Rhétoriques de la
race

L'ancien
footballeur Basile Boli et Patrick
Lozès, président du Conseil
représentatif des associations
noires (CRAN), lors de la création
de cette fédération, le 26 novembre
2005 à Paris. OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP
En
1991, dans l'" avertissement
" d'un ouvrage intitulé Face
au racisme (La Découverte),
Pierre-André Taguieff soulignait
l'incapacité d'une certaine gauche
progressiste à penser la renaissance
des stéréotypes xénophobes et antisémites.
Pour le politologue, cet aveuglement
conceptuel expliquait le désarroi
des belles âmes humanistes face
à la percée lepéniste : "
C'est précisément l'inquiétante
ascension du Front national qui
a permis de prendre conscience des
illusions et des limites de l'action
antiraciste telle qu'on l'a conduite.
(...) La lutte contre le racisme
ou la xénophobie, si elle veut se
ressourcer, ne peut plus se tenir
à distance des travaux et recherches
des sciences sociales. (...) C'est
un avis aux antiracistes de l'avenir
: il faudra bien qu'un jour l'intendance
suive... ", prévenait-il.
Quinze
ans plus tard, le mouvement antiraciste
dans son ensemble connaît une crise
sans précédent, déchiré qu'il est
par les débats autour du voile islamique
ou encore la querelle post-coloniale.
Dans le même temps, quelques chercheurs
en sciences sociales tentent, eux,
d'affronter non plus le " racisme
", cette idéologie pseudo scientifique
et meurtrière, mais la " race
" comme représentation collective
et comme catégorie de pensée désormais
incontournables. " En quelques
années, ce qui était occulté est
devenu omniprésent, ce que l'on
taisait est devenu un lieu commun
", notent ainsi les sociologues
Didier et Eric Fassin en ouverture
d'un volume collectif récemment
paru sous le titre interrogatif,
et impensable il y a seulement quelques
années : De la question sociale
à la question raciale ?
Or
c'est l'époque elle-même qui pose
la question, en replaçant le "
fait racial " sur le devant
de la scène, et ce à un double titre.
D'un côté, on assiste à la libération
d'un discours qui tend à stigmatiser
telle ou telle population en fonction
de ses origines ou de sa couleur
de peau, comme on a encore pu le
constater lors des émeutes urbaines
de novembre 2005. D'un autre côté,
force est de reconnaître que ces
mêmes marqueurs identitaires peuvent
aussi être utilisés, tout à l'inverse,
pour lutter contre les discriminations
et bâtir une politique de reconnaissance
: des grands patrons signent une
" charte de la diversité ",
des chaînes de télévision jurent
de promouvoir les " minorités
visibles " à l'antenne, des
associations de multiples horizons
se rassemblent dans un Conseil représentatif
des associations noires (CRAN).
"
COLOR BLIND "
Autant
de phénomènes qui ne sont guère
aisés à envisager dans un contexte
français réputé " color
blind " (aveugle à la couleur),
comme disent les Anglo-Saxons, et
où l'universalisme républicain tient
lieu d'ultime fondement à la citoyenneté.
Et pourtant, il faut bien admettre
que chez nous aussi, " la
race est devenue une ressource politique,
dont les acteurs se saisissent pour
défendre des intérêts, attirer des
électeurs, revendiquer des places,
consolider des positions ".
D'où
la prise de parti des auteurs :
plutôt que de regretter le "
bon vieux temps " de la lutte
des classes, et de déplorer l'inexorable
" ethnicisation " du débat
public, ils cherchent à refonder
une grille de lecture propre à articuler
le facteur racial avec des logiques
plus traditionnelles, à commencer
par les clivages socio-économiques,
les statuts juridiques ou les polarités
de genre.
Ainsi
Agnès Van Zanten analyse-t-elle
cet " objet tabou "
que constituent les inégalités ethniques
à l'école, c'est-à-dire au cœur
même du modèle d'intégration à la
française ; elle étudie tout particulièrement
les stratégies d'évitement mises
au point par certains parents d'élèves
pour tenir leurs enfants à bonne
distance de ces " handicapés
sociaux " que sont les
pauvres et surtout les immigrés
: " Plus que la faible présence
d'enfants d'ouvriers, c'est la quasi-absence
d'élèves d'origine immigrée qui
caractérise les établissements privés
", précise-t-elle.
De
son côté, Fabien Jobard marque la
" cécité criante "
des institutions policières et judiciaires
à l'égard de discriminations raciales
qu'elles produisent. S'appuyant
sur plusieurs enquêtes de terrain,
le chercheur montre que ces discriminations
prennent souvent des formes beaucoup
plus subtiles qu'on ne croit, irréductibles
aux seuls " contrôles au faciès
". Pour les mettre en lumière,
il est nécessaire de conjuguer plusieurs
approches : " Les différences
de traitement par les policiers
des populations qu'ils rencontrent
superposent aux critères ethniques
des critères à la fois territoriaux
et strictement pénaux ",
écrit Jobard.
Clair
et informé à la fois, cet ouvrage
se présente donc comme une réflexion
à plusieurs voix, d'autant plus
féconde qu'elle n'est aucunement
homogène. Au fil des pages, le lecteur
perçoit d'ailleurs une réelle diversité
de démarches et de sensibilités.
Ainsi Gérard Noiriel retrace-t-il
la généalogie de la question raciale
au sein du " creuset français
", pour en appeler à la plus
" extrême vigilance "
en ces domaines : " On ne
peut évidemment pas mettre sur le
compte du "racisme post-colonial"
l'échec scolaire des jeunes issus
de l'immigration en provenance des
pays d'Europe de l'Est ",
remarque l'historien.
Tout
aussi perplexe à l'égard de la problématique
" post-coloniale " dans
ses formulations les plus caricaturales,
Emmanuelle Saada fait valoir que
les usages coloniaux de la catégorie
raciale, très variables d'une situation
à l'autre, se sont toujours inscrits
dans " un entrelacement
de discours qui n'était pas moins
complexe hier qu'il ne l'est aujourd'hui
". D'où l'urgence de ne
pas accepter une certaine vulgate
à la mode, cette " vision
continuiste de l'histoire, qui lie
de manière trop linéaire discriminations
coloniales et contemporaines comme
étant toutes le produit d'un racisme
inchangé ".
Jean
Birnbaum
DE
LA QUESTION SOCIALE À LA QUESTION
RACIALE ?
Représenter
la société française
sous
la direction de Didier et Eric Fassin.
La
Découverte, 264 p., 20 ¤.
Signalons
également le dossier coordonné par
Fethi Benslama, Alain Brossat et
Michel Surya, dans le dernier numéro
de la revue Lignes, sur le thème
" Ruptures sociales, ruptures
raciales " (no 21, novembre
2006, Ed. Lignes-Léo Scheer, 256
p., 17 ¤).