Rwanda, la trahison de la
vie

L'ancien reporter de "
Libération " publie " La
Stratégie des antilopes
", troisième volet de
son exploration de la
tragédie rwandaise. Une
peinture de l'impossible
réconciliation des
victimes et des
bourreaux
Selon
l'ONU, le génocide des
Tutsis et des Hutus modérés,
au Rwanda, a fait 800 000
victimes. Dans la seule
région de Nyamata, où s'est
rendu Jean Hatzfeld, entre
le 11 avril et le 12 mai
1994, environ 50 000 Tutsis
ont été massacrés à la
machette par des milices
hutues.
Vous avez déjà donné la
parole aux tueurs et aux
rescapés dans Dans le nu de
la vie, récit des marais
rwandais (Seuil, 2000) et
Une saison de machettes
(Seuil, 2003). Pourquoi
avez-vous éprouvé le besoin
d'écrire ce troisième livre,
La Stratégie des antilopes ?
Après Une saison de
machettes, j'avais déjà
l'idée de revenir au Rwanda,
mais sans bien savoir
pourquoi. Et puis il y a eu,
en mai 2003, cette
libération des prisonniers
du pénitencier de Rilima, à
la surprise de tous, à
commencer par des rescapés
tutsis, des anciens tueurs
rwandais parmi lesquels les
huit que j'avais déjà
interrogés. J'ai décidé
d'accompagner leur sortie.
" Quelle dantesque
destinée, écrivez-vous, que
celle des rescapés condamnés
à cohabiter avec les tueurs
et leurs familles ! Quelle
dureté de l'Histoire ! "
Cette politique a en effet
quelque chose de très
violent.
C'est une situation très
malsaine. Innocent dit ceci
: " Au fond, qui parle de
pardon ? Les Tutsis, les
Hutus, les prisonniers
libérés, leurs familles ?
Aucun d'eux, ce sont les
organisations humanitaires.
Elles importent le pardon au
Rwanda, et elles
l'enveloppent de beaucoup de
dollars pour nous
convaincre. Il y a un Plan
Pardon comme il y a un Plan
Sida... " Tout le monde
fait semblant. Chacun sait
bien, des deux côtés, que la
réconciliation est
impossible, que parler
ensemble du génocide est
impossible, que pardonner
est impossible.
L'opération " Turquoise "
et le rôle de la France dans
ce génocide ne sont pas
abordés.
Ma démarche est une démarche
antijournalistique. Un
journaliste aurait parcouru
le pays du nord au sud,
serait allé à Kigali, à
Washington, au Quai d'Orsay.
Moi non. Je voulais juste me
poster au bord des marais.
Rencontrer des gens qui y
étaient, y ont chassé, y ont
tué. Qui cultivent autour.
Travailler toujours avec les
mêmes personnes. Je
travaillerai ainsi encore
pendant trente ans, en tout
cas tant que mon travail ne
sera pas stérile. Je ne
ferai jamais le journaliste
au Rwanda.
Claudine vous dit ceci :
" Les réponses de la vraie
Claudine, vous ne les
entendrez jamais, parce que
j'ai un peu perdu l'amour de
moi. J'ai connu la souillure
de l'animal, j'ai croisé la
férocité de l'hyène et pire
encore, car les animaux ne
sont jamais si méchants. " Y
a-t-il eu, malgré tout, de
vraies réponses ?
Personne ne m'a répondu
totalement. " Mener une
existence de gibier, dit
Berthe, seulement celui
qui est mort en gibier peut
l'expliquer. " Elle
ajoute : " On ne peut pas
raconter la mort puisqu'on
lui a échappé. " A un
moment donné, ils arrêtent
de parler, soit que leur
mémoire défaille, soit que
le mensonge est nécessaire.
Soit, tout simplement,
qu'ils ne veulent pas
affronter cette vérité.
Claudine dit : " Etre
trahie par les avoisinants,
par les autorités, par les
Blancs, c'est une terrible
malchance (...) Mais
être trahie par la vie, qui
peut le supporter ? C'est
grand-chose, on ne sait plus
se laisser aller dans la
bonne direction. Raison pour
laquelle, à l'avenir, je me
tiendrai toujours un pas de
côté. " Manière aussi de me
dire : " Jean, on veut bien
te parler, mais on ne veut
pas témoigner. "
On est frappé, à la
lecture du livre, par
l'extraordinaire qualité de
la parole des gens que vous
interrogez. Comment
faites-vous pour recueillir
ainsi leurs propos ?
D'abord, je travaille
énormément en aval. J'ai
beaucoup lu, en particulier
Primo Levi, Charlotte Delbo,
Hilberg, Appelfeld... Ça m'a
beaucoup aidé à formuler les
questions. Ensuite, c'est un
travail de grande patience.
Dix, vingt fois, je suis
retourné à Nyamata. Quand
Jeannette me dit : " Je
ne crois pas ceux qui disent
qu'on a touché le pire de
l'atrocité pour la dernière
fois. Quand il y a eu un
génocide, il peut y en avoir
un autre, n'importe quand à
l'avenir, n'importe où, au
Rwanda ou ailleurs ; si la
cause est toujours là et
qu'on ne la connaît pas ",
ça ne vient pas comme ça,
lors de notre première
conversation. Mais à un
moment, oui, elle l'a dit.
Je l'ai enregistrée puis je
l'ai noté comme tout ce que
les gens m'ont dit. Et puis,
quand le livre a commencé à
être mis en route, j'ai
repris mes cahiers et j'ai
commencé un travail de
montage, mêlant leurs propos
à des descriptions, des
impressions et quelques
idées personnelles.
On revient à cette phrase
de Jeannette. On ne connaît
pas la cause d'un génocide,
de celui-ci comme des autres
? La haine entre Hutus et
les Tutsis ne suffit pas à
l'expliquer ?
Non. Cela pourrait expliquer
une guerre civile, des
massacres, mais pas un
génocide, pas une telle
extermination. L'idée de
vouloir tuer jusqu'au
dernier les 58 000 Tutsis de
Nyamata. Il y a autre chose
que la peur et la haine.
C'est peut-être cette non
compréhension vertigineuse
qui me maintient en état
d'écrire.
Innocent dit : " Un
génocide doit être
photographié avant les
tueries (...) et le
génocide peut se montrer
après. " Mais, dit-il, "
l'intimité du génocide
appartient à ceux qui l'ont
vécu ". Faisant allusion
aux génocides des Juifs ou
des Arméniens, il ajoute :
" Il n'y a pas de photos
parce qu'il n'y a pas de
place pour les photographes
sur les lieux des tueries. "
C'est très important. Et
ça rejoint la question de
l'humiliation. L'humiliation
d'avoir vécu, d'avoir été
vus comme des animaux, d'où
le titre du livre
d'ailleurs. A la différence
d'un affrontement militaire,
il n'y a pas de place pour
un photographe face à une
extermination. Personne ne
peut, comme à Sarajevo ou à
Bagdad, observer de
l'extérieur. C'est
irracontable. De même qu'on
ne peut pas imaginer un
journaliste se baladant dans
le camp d'Auschwitz et
raconter ensuite ce qui s'y
passait.
On est frappé par
l'absence de remords chez
les tueurs.
Dans Une saison de
machettes, ils disaient
déjà ne pas comprendre le
sens de ma question. Je
disais " remords ", ils
répondaient " regrets ". Ils
ne voient pas l'utilité de
demander pardon. Ça ne sert
à rien, disent-ils, car on
ne va pas nous l'accorder.
Ce que confirment les
rescapés, qui voudraient
qu'on leur demande pardon
pour pouvoir ensuite le
refuser. De la même manière,
les rescapés voudraient que
les tueurs disent la vérité
sur les massacres, mais ils
ne supportent pas cette
vérité. On n'en sortira pas.
Quelqu'un dit fort justement
que " si la bouche
pouvait murmurer ce que
pense le coeur, ce serait le
chaos pour tout le monde ".
Revenons-en à ce que dit
Claudine. Qu'entend-elle par
" trahison de la vie " ?
C'est quelque chose d'assez
métaphysique. Elle a fait
confiance à la vie, et la
vie, ce cadeau du ciel, lui
dit : " Vous devez être
éradiqués de la Terre, vous
devez quitter l'Univers. "
C'est Dieu qui les a
trahis ?
Certains disent qu'à un
moment donné, ils ont douté.
Mais c'est inimaginable pour
eux, une vie sans Dieu.
Aucun ne se reconnaît dans
ce que dit Primo Levi : "
Auschwitz est la preuve de
la non-existence de Dieu. "
Innocent dit : " Ce
philosophe italien avait
bien le droit de proposer
son inexistence, mais il ne
peut être entendu en
Afrique. " Certains
disent souffrir d'avoir vécu
dans les marais, deux à
trois semaines, sans la foi
; d'avoir été capables,
comme les animaux, de nier
Dieu. Une animalisation
spirituelle en quelque
sorte. Francine dit : "
Une personne, si son âme l'a
abandonnée un petit moment,
c'est très délicat pour elle
de retrouver une existence.
"
Vous écrivez : " Admettre
mon obsession pour
l'histoire de ce génocide,
et inévitablement des autres
génocides. Reconnaître
l'attraction de cet
événement inouï, la
sensation de vertige. " On
peut être ainsi et à ce
point aimanté par un
événement ?
C'est comme ça. Confronté
au génocide rwandais, j'ai
ressenti cette sensation
vertigineuse de s'approcher
du gouffre. Ces marais, je
peux passer des heures et
des heures à les regarder.
Ces gens, je peux passer des
heures et des heures à les
écouter. Très modestement,
ma motivation essentielle a
été de faire de la
littérature. Travailler sur
l'esthétique de l'écrit,
faire entrer dans l'univers
génocidaire. L'écriture
journalistique n'est pas
adaptée à un tel événement.
N'y a-t-il pas eu, de la
part de la presse, une faute
collective ?
Oui, une immense faute
professionnelle collective.
Qui n'était pas motivée par
des a priori politiques ou
idéologiques. En septembre
1994, relisant tout ce qui
avait été écrit, on
s'apercevait qu'il y avait
un absent : le Tutsi. Comme
en 1945-1946, et que l'on
constate dans la presse la
disparition de celui qui
sort de Treblinka. Il faut
la littérature pour
affronter toutes ces
questions sur la peur, la
trahison de la vie, la mort,
la destruction de la mémoire
et des souvenirs.
Propos recueillis par
Franck Nouchi