Embarquement pour Cythère
« Histoire pour toi » d’Arlette
Rosa-Lameynardie (Hatier – Monde
Noir)
par
Pierre PINALIE
Il
est très étonnant que ce livre,
publié en 2002, n’ait pas vraiment
bénéficié d’un accueil très positif
dans le monde de la créolité. Et
pourtant, l’ouvrage écrit par une
judéo-droit-de-l’Hommiste est
profondément créole, tant dans
l’esprit que dans la forme. L’auteur
qui est, en effet, ancrée sur la
terre martiniquaise depuis 45 ans,
ne semble pas penser à partir
d’autres racines, et baigne au
contraire dans le monde du conte
vers lequel glisse en permanence le
scénario qu’elle développe dans un
style clair et simple à la manière
de Marguerite Duras.
Le
réel et le conte
Le héros de
l’histoire est un petit garçon qui
porte le nom très local de « Ti
Boug », et ce n’est qu’une
introduction à une belle onomastique
traditionnelle, alors qu’on a sombré
aujourd’hui dans une anglo-américanisation
des prénoms. Il est préférable, par
ailleurs, de connaître l’âme et les
réactions d’un enfant pour
accompagner le petit personnage dans
ses actes, ses rêves et ses
réactions. Et dans un cadre de
tamariniers, de raisiniers et de
mornes boisés, on pénètre
l’atmosphère des Antilles où ne
manquent pas les boutiques qui
vendent la morue salée, le beurre
rouge et le rhum par roquilles et
chopines.
Et c’est tout
un jugement sur une société où les
frères du petit bonhomme sont jaloux
de leur patrimoine culturel, machos
et peu aimables avec leur maman. Mai
quand l’auteur sort du réel pour
rejoindre le conte, le petit
maigrichon peut donner une volée de
bois vert à ses aînés, et ce sous le
couvert du chat mythique à la
recherche duquel il passera toute
l’histoire du livre. Et ce qu’il y a
de plus émouvant dans cette affaire
c’est que face à cette créolité
agressive, l’auteur écrit
spontanément dans une langue
créolisée et, sous sa plume, on « prend
la blague tout partout », et
parfois elle commente un fait par
l’expression « c’est égal ».
Une chose
étonnante et mythique est la
présence permanente et mythique du
chat recherché par l’enfant, animal
qui pourtant n’a jamais été présent
dans le conte local. Et pourtant, ce
félin n’est jamais loin quand « Ti
Boug » est en colère, ce qui lui
permet soit de rosser ses frères,
soit de dominer un molosse dangereux
uniquement à partir de gestes faits
avec la main. C’est également dans
cet esprit de conte que notre jeune
ami peut s’adresser à des
tourterelles ou à des fourmis, un
peu comme s’il jouait à la fois sur
l’esprit du « Chat botté » ou de
« Compère Lapin ».
Dans tout le
livre, on oscille entre la vie
agitée d’un intelligent petit garçon
et les fascinantes et étranges
réunions nocturnes d’adultes dans la
tradition antillaise issue de
l’esclavage. En effet, la phrase
« jeter de l’eau sacrée sur un
cercle invisible » nous rapproche
des sociétés secrètes des esclaves
du passé qui étaient comme une
franc-maçonnerie pour le combat au
nom de la justice et de la liberté.
Et on trouve même, sous la plume de
l’auteur, l’expression « contre
les imbéciles » à propos de ces
communautés, ce qui nous éclaire
élégamment sur l’esprit et la
culture de cette « vanvini »
qui ne semble pas avoir débarqué ici
pour « assassiner les espérances »
des « nés ici ». Un
manuel de vérités Sur un ton qui,
parfois, donne l’impression que
c’est le jeune enfant qui écrit, on
passe du réel au conte avec beaucoup
de poésie, et qu’il s’agisse d’une
bataille de chats ou d’une bagarre
nocturne entre adultes, on conserve
le plaisir de lire et on entre en
permanence dans ce récit tissé à
partir du rêve et de la réalité.
Qu’il s’agisse d’un « voyage
extraordinaire » à la Jules Verne,
d’une recherche de plantes pour
préparer une décoction ou d’un jeu
de « passe-muraille », c’est d’un
conte vrai qu’il s’agit et c’est ce
qui donne à la centaine de pages un
indéniable charme.
« Ti Boug »
l’enfant, bénéficie d’une place
privilégiée parmi les grands, et
reçoit même le titre d’« Éveillé ».
Invité par une société secrète, il
est même retrouvé par la Gendarmerie
quand il s’est perdu dans la forêt,
et de petit héros qu’il était, il
devient un symbole de ce que la vie
fait de nous. Après avoir rencontré
Marianne La Peau Figue, héroïne de
Carnaval, des porteuses de bananes
dans la plantation, et après avoir
partagé de longs moments avec une
troupe de petites filles, notre
jeune ami semble être devenu un
modèle à suivre et à imiter.
Pour s’en tenir
à la réalité, Arlette Lameynardie
rappelle que les petites filles
venaient de la banlieue parisienne,
ne manque pas de leur faire acheter
un poulet le long de la route, de
leur conseiller de mettre leur
culotte sur la tête pour se protéger
du soleil, et leur fait réaliser
quasiment un concours de beauté.
Toujours dans le ton de la vie
actuelle, nous apprenons aussi que
« Ti Boug » a un beau-père et nous
pouvons vraiment nous poser la
question de savoir pourquoi il passe
son temps à retrouver son fameux
chat.
Ainsi donc,
tant de choses en peu de pages, tant
d’allusions, tant de faits, tant de
variété, voilà ce qui fait du livre
d’Arlette un petit manuel de
vérités, d’étonnements, de joies et
d’intérêt. Petit nègre marron
mental, petit personnage rêveur et
têtu, petit individu intelligent et
décidé, petit bonhomme attachant et
imprévisible, petit homme en
devenir, Ti Boug est peut-être ce
que nous sommes tous, et ce qui
normalement devrait nous être
réservé, c’est « l’Embarquement pour
Cythère ».
Pierre PINALIE