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La réception littéraire et politique de René Maran par l'Amérique Noire :
influences ou malentendus ? / The Literary and Political Readings of René Maran in Black America : influences or misunderstandings ?

Emplacement original : http://redalyc.uaemex.mx/redalyc/pdf/295/29501407.pdf
 

1. Introduction


 

Pour illustrer l’importance de René Maran dans l’histoire littéraire, les critiques ont souvent, et à fort juste titre, souligné son rôle de médiateur entre les mouvements culturels de l’Amérique Noire et de la Négritude francophone (Fabre : 1999, Edwards : 2003). Les écrivains de la Renaissance de Harlem le revendiquent comme un modèle, les théoriciens de la Négritude s’en réclament comme d’un précurseur, et Maran occupe cette intéressante position d’être tout à la fois un repère et un trait d’union, un intermédiaire et un inspirateur. Dès qu’on examine cependant quelle fut la véritable réception de ses textes, de ses positions esthétiques, et de ses engagements politiques par les uns et par les autres, ce sont d’emblée certains quiproquos qui se laissent découvrir, par-delà l’hagiographie et les filiations proclamées. Lorsque l’œuvre de René Maran fait l’objet, dans l’Amérique Noire des années vingt, d’une bruyante publicité, ce sont moins les qualités littéraires d’un « véritable roman nègre », Batouala, que l’accomplissement et la reconnaissance d’un « écrivain noir » qu’on célèbre chez le lauréat du Prix Goncourt 1921 ; et alors que Léopold Sédar Senghor salue de son côté, dès son premier article de L’Etudiant Noir, ce qu’il appelle L’Humanisme Noir de René Maran (1935 : 2), c’est précisément en s’inscrivant en porte-à-faux avec « l’ anthroponégrisme » qu’il reconnaît et déplore chez les écrivains et penseurs noirs américains que René Maran prendra, quant à lui, la parole dans Présence Africaine.


 

Cet anthroponégrisme maladif (…) les obsède au point qu’ils s’enferment dès l’enfance dans leur race et ne cherchent plus à s’en évader. Ils ramènent tout à elle et tournent toute leur vie en elle comme un écureuil dans sa cage (Maran, 1948 : 137).


 

Puisque la faveur dont jouit Maran auprès des écrivains noirs manifeste une étrange superposition, sinon une certaine confusion entre motifs littéraires et mobiles politiques, il semble impératif d’en explorer tous les aspects en dissociant, précisément, ces deux versants. Si la critique laisse affleurer toute une série de paradoxes, ceux-ci peuvent permettre, peut-être, d’interroger les tensions propres à un nouveau champ (celui des littératures nègres) qui était alors, à l’époque de Maran, en pleine constitution ; et parallèlement, les fluctuations ou les hésitations qu’on peut observer au plan politique, peuvent sans doute aider à mieux comprendre certaines contradictions flagrantes, chez Maran et d’autres écrivains de l’ère coloniale, entre, d’une part, leur dénonciation du colonialisme, et d’autre part, leur défense d’un idéal républicain qui semble alors découvrir, dans l’œuvre de colonisation, sa pleine et concrète actualisation.

Pour mieux expliciter comment opère cette dialectique dans ses deux versants (littéraire et politique), nous prendrons pour prisme paradigmatique l’amitié qui unit René Maran au penseur noir américain Alain Locke, et nous montrerons notamment comment le manifeste édité par ce dernier, l’anthologie du New Negro, illustre de manière exemplaire la réception ambivalente de l’écrivain francophone par l’Amérique noire.


 

2. La Renaissance Nègre et la réception littéraire de Batouala


 

Si l’attribution du Prix Goncourt à l’auteur de Batouala suscite immédiatement, outre-atlantique, une avalanche de comptes-rendus dithyrambiques dans diverses revues noires (Fabre, 1977 : 171), il faut attendre 1923 pour voir paraître une recension véritablement critique, qui tâche enfin d’appréhender l’œuvre dans son contexte littéraire et dans ses principaux enjeux esthétiques. Signé par Alain Locke, alors Professeur de philosophie à Howard University, cette note de lecture souligne le tournant réaliste, et par conséquent, la rupture avec l’exotisme littéraire que constitue Batouala dans la littérature coloniale :


 

Colonial fiction has been for generations now a synonym for provincialism and second-rate aesthetic values. Rarely has it even attempted to be fair and humane, scarcely ever has it achieved pure artistry or sterling humanism. [...] The paths of Pierre Loti and Conrad, unfortunately for the portrayal of African life, turned to farther, more exotic, ports and left Africa to the exploiting charlatans, the incompetent romancers, and the moralistic missionaries. And from these tainted or inartistic sources, what is known as “colonial literature” has sprung. But in France not only is there developing a new colonial literature that is pure literature, but with it a new attitude in the portrayal in fiction of widely divergent human cultures. [...] And whatever may be said of it, Rene Maran’s “Batouala” and its tremendous vogue are very largely responsible for this change at least with respect to contemporary fiction. Before Maran, it was either landscape with the native incidentally thrown in as a conventionalized figure, or the life of the white colonial with the native life as an artistic foil. [...] But a revolutionary change has occurred — there is a strong interest in the human portraiture of native life in and for itself, and without the bold realism of “Batouala” this never would have been. [...] Without the creation of a new taste in the reading public it could never have come to public expression. [...] With the stylistic capacities of a Flaubert or a de Maupassant, Maran seems almost to have chosen to be the Zola of colonial literature, and with cruel realism and cutting irony has sought to drive the lie and hypocrisy out of its traditional point of view. It was heroic work — and required to be done by the Negro himself — this revolutionary change from sentimentality to realism, from caricature to portraiture. And if I am not very mistaken, Maran real thrust is more anti-romantic and anti-sentimentalist than anti-imperialist : it is the literary traducers whom he would annihilate. Let us have the unbiased truth and the same angle of vision for all ; that is Maran’s literary creed (Locke, 1923 : 331).


Par le truchement de Maran, le critique noir américain pique donc l’esprit d’émulation de ses congénères en les invitant, implicitement, à s’engager dans une double entreprise : il s’agit, certes, de privilégier l’expression de soi, mais il faut également participer au développement d’une meilleure connaissance du monde noir dans son ensemble, et donc prendre part au mouvement qui s’amorce et cherche à proposer une description plus objective et plus humaine de l’Afrique. Ce sont précisément ces deux objectifs complémentaires que viendra, à son tour, proclamer l’anthologie du New Negro en 1925, où le nom et le roman de Maran seront avant tout cités comme une influence dont l’audacieux réalisme et le franc-parler latin furent instructifs et émancipateurs (Locke, 1925 : 51). Si Maran fait office de modèle en matière de prise de parole et de réalisme, il constitue également, aux yeux des Nouveaux Nègres, une autorité indiscutée pour tout ce qui regarde les réalités africaines : mais ce qu’on retient alors prioritairement, c’est la cérémonie du ganza si brillamment décrite dans son Batouala (Locke, 1925 : 218), et c’est ensuite la voix que Batouala prête aux malheurs de l’Afrique Noire Française […] où l’on trouve la même exploitation du peuple noir que dans le Congo Belge ou l’Afrique de l’Ouest britannique (Locke, 1925 : 396).

Ces diverses occurrences révèlent ainsi très clairement la nature de la réception de Maran outre-atlantique : si Du Bois voit surtout en Maran un militant anticolonialiste, c’est essentiellement le pittoresque d’une succession d’eaux-fortes (Maran, 1921 : 9) que les jeunes écrivains retiennent de son œuvre et qu’ils tâchent d’imiter dans leurs propres textes. C’est ainsi qu’après avoir publié un premier poème délibérément inspiré par la lecture de Batouala, et tout logiquement intitulé La Danse de l’Amour (The Dance of Love, after reading René Maran’s Batouala), le poète Countee Cullen reprend rapidement ce motif dans son poème Heritage (Locke, 1925 : 252), tandis que Lewis Alexander vise quant à lui à l’expressionnisme dans son poème Enchantment, et tâche notamment de restituer jusque dans le rythme même des vers la frénésie d’une danse rituelle :


 

A body smiling with black beauty / Leaping into the air / Around a grotesque hyena-faced monster : / The Sorcerer — / A black body — dancing with beauty —/ Clothed in African moonlight, / Smiling more beauty into its body. / The hyena-faced monster yelps ! / Echo ! / Silence — / The dance / Leaps — / Twirls — / The twirling body comes to a fall / At the feet of the monster. / Yelps — / Wild — / Terror-filled — Echo — The hyena-faced monster jumps starts, / runs, / chases his own yelps back to the wilderness. / The black body clothed in moonlight / Raises up its head, / Holding a face dancing with delight. / Terror reigns like a new crowned king » (Locke, 1925 : 149-150).


 

En dépit des conventions thématiques et de leur récurrences parfois pesantes, les jeunes poètes noirs américains expérimentent ainsi des formes d’écriture analogique qui seront bientôt reprises par les poètes de la Négritude francophone, en particulier Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor1. C’est également au roman de Maran qu’un autre écrivain, Bruce Nugent, empruntera la trame de sa nouvelle Sahdji : dans une écriture qui se veut cette fois impressionniste, il narre la fin de Konombju, roi d’une tribu d’Afrique de l’Est qui meurt assassiné, lors d’une partie de chasse, par le complice de Mrabo, l’un de ses fils qui convoitait en effet Sahdji, la plus jeune des épouses royales. On retrouve ainsi, dans l’anthologie du New Negro, une transposition à peine déguisée de l’intrigue du « véritable roman nègre » signé par Maran, lequel mettait en scène les amours d’un jeune guerrier, Bissibi’ngui, avec Yassigui’ndja, l’épouse du grand chef Batouala, le mokoundji de tant de villages (Maran, 1921 : 19) et la rivalité, puis la mort du roi qui s’ensuivaient lors d’une chasse à la panthère. Les quelques variantes apportées par Nugent sont alors très instructives sur les prismes littéraires qui informent la réception de Maran et de son africanisme outre-atlantique : le portrait de Sahdji se limite en effet à quelques clichés caricaturaux, et se solde par une insistance conventionnelle sur l’authentique amour que la jeune femme éprouve pour son royal époux, au point de s’immoler sur son bûcher, le jour de ses funérailles, plutôt que d’appartenir désormais à Mrabo, héritier du pouvoir de son père et de ses femmes (Locke, 1925 : 113). Ainsi que l’a très judicieusement noté le critique George Hutchinson, cette version remaniée de Batouala, teintée de romantisme grandiose, s’avérait en réalité aussi loin des réalités culturelles africaines que de la minutie ethnographique et psychologique d’un Maran (Hutchinson, 1995 : 408-409 & 419-420). Et c’est bien là que réside, au fond, l’équivoque majeure : même s’ils semblaient féliciter Maran pour son réalisme qui ne s’indigne pas mais qui enregistre (Maran, 1921 : 10), les écrivains de la Renaissance Nègre n’étaient pas prêts à souscrire à son tableau souvent cruel et caustique de mœurs africaines qui déroutaient le public afro-américain, et risquaient de nourrir, outre-atlantique, les préjugés défavorables à l’égard des Noirs de l’Afrique et de sa diaspora. C’est d’ailleurs ce que sous-entend Alain Locke lui-même, lorsqu’il conseille à Maran, dans des correspondances privées, de modérer sa verdeur, ou de tempérer son ambition ethnographique dans le nouveau Roman d’un Nègre que ce dernier préparait à destination des éditeurs américains :


 

Show us the truth as always you will — but paint the dawn of this new idea of the resurrection of Africa in spite of plague, famine, disease and human rapacity (Locke to Maran, May 5 1927).


 

There is a great vogue for African romances at present on the New York market — a silly concocted sea captain story has just sold fifty thousand copies. [...] Exact details of the sort you are waiting from Eboué, would be manufactured from imagination by those shrewd business-like writers today or at best looked up from travel sketches in the livrary. So I hope you will not be too conscientious. I think the book will have more fire if you have to dash it off, and if you do not worry too much about style (Locke to Maran, April 20, 1929)2.


 

La réception littéraire de Maran par les Noirs Américains révèle donc un très important fossé entre les exigences réalistes du romancier francophone, et la prédilection persistante et complaisante du public pour le romanesque et la fiction exotique. Tiraillé entre sa volonté de produire une œuvre aux qualités ethnographiques et son désir d’être reconnu comme un écrivain inventif, Maran n’a pu transformer les habitudes de son lectorat américain ; procédant souvent par artifices (avec notamment un usage surabondant de mots africains, aussitôt traduits en Français jusque dans la bouche même des indigènes qui les profèrent !), son écriture d’un « véritable roman nègre » s’est trouvée réduite, outre-atlantique, à l’exotisme de sonorités supposément africaines, dans le même temps que son ambition ethnographique se trouvait restreinte à un art du pittoresque. On peut ainsi considérer le rejet de son Djouma, chien de la brousse, puis la non publication de son texte inédit, Kongo (dont le tapuscrit traduit du Français se trouve encore dans les archives d’Alain Locke, et attend toujours un éditeur, depuis bientôt quatre-vingts ans), comme des illustrations concrètes de sa réception manquée outre-atlantique ; mais il faut aussi comprendre ses difficultés comme des tensions inhérentes au champ littéraire qu’il a contribué à créer : car ce fut non seulement la littérature afro-américaine, mais également la littérature africaine, qui se trouvèrent bientôt, à leur tour, traversées par les exigences contradictoires du réalisme et du pittoresque, de l’objectivité et de l’exotisme ; et l’on peut, a posteriori, découvrir peut-être une revanche de Maran dans le succès que rencontrent aujourd’hui ces nouvelles fictions africaines qui traitent des réalités contemporaines en prenant des animaux pour principaux protagonistes et narrateurs de leurs romans : si Mboujack, la « première personne » du roman de Patrice Nganang, Un Temps de chien (2001), est le digne fils spirituel de Djouma, le chien de la brousse, La phalène des collines, de Koulsy Lamko (2002), est assurément l’héritière de Youmba la Mangouste.


 

3. La réception politique


 

Sur le plan politique, on peut également découvrir certaines équivoques, lesquelles s’expliquent avant tout par la relation ambiguë que les Noirs Américains, à l’instar de Maran lui-même, entretiennent avec le républicanisme français. Le zèle que manifestent les revues noires américaines à proclamer la réussite de Maran participe en effet d’un évident militantisme politique : contre la ségrégation où la société américaine confine ses citoyens noirs, ceux-ci ont beau jeu de souligner l’ouverture de la société française, qui non seulement intègre des homme de couleur dans sa vie politique et ses administrations (notamment l’administration coloniale), mais qui n’hésite pas, de surcroît, à attribuer à l’un d’entre eux son prix littéraire le plus prestigieux. C’est précisément dans cet esprit militant qu’Alain Locke consacre, en 1924, un reportage entier aux troupes noires françaises qui occupent alors la Rhénanie, et dans lequel il met en valeur, photos à l’appui, l’égalitarisme sans distinction de race, de religion et couleur qui règne dans l’armée française (Locke, 1924 : 8). Cet article lui vaudra cependant une critique rigide et quelque peu condescendante de son ami Maran — lequel se faisait un point d’honneur, depuis Batouala, de dénoncer dans Les Continents les exactions du colonialisme et le mythe de la légendaire fraternité interraciale du peuple français, et accusera donc Locke d’avoir été victime d’un mirage.


 

The benevolence of France toward subject races is a matter of theory and official pretense. It is little more than a subterfuge; You may take my word as witness and spread it wherever you may choose to repeat it. We are tolerated here, it is true, as one can especially realize who considers how on account of the decline of French man-power, they have increasing need of us. We are tolerated perhaps because, submerged in the mass, we pass almost negligibly. But that has not hindered France up to the present from using every method to block our way to posts of prime importance (Maran, 1924 : 261).


 

C’est donc le mythe du modèle républicain comme « carrière ouverte aux talents » qui vole en éclats sous la plume de Maran3. Mais ce dernier n’en reste pas là : fidèle à l’esprit iconoclaste de sa « Préface à Batouala », il dénonce également les formes modernes de l’esclavage que représentent les travaux forcés et le Code Pénal de l’Indigénat, cette charte des marchands d’esclaves modernes (Maran, 1924 : 262). La correspondance privée est tout aussi explicite : dans une lettre à Locke, datée du 29 janvier 1927, Maran se plaint que le nègre de caractère indépendant, et c’est mon cas, est boycotté en France. On l’évince sournoisement de toutes les places qui devraient lui revenir ; dans des lettres du 4 mars 1927, puis du 15 octobre 1927, Maran s’engage auprès de Locke à écrire, d’ici avril 1928, un petit livre, avec documents inédits à l’appui, sur Les méthodes de colonisation française, ou Les méthodes coloniales de la France en Afrique. La discrimination anti-nègre, le machiavélisme de la France, sa politique esclavagiste demeureront des thèmes constants de la correspondance de Maran, y compris après la Libération4. Enfin, Maran publiera, en 1936, un autre brûlot dans Opportunity contre les manquements de la politique coloniale française, déplorant notamment l’abandon d’une nation alliée, l’Ethiopie, dans la guerre qui l’opposait à nouveau à l’envahisseur italien (Maran, 1936 : 57 & 63).

Ces critiques politiques ont toutefois leur contrepoint, au nom duquel Maran fustige très précisément ces dits manquements : c’est qu’en dépit de ses invectives, l’auteur de Batouala continue d’être un chantre infatigable des vertus de la France républicaine, opposant constamment, en effet, deux visages de cette dernière : son vrai visage, celui de la France idéale, qui n’est que beauté et douceur humaine, sérieuse, juste (Maran, 1924 : 261), la France qui voit loin et n’a point de préjugés raciaux, et qui persévère dans la voie que les révolutions de 1789 et 1848 lui ont ouverte (Maran, 1936 : 57) ; et son visage officiel, gouvernemental, qui se fait hypocritement un masque du visage réel, et dont la composition, pleine de sourires et de faux-semblants, ne sert qu’à protéger un système fondamentalement malveillant, par lequel la France officielle est devenue, comme tous les autres pays dominants, délibérément impérialiste, bien que son peuple soit résolument républicain (Maran, 1924 : 261) et cela au point que la France républicaine, pour ce qui concerne sa politique coloniale, ne peut en aucune manière se dire supérieure à la monarchie (Maran, 1936 : 57). N’y a-t-il pas, dès lors, une forte contradiction à demeurer malgré tout attaché à l’idée républicaine, et à déplorer notamment, ainsi que le fait Maran, l’absence d’une politique coloniale strictement républicaine (Maran, 1936 : 57) ? Et n’y a-t-il pas, dans ce contexte, quelque naïveté à célébrer par ailleurs, ainsi que le fait Locke, le modèle républicain tel qu’il s’actualise dans l’armée ?

On ne saurait, en fait, bien comprendre ces prises de positions divergentes et ces affirmations simultanément contradictoires, lorsqu’on les interprète selon cette logique de positions à occuper dans l’espace des possibles qui constitue, d’après Pierre Bourdieu, la nature même de tout champ, qu’il soit social, politique ou culturel (Bourdieu, 1990 : 52-53 ; 1992 : 351). Mais lorsqu’on les analyse, en revanche, selon une logique dynamique, c’est-à-dire selon une logique de positionnements qui s’élaborent, non point en fonction de champs existants, mais en fonction de champs en constante construction ou en perpétuel devenir, elles deviennent alors tout à fait claires. Leur réalité, c’est d’être en effet, et avant tout, des stratégies du sujet noir au sens pleinement actif de ce terme, comme subjectivation usant de sa raison et de sa liberté politique, — et non point au sens passif qu’est tout « sujet » soumis à une souveraineté extérieure, et qui intériorise le sort qui lui est fait comme les conditions de sa facticité historique.

Cette dimension stratégique est, de fait, très précisément au coeur de l’intérêt que les intellectuels noirs américains portent à la question coloniale, et notamment aux contradictions de la République impériale, ainsi que Locke l’a très bien expliqué à Maran, refusant de se laisser entraîner dans une futile polémique :


 

As for my article, my firing-range was set from our own trenches and for a very special purpose. I was not discussing French policy in Africa, but merely the French Treatment of her Negro soldiers in Europe. At the time, I was primarily concerned with contrasting this treatment of man of color in the armies of France with that of our own American army, and with reporting through personal observation and experience facts that would help to vindicate black soldiers in Europe from libelous reports as to their conduct. These very specific things surely were far from being a discussion and endorsement of French colonial policy, about which you are far more competent to speak than I. [...] If you knew our position in America by contrast of actual experience, you would understand why we praise in certain ways, as we, when you know your position, can quite comprehend why you must censure. Some things are possible for the black man in France which are not yet possible for him in America ; some advantages and gains that we have in America have not as yet been achieved under France. [...] We fight one another’s battle even in fighting our own, especially if there is among us, as there will and must be, that union of purpose and counsel of which I have spoken (Locke, 1924b : 263).


 

Les enjeux sont donc très clairs : il s’agit de faire jouer un modèle contre l’autre. Il importe, par exemple, de présenter sous un jour favorable le modèle français, républicain, face au modèle anglo-saxon, biracial, ou bien le système des mandats, par contraste avec les traditionnels systèmes coloniaux ; mais dans le même temps, il convient de montrer les insuffisances et les contradictions internes de chacun des modèles, ou comment ils ne sont point à la mesure de leurs ambitions proclamées, ni des principes qu’ils prétendent incarner. Dans tous les cas, l’objectif reste donc bel et bien le même : il importe de tirer parti des brèches qui s’ouvrent dans l’ordre impérial, il faut mettre à profit les divisions du tempérament colonial pour faire advenir un changement d’attitude et de politique. Chacun de nous mène le combat de l’autre en menant le sien propre (Locke, 1924b : 263) : à la lumière d’un tel propos, la référence au républicanisme français peut d’autant mieux se comprendre, dans l’Amérique Noire qu’elle sera désormais, à compter des années quarante, médiatisée par la figure de Félix Eboué — lequel fut non seulement un ami commun à Locke et Maran, mais surtout un personnage déterminant dans l’histoire française5. En éditant, en 1942, un numéro spécial du Survey Graphic intitulé Color, The Unfinished Business of Democracy, Locke prendra effectivement soin de souligner expressément cette ironie de l’Histoire à l’égard d’une République qui s’était dotée d’un Empire :


 

France has not only her segment of the problem of Empire but the ironic paradox of her yet unliberated colonial children safeguarding at the Equator a democratic patrimony otherwise lost (Locke, 1942 : 457).


 

Mais dans le même temps qu’il consacrera un article à l’action politique de Félix Eboué dans ce même numéro du Survey Graphic, Locke aura à cœur de rappeler, dans ses Conférences prononcées et publiées en Français à Haïti en 1943, l’importance du modèle républicain, et de contraster très opportunément la devise républicaine française avec les pratiques sociales et politiques américaines :


 

Je ne voudrais pas donner l’impression que mon pays offre le meilleur exemple de la véritable démocratie et un âge d’or des relations interraciales. En vérité, tel n’est pas le cas ; ce qui montre tout ce qu’il reste à ajouter à l’édifice grandissant d’une société démocratique. La démocratie culturelle constitue donc, la base intellectuelle et morale indispensable, de toutes les autres formes de vie démocratique. C’est ce qu’ont vu les fondateurs de la République Française, qui résolurent d’ajouter, aux principes concrets et utilitaires, de liberté et d’égalité, le principe et le climat spirituel de la fraternité. […] Nous ne pourrons réaliser pratiquement une société démocratique qu’en démocratisant n’importe quel système d’organisation sociale dont nous aurions hérité accidentellement de l’histoire. Néanmoins, en ces jours de relations et de collaborations internationales […], le système qui défendrait les bases essentielles de la Démocratie sociale est celui qui rendrait toute carrière accessible aux talents et permettrait l’évolution et la reconnaissance de toute réalisation individuelle importante (Locke, 1943 : 27 & 133).


 

Tel est donc le cruel paradoxe : au moment même où les intellectuels noirs américains s’alignaient sur ses positions, Maran disparaissait publiquement de leur horizon de référence, au profit de son ami Eboué.


 

4. Conclusion


 

Si la réception littéraire et politique de Maran par l’Amérique noire manifeste d’évidentes influences, elle révèle également de profonds malentendus : l’ambition d’une ethnographie littéraire n’est pas véritablement comprise ni suivie par les jeunes écrivains noirs américains ; tandis que, du point de vue politique, la collusion toute stratégique des engagements noirs américains avec ses propres vues n’est pas clairement perçue par Maran. Au final, ces malentendus dévoilent plus qu’ils n’obscurcissent la figure de l’écrivain et du militant, et s’ils témoignent, à nos yeux, d’un auteur plus souvent condescendant qu’il n’était conciliant, ils révèlent également un politique trop hiératique pour être pragmatique. René Maran porte, sans aucun doute, une grande responsabilité dans ses rendez-vous manqués, ou même simplement différés, avec l’Amérique Noire.


 

Anthony MANGEON

Université Paul Valéry (Montpellier III)


 

Bibliographie

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SENGHOR, Léopold Sédar (ed., 1948), Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache, Paris, PUF (1993).


 


 

Résumé


Outre-atlantique, la réception de René Maran durant la Renaissance Nègre est ambiguë : Batouala est célébré davantage en raison de la pigmentation de son auteur, et pour des motifs stratégiques, qu'en raison de son esthétique naturaliste ; quant à son influence politique, elle fut compliquée par les contradictions de Maran lui-même, entre sa défense de la France républicaine et sa dénonciation de la République coloniale.


 

Abstract

In Black America, Maran’s works and actions were ambiguously received during the Negro Renaissance : Batouala was more hailed because of its author’s hue, and for strategical reason, than it was followed in its naturalist esthetics regarding Africa ; as to his political influence, it was made difficult by the open contradictions of Maran itself, caught between his defence of Republican France and his attacks against the Colonial Republic.


 


 

Mots Clés / Keywords

Réalisme Exotisme Républicanisme Anticolonialisme Stratégies

Realism Exotism Republicanism Anticolonialism Strategies

1 Voir notamment, dans l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache, les poèmes de Damas intitulés « Ils sont venus ce soir », « En file indienne », ainsi que « L’ouragan » et les « Chants pour Naëtt » de Senghor, qui sont devenus plus tard les « Chants pour Signaré ».

2 La correspondance qu’échangèrent Maran et Alain Locke peut être consultée dans les Archives de ce dernier au Centre de recherches Moorland-Spingarn de l’Université d’Howard, à Washington D.C.

3 Sur ce mythe, voir Alice L. Conklin (1997 : 75).

4 « La paix est revenue. Je suis plus mal que je ne l’ai jamais été avec le ministère des colonies, dont la direction politique s’abrite derrière le nom de pauvre vieil ami Félix Eboué pour faire un racisme qui tend à ramener les Français de couleur à l’esclavage. C’est ainsi que la France entend remercier ceux des nôtres qui ont contribué à sa libération » (Lettre à Alain Locke du 27 mai 1945) ; « French colonial policy now is a slavery » (Lettre à Alain Locke du 22 octobre 1945).

5 Noir d’origine guyanaise, entré dans l’administration coloniale, à l’instar de Maran, son ancien camarade de lycée à Bordeaux, Eboué (1885-1944) était un républicain convaincu et un colonial éclairé ; promoteur, dans les années trente, de la Politique Indigène aux côtés d’administrateurs comme Robert Delavignette, il avait été, en 1937, nommé Gouverneur du Tchad par Marius Moutet, alors Ministre des Colonies sous le Front Populaire. Cette décision politique, qui symbolisait à l’époque la volonté des édiles de gauche de renouer avec l’esprit du républicanisme de Victor Schoelcher, allait prendre toute sa mesure en 1940, quand Eboué se rallierait à la France Libre du Général de Gaulle, et rendrait ainsi possible, par son choix républicain, l’existence historique, géographique, et institutionnelle de cette dernière.