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Romancier, un métier de pointe

Séverine scaglia

Pour Hédi Kaddour, l'auteur de " Waltenberg ", le roman est une aventure qui " rend le monde perceptible ". Un " viatique qui nous préserve du tragique "

La journée est une bouchée. " J'ai ouvert Montedidio et, à la première phrase, je sais que je vais acheter et lire. Ça n'est pas : " La journée est belle. " Ni : " Ce fut une rude journée. " Cette bouchée, c'est la bonne désinvolture romanesque, la mise à l'écart de toutes les enveloppes déjà utilisées et l'invention par le livre d'une phrase qui n'appartient qu'à lui. Le roman se jette sur la journée, sur " les choses de la journée ", et la lecture en devient à son tour une bouchée.

Un homme raconte sa sortie de l'enfance à Naples, entre le travail, la mort de sa mère, le départ d'un vieux cordonnier bossu, la naissance du désir, ses amours et les affrontements avec le propriétaire de l'immeuble, entre le vacarme de la journée et le bruit du crayon le soir sur le papier. Il accumule, il distribue, il en devient une voix transparente, qui fait discrètement place à celle des autres, celle de Maria, sa compagne, " qui débarrasse, lave, range, même si la vie est triste, au moins il n'y a pas de saleté, qui est une humiliation de plus ". C'est de l'histoire personnelle, mais passée au crible d'une composition, ça ne vend pas son cul, c'est du roman.

Parmi les choses de la journée il y a très vite un souvenir, celui d'enfants parmi d'autres, qui allaient à l'école " les cheveux rasés, à cause des poux ". C'est tout. Pas d'éditorial sur la fracture sociale. Le roman a horreur de l'éditorial, cette plaie de la prose. Ça ne veut pas dire qu'il ne s'engage pas, qu'il n'a rien à dire sur le monde. Marquons simplement qu'un vrai romancier, ça ferme sa gueule, pour que quelque chose puisse enfin parler : le montage. C'est cela l'engagement de la littérature. Un art du montage. Un art.

Et des aventures. Le monde sous la forme de l'aventure. Pas nécessairement de l'aventure extraordinaire, tout cela reste à hauteur d'êtres humains, mais sur le double mode du romanesque par excellence, celui du " ça n'est pas possible " et du " ça ne s'invente pas ". Les deux à la fois, simultanément. Dans Montedidio, il y a un " pêcheur de poulets ". Une fantaisie ? A l'arrivée des Alliés à Naples, la pêche alentour est interdite. Trop de mines. Ruine de Papele le marin. Alors, il sort quand même sur sa barque, part à l'aventure, et revient avec les poulets congelés qu'on lui a lancés du haut des navires de guerre. L'aventure comme survie.

Pour faire tenir les aventures ensemble, Erri De Luca a mis un objet, un boomerang. Pas une lampe qu'on allume, pas une chaise qu'on déplace, non, un vrai objet, qui résiste tout au long des pages. C'est une des gageures de l'écriture du roman : si je réussis à faire entrer un boomerang dans mes phrases, elles vont y gagner en force, comme les muscles de l'adolescent qui s'entraîne au lancer et advient à son corps. Elles vont aussi y gagner en rythme. Le roman est un lancer.

Et, pour tendre la trajectoire, il y faut l'invention d'une langue. Le simulacre d'une langue, paroles sur des feuilles. Ne pas écrire comme on parle, ne pas parler comme un livre, aller de l'avant. Venues de quelque part entre le napolitain et l'italien, les phrases d'Erri De Luca vont à l'oreille et tiennent à la page, même à travers la traduction : " L'été, la lumière avance toute fraîche à ras de terre et s'élève ensuite pour allumer un four au-dessus de la ville. "

Toujours menacée du sarcasme de Valéry, la phrase de roman : " La marquise sortit à cinq heures. " Phrase anodine, comme tout roman est obligé d'en écrire. Ce sont des phrases de régie. Nécessaires. Mais les faiseurs ont profité de cette licence pour développer leurs bêtises sur le thème du " tant qu'à faire... " Ce qui donne vite : " La marquise sortit à cinq heures en éprouvant, jusqu'au plus intime de son être déchiré, une jalousie cruelle, mordante et désespérée. " Ça n'est plus une phrase de régie, c'est une phrase de coiffeur. Retournez en librairie avec ce critère, et amusez-vous.

Ou mieux, ouvrez Colette, Chéri, la fin du roman : une vraie science de la régie. Chéri est sorti de chez Léa, avant midi, pour ne plus revenir. Il s'arrête dans la cour et Colette n'écrit pas : " Elle plongea éperdue dans l'enfer des supputations et des conjectures. " Elle met Léa en scène, dans sa chambre, entre fenêtre et miroir, en compagnie du sale espoir : " Il remonte, il remonte ", cria-t-elle en levant les bras. Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle. "

Le roman est une bouchée. C'est dire qu'il ne tolère pas les phrases qui ont déjà été mâchées. Il raconte des aventures, mais la phrase aussi se doit d'y être une aventure, de ne pas sacrifier au cliché, de ne pas trop se laisser deviner. Malraux savait. Il écrit d'abord sur le manuscrit de La Condition humaine, quand les combats de rue ont commencé : " ... monta un cri terrible, semblable à celui d'un chien qui hurle à la mort, coupé net : un homme égorgé. " Et il corrige. Il enlève l'adjectif remâché, celui des feuilletons, " terrible ". Et il enlève aussi " semblable à ", prudence inutile. L'innommable a commencé, l'écriture se fait oublier et l'auteur travaille en suivant sa propre formule : " coupé net ".

Au fond, le roman n'est pas très loin du grand reportage lorsque tous deux s'affirment comme métiers de pointe : ils se disputent les mêmes prises. C'est là que s'abolit la trop célèbre hiérarchie mallarméenne entre poème et prose, art et reportage, à condition que la prose du monde devienne un art du reportage, celui que Proust identifiait déjà chez Madame de Sévigné : " ... elle nous présente les choses dans l'ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause ".

Donner à voir, à entendre, à goûter, à percevoir : combien de nos contemporains n'en sont pas encore à ce qui se faisait à la fin du XVIIe siècle, ou dans La Recherche, quand surgit, sans adverbe mou, ni adjectif attendu, ni mot en " ion ", une actrice " qui laissait se pavaner entre l'épaule et le coude, un biceps qui ne savait rien du rôle ". Et donner à penser. Des fusées de pensée au milieu des éclats de réel. Claudel admirait cela chez Aragon, dans Aurélien par exemple : " L'écho trompeur l'affaiblit à plaisir. " Aux analystes de se faire les dents là-dessus, le romancier a fait son travail.

Le roman n'est pas pour autant condamné à rapporter. Il peut dans une diligence inventer son réel et la rencontre d'un condamné à mort de la Commune avec " la plus belle ornithologue du monde ". Il peut les lancer sur les chemins comme fait Jean Rouaud. Ça n'a jamais existé ? Certes, mais ça n'est plus la question, c'est désormais plausible, digne d'applaudissements, parce que l'oeuvre fait de la fuite un récit, et du récit une fugue à plusieurs voix, mêlant - dans ses phrases à incises et relances - la voix du narrateur, les cahiers du fuyard, les chaos de la route, un bercement contre une épaule, le suspense des coups de salaud, la trompette de New York - Miami et le souvenir de Boule de suif, pour se transformer en cette activité toujours subversive : une chasse, une Imitation du bonheur.

Sortir de sa tête, inventer le réel, inventer une langue, pour rendre le monde plus perceptible, et pour que le lecteur ait le sentiment de se trouver une fois de plus face à l'ombre du père d'Hamlet. C'est dans Tchekhov, une lettre à Souvorine : " L'écrivain, c'est l'ombre du père de Hamlet. " Le lecteur face à quelqu'un qui murmure : " Il y a quelque chose que tu tardes à faire ", sans précision, en laissant simplement son destinataire dans le sentiment d'une urgence. A ce rappel, le romancier ajoute un viatique qui nous préserve du tragique, et qui vient de la façon dont le roman demande à être lu : un mélange de croyance et de lucidité, de désinvolture et d'adhésion, de galop et de vigilance, une façon de changer, non pas le monde, mais notre relation au monde dans lequel il faut agir. " Même les larmes, est-il dit dans Montedidio, c'est pour mieux voir. "

 

© Le Monde des Livres 25/05/07