaux mettent chaque jour davantage en relief l'incapacité des Etats à s'imposer comme des acteurs souverains d'une politique territoriale. Et les travailleurs immigrés clandestins sont, comme les traders, les premiers acteurs globaux de notre modernité.

" Je crois que je fais le type de travail que Marx apprécierait ", confie presque en passant celle qui appliqua systématiquement cette lecture décloisonnée de la mondialisation, d'abord aux migrations humaines, puis aux entreprises multinationales et aux places financières, avant de la retourner maintenant contre l'Etat, sans doute à la recherche d'une plus nette traduction politique de son travail. " En fin de compte, remarque-t-elle, je prends conscience que je suis vraiment hollandaise, pas latino-américaine. Il a fallu beaucoup de ténacité et de systématicité aux Hollandais pour maintenir ce pays au-dessus du niveau de la mer ! Quant à moi, mon premier livre était un prototype que je n'ai ensuite jamais cessé de reproduire. "

 

" IL FAUT CONTINUER DE CREUSER ! "

Dans cette entreprise intellectuelle, si l'on y songe, c'est aussi une étrange division du travail qui s'est organisée avec celui qui partage sa vie depuis vingt ans, le sociologue américain Richard Sennett. A elle l'économie politique de la globalisation, ses flux internationaux, son " système " ; à lui les conséquences culturelles et psychologiques du processus, la perte de la civilité et du caractère qui menacent ceux que le mouvement du capitalisme mondial emporte. Le versant " externe " et le versant " interne " d'un même processus, en somme, comme aurait pu dire Max Weber (1864-1920), le premier grand sociologue du capitalisme.

 

Bientôt, de retour dans un vol long courrier vers New York - sa ville préférée -, Saskia Sassen se remettra au travail, au livre en cours, à la conférence à venir. La lutte, toujours, pour continuer à donner une chance à ceux qui ne sont pas les vainqueurs de la globalisation. Pour eux, que le regard surplombant ignore, il faut encore affiner l'analyse. " Il y a des choses qui sont globales par nature, comme le FMI ou l'OMC, conclut-elle. Mais c'est tellement évident. La mondialisation est une catégorie transparente. L'Etat-nation aussi. Moi je creuse dans la pénombre de ces catégories dominantes. Ceux qui n'ont pas le pouvoir font aussi l'histoire, mais leur temporalité est plus longue. Il faut continuer de creuser ! "

Gilles Bastin

© Le Monde