C'est sans doute à leurs
marges que se définissent et
se fixent l'identité,
l'appartenance, voire le
droit. Les réactions au "
problème métis " qu'analyse
si finement l'historienne et
sociologue Emmanuelle Saada
retiennent donc l'intérêt
non pas tant pour le nombre
de métis à l'échelle des
colonies françaises
(chiffres flous, au
demeurant), mais bien parce
que la catégorie même semait
le trouble dans l'ordre
colonial.
En effet, les
métis ont longtemps brouillé
les repères, sapant la
logique fondatrice et
justificatrice de la
colonisation. Leur existence
même remettait notamment en
question les binômes
colonisateur-colonisé et
sujet-citoyen.
Qu'est-ce précisément
qu'un " métis " ? Ou plutôt,
que fut-ce, car comme
l'explique Emmanuelle Saada,
la catégorie se dissout
après le " rapatriement "
massif de métis avec la
décolonisation. Avant de
devenir un " problème
angoissant " pour
l'administration coloniale
et les organisations
caritatives, les métis
constituaient une catégorie
portant un double stigmate
physique et social.
La grande majorité des
métis aux colonies étaient
issus de père français et de
mère " indigène ", le père
français restant souvent
inconnu. Le cas inverse,
d'une mère française, se
posa pendant la Grande
Guerre notamment, mais
surtout en métropole.
Il s'agit donc en grande
partie d'une " affaire
d'hommes ", comme le
fait apparaître l'auteur,
les enjeux étant la
transmission de la
citoyenneté par le biais
paternel, et la
reconnaissance ou non d'un
enfant par un père
colonisateur. Les termes ont
parfois changé - " Eurasien
" se substituant à " métis "
- mais les enjeux demeurent
: l'origine, l'identité, les
droits.
Avant le remarquable
décret du 8 novembre 1928,
exhumé des archives par
Emmanuelle Saada, les métis
de père inconnu étaient
classés indigènes et sujets.
Or ce décret, paru au
Journal officiel de
l'Indochine française en
1928, permit une
reconnaissance du métis
comme Français. Intervinrent
alors des critères de "
francité ", et surtout le
terme de " race " pourtant
proscrit - ou du moins le
croyait-on - du lexique
juridique français avant
1940.
Nous sommes devant un cas
tout à fait révélateur. Ici,
des arguments basés sur la
race se voyaient en effet
invoqués à des fins
d'inclusion, et non
d'exclusion. En outre,
l'auteur met en relief la
complexité des notions
raciales, en explorant la
plasticité de la conception
de " race " - biologique et
culturelle à la fois.
En effet, face à
l'inclassable,
administrateurs et juristes
puisèrent dans un arsenal
qui dépassait de très loin
les variations de couleur de
peau. Politesse, standing,
sports, habitudes, séjours à
la mer et à la montagne :
tous ces éléments furent
pris en compte dans des cas
de naturalisation de
Vietnamiens souhaitant
devenir français.
La même sélection, les
mêmes critères entrèrent en
considération dans les
contentieux surgis à propos
de reconnaissances de métis
- reconnaissances parfois
frauduleuses. Emmanuelle
Saada s'interroge sur la
raison des craintes
profondes quant aux
reconnaissances dites
douteuses. Les spécialistes
invoquaient une menace au
" bon ordre social " ou
encore une atteinte à la
famille. Le cas des métis
permet en somme de braquer
l'objectif sur la société
coloniale là où elle se
forgeait et se fracturait ;
il révèle ainsi les forces
tectoniques de la
colonisation.
Dans la logique
coloniale, le texte de 1928
devait non pas punir, mais
bien secourir les métis en
les extirpant d'un "
milieu malsain " qui les
aurait conduits à basculer
du côté indigène de leur
identité à double tranchant.
Ce sauvetage pouvait
s'opérer de différentes
manières, la plus radicale
étant l'extraction pure et
simple du métis de la
colonie, pour l'envoyer en
France métropolitaine. On
allait même jusqu'à débattre
des régions les plus
adaptées à ce flux
migratoire, la Provence
étant curieusement
considérée trop " cigale
"...
Dans chacun de ces cas,
on avait affaire à une
tentative de façonnement
néo-lamarckien, comme
l'indique l'auteur. Qu'ils
soient administrateurs,
philanthropes ou religieux,
les décideurs croyaient
fermement en ce potentiel
d'acclimatement identitaire.
Dès 1917, la Société de
protection de l'enfance se
prononçait d'ailleurs comme
" maître absolu de ce
modelage " des métis en
petits Français.
L'étude aborde l'empire
colonial tout entier, mais
se focalise sur l'Indochine,
en raison en partie de
l'asymétrie des sexes dans
sa communauté européenne,
particulièrement frappante
avant 1900. Emmanuelle Saada
relève par ailleurs un
véritable modèle indochinois
: ainsi le gouverneur
général de l'Afrique
occidentale française (AOF)
s'inspira-t-il en 1934 de
mesures prises en Indochine
en matière de politique
métisse. On regrettera
cependant que l'empire
colonial plus ancien - les
vieilles colonies, où la
question métisse se posait
autrement, mais aussi
l'importante communauté
métisse franco-amérindienne
- n'aient pas retenu
l'intérêt de l'auteur.
Agents colonisateurs hors
pair ou auxiliaires pour
certains, les métis
demeuraient néanmoins
troublants de par leur
altérité. Où et comment les
comptabiliser dans des
recensements coloniaux (en
Indochine, sous Vichy, on
eut recours à des fichiers
individuels) ? Les métis
mettaient par ailleurs en
lumière les incohérences et
les multiples exceptions au
sein de l'empire. Une note
en AOF insistait, par
exemple, sur l'injustice de
voir les Africains des "
quatre communes " du Sénégal
reconnus comme citoyens,
alors même que les métis du
reste de la colonie ne
l'étaient pas.
L'ouvrage d'Emmanuelle
Saada est riche en
témoignages. Débrouillardise
et solidarité traversant le
fossé colonial
transparaissent dans les
lettres fort émouvantes,
envoyées à l'administration
de la part de mères, de
pères présumés, et de métis
eux-mêmes.
L'auteur conjugue
lisibilité et érudition.
Elle allie aussi les
approches sociologique,
historique et juridique. Les
fondements de cet
impressionnant travail de
recherche sont solides,
Emmanuelle Saada puisant
dans de nombreuses archives
vietnamiennes et françaises.
Elle examine les liens entre
juristes, scientifiques et
administrateurs coloniaux.
En outre, elle prend le
droit au sérieux, ce qui lui
permet d'appréhender et
d'analyser le jeu crucial
entre droit, politique et
pratique aux colonies.
Voilà un heureux constat,
surtout dans un contexte
actuel de polarisation
constante et parfois
caricaturale (dans les deux
sens) des enjeux et des
débats entourant la question
coloniale. Heureux constat
aussi lorsqu'on tient compte
du virage récent qui s'est
opéré vers une histoire des
représentations coloniales
détachée de celles des
pratiques et du droit. Rien
de tel dans cette étude
nuancée et admirablement
conduite.
A la lecture de cet
ouvrage, on sera enfin amené
à réexaminer l'idée d'un
modèle républicain singulier
et monolithique, tout comme
l'idée que Vichy ait pu être
le seul régime en France à
avoir tenu compte de la
notion de " race ". Cette
étude aidera également à
repenser les catégories
souvent héritées de l'époque
coloniale, et à manier avec
précaution l'idéal d'une
" République métissée ".
Eric Jennings
Les Enfants de la
colonie.
Les métis de l'Empire
français entre sujétion et
citoyenneté
d'Emmanuelle Saada
La Découverte, 336 p., 24
€.