Voici
un grand et bel album, pour
lequel il fallait bien deux
tomes, une de ces BD dont les
traits et les couleurs, les
dialogues et les situations,
qu'elles soient cocasses ou
dramatiques, perdurent dans la
mémoire et le coeur. Le
Peuple des endormis est l'oeuvre
d'un duo, le romancier Frédéric
Richaud et le
scénariste-dessinateur Didier
Tronchet.
Le premier, enseignant en
collège, a déjà signé deux
romans chez Grasset, dont
Monsieur le jardinier, deux
biographies sur Luc Dietrich et
René Daumal, un album sur Boris
Vian et une BD en trois volets
avec Pierre Makyo, Le Maître
de peinture (Glénat). Le
second fut d'abord journaliste à
l'édition lilloise du Matin
de Paris avant de se lancer
dans la BD. Il a conçu depuis
une trentaine d'albums loufoques
et truculents, comme Raymond
Calbuth ou Jean-Claude
Tergal, et dessiné des BD
plus romanesques pour l'écrivain
Anne Sibran, comme Là-bas
(Dupuis) ou Le Quartier
évanoui (éd. Vents d'ouest).
Simultanément à ce Peuple
des endormis, Didier
Tronchet publie une BD
diamétralement différente,
Deux cons (1), dans la veine
faussement stupide et méchamment
drôle qu'il affectionne,
attestant ainsi de l'étendue de
sa palette.
Dans Le Peuple des
endormis - les " endormis "
désignent des animaux sauvages
empaillés - les deux auteurs
racontent, à la première
personne, les tribulations
parisiennes et l'odyssée en
Afrique noire de Jean Daubignan,
jeune apprenti taxidermiste et
dessinateur talentueux. Nous
sommes en 1671, alors que Louis
XIV règne de tous ses feux. Dans
le premier tome, Jean rencontre
le marquis de Dunan, client de
son père, empailleur réputé qui
cherche la substance capable
d'assurer la conservation de ses
oeuvres pour l'éternité. Pour
échapper à la bigoterie de sa
mère, Jean suit le marquis de
Dunan, aristocrate amateur de
fastes et de bonnes fortunes
féminines, à Saint-Louis du
Sénégal. Le marquis compte bien
en rapporter quelques-unes de
ces bêtes exotiques susceptibles
de lui offrir un rang de premier
plan à la cour du Roi-Soleil.
Dans le second tome, Jean
découvre à la fois l'Afrique, sa
savane et ses parfums, la poudre
magique que son père cherchait,
mais aussi l'amour, dans les
bras de la jeune Noire Cauris.
Il entrevoit aussi les violences
de la guerre et de l'esclavage,
et les bizarreries de l'être
humain : le cruel gouverneur
Soulas ; ce fat de Dunan, qui,
entre un madrigal et une
coucherie, se prend d'amitié
pour son boy, Moïse. A l'orée de
la mort, il jure que " Dieu
est noir " dans ses visions
de l'au-delà...
Il y a des situations du plus
haut comique dans ce Peuple
des endormis mais aussi des
scansions dramatiques. Roman
d'initiation à la vie et aux
fièvres de l'amour, roman de la
découverte, c'est aussi une ode
àla différence et à la
nostalgie, ce " bonheur des
tristes ". Vieillard reclus
avec ses animaux empaillés dans
une cave du château de
Versailles, Jean rêve toujours
de l'éclat de l'Afrique et des
yeux de Cauris. Didier Tronchet
a utilisé un trait épais, des
couleurs sombres et terreuses
pour recréer le Paris du XVIIe
siècle, mais réanime de tons
chauds et lumineux la terre
africaine, nimbant ces deux
albums d'une judicieuse
altérité.
RACISME AFFICHÉ OU LARVÉ
Un autre duo d'auteurs,
Warnauts et Raives, se sont
aussi intéressés à l'Afrique,
dans l'album Fleurs d'ébène.
Il s'agit cette fois du Congo
belge de la fin des années 1950
que connaissent bien ces
dessinateurs et scénaristes -
belges - habitués à travailler
ensemble (ils ont notamment
réalisé la très romanesque série
Suites vénitiennes). Tous
deux avaient déjà mis en scène
l'ancienne colonie du Royaume
dans Congo 40.
Warnauts et Raives prennent
prétexte d'une enquête policière
menée par Jean Leman,
commissaire alcoolique et mari
trompé, à propos de l'assassinat
déguisé en accident d'un " Nègre
", pour balayer la petite
société coloniale de l'époque.
Ils en montrent le racisme
affiché ou larvé ainsi que
l'amour ambigu que portent
certains Belges au Congo et que
traduit leur obsession sexuelle
pour les jeunes Négresses, les
" fleurs d'ébène ". Ils
racontent aussi les luttes entre
factions tribales, le rôle des
élites noires et les
tripatouillages de
l'administration coloniale, qui
alterne paternalisme et
maniement de la " garcette "
punitive.
Remarquablement documenté -
réclames d'époque inclues -,
baigné dans une atmosphère
lourde et poisseuse, Fleurs
d'ébène peut se lire comme
un thriller politico-social, un
pan d'époque coloniale ou une
histoire d'amour aux senteurs
plus amères que douces.
Yves-Marie Labé
LE PEUPLE DES ENDORMIS, tomes
1 et 2, de Frédéric Richaud et
Didier Tronchet.
Dupuis, " Aire libre ", 64
p., 13,50 ¤. chacun.
FLEURS D'ÉBÈNE, de Warnauts
et Raives.
Ed. Casterman, 64 p., 13,75
¤.
(1) Ed. Fluide Glacial, 48
p., 9,95 ¤.