La réception
littéraire et politique de René
Maran par l'Amérique Noire :
influences ou malentendus ? / The
Literary and Political Readings of
René Maran in Black America :
influences or misunderstandings ?
Emplacement original :
http://redalyc.uaemex.mx/redalyc/pdf/295/29501407.pdf
1. Introduction
Pour illustrer
l’importance de René Maran dans
l’histoire littéraire, les critiques
ont souvent, et à fort juste titre,
souligné son rôle de médiateur entre
les mouvements culturels de
l’Amérique Noire et de la Négritude
francophone (Fabre : 1999, Edwards :
2003). Les écrivains de la
Renaissance de Harlem le
revendiquent comme un modèle, les
théoriciens de la Négritude s’en
réclament comme d’un précurseur, et
Maran occupe cette intéressante
position d’être tout à la fois un
repère et un trait d’union, un
intermédiaire et un inspirateur. Dès
qu’on examine cependant quelle fut
la véritable réception de ses
textes, de ses positions
esthétiques, et de ses engagements
politiques par les uns et par les
autres, ce sont d’emblée certains
quiproquos qui se laissent
découvrir, par-delà l’hagiographie
et les filiations proclamées.
Lorsque l’œuvre de René Maran fait
l’objet, dans l’Amérique Noire des
années vingt, d’une bruyante
publicité, ce sont moins les
qualités littéraires d’un
« véritable roman nègre »,
Batouala, que l’accomplissement
et la reconnaissance d’un « écrivain
noir » qu’on célèbre chez le lauréat
du Prix Goncourt 1921 ; et alors que
Léopold Sédar Senghor salue de son
côté, dès son premier article de
L’Etudiant Noir, ce qu’il
appelle L’Humanisme Noir de René
Maran (1935 : 2), c’est
précisément en s’inscrivant en
porte-à-faux avec « l’
anthroponégrisme » qu’il reconnaît
et déplore chez les écrivains et
penseurs noirs américains que René
Maran prendra, quant à lui, la
parole dans Présence Africaine.
Cet anthroponégrisme maladif (…) les
obsède au point qu’ils s’enferment
dès l’enfance dans leur race et ne
cherchent plus à s’en évader. Ils
ramènent tout à elle et tournent
toute leur vie en elle comme un
écureuil dans sa cage (Maran, 1948 :
137).
Puisque la faveur
dont jouit Maran auprès des
écrivains noirs manifeste une
étrange superposition, sinon une
certaine confusion entre motifs
littéraires et mobiles politiques,
il semble impératif d’en explorer
tous les aspects en dissociant,
précisément, ces deux versants. Si
la critique laisse affleurer toute
une série de paradoxes, ceux-ci
peuvent permettre, peut-être,
d’interroger les tensions propres à
un nouveau champ (celui des
littératures nègres) qui était
alors, à l’époque de Maran, en
pleine constitution ; et
parallèlement, les fluctuations ou
les hésitations qu’on peut observer
au plan politique, peuvent sans
doute aider à mieux comprendre
certaines contradictions flagrantes,
chez Maran et d’autres écrivains de
l’ère coloniale, entre, d’une part,
leur dénonciation du colonialisme,
et d’autre part, leur défense d’un
idéal républicain qui semble alors
découvrir, dans l’œuvre de
colonisation, sa pleine et concrète
actualisation.
Pour mieux expliciter
comment opère cette dialectique dans
ses deux versants (littéraire et
politique), nous prendrons pour
prisme paradigmatique l’amitié qui
unit René Maran au penseur noir
américain Alain Locke, et nous
montrerons notamment comment le
manifeste édité par ce dernier,
l’anthologie du New Negro,
illustre de manière exemplaire la
réception ambivalente de l’écrivain
francophone par l’Amérique noire.
2. La Renaissance
Nègre et la réception littéraire de
Batouala
Si l’attribution du
Prix Goncourt à l’auteur de
Batouala suscite immédiatement,
outre-atlantique, une avalanche de
comptes-rendus dithyrambiques dans
diverses revues noires (Fabre,
1977 : 171), il faut attendre 1923
pour voir paraître une recension
véritablement critique, qui tâche
enfin d’appréhender l’œuvre dans son
contexte littéraire et dans ses
principaux enjeux esthétiques. Signé
par Alain Locke, alors Professeur de
philosophie à Howard University,
cette note de lecture souligne le
tournant réaliste, et par
conséquent, la rupture avec
l’exotisme littéraire que constitue
Batouala dans la littérature
coloniale :
Colonial fiction
has been for generations now a
synonym for provincialism and
second-rate aesthetic values. Rarely
has it even attempted to be fair and
humane, scarcely ever has it
achieved pure artistry or sterling
humanism. [...] The paths of Pierre
Loti and Conrad, unfortunately for
the portrayal of African life,
turned to farther, more exotic,
ports and left Africa to the
exploiting charlatans, the
incompetent romancers, and the
moralistic missionaries. And from
these tainted or inartistic sources,
what is known as “colonial
literature” has sprung. But in
France not only is there developing
a new colonial literature that is
pure literature, but with it a new
attitude in the portrayal in fiction
of widely divergent human cultures.
[...] And whatever may be said of
it, Rene Maran’s “Batouala” and its
tremendous vogue are very largely
responsible for this change at least
with respect to contemporary
fiction. Before Maran, it was either
landscape with the native
incidentally thrown in as a
conventionalized figure, or the life
of the white colonial with the
native life as an artistic foil.
[...] But a revolutionary change has
occurred — there is a strong
interest in the human portraiture of
native life in and for itself, and
without the bold realism of
“Batouala” this never would have
been. [...] Without the creation of
a new taste in the reading public it
could never have come to public
expression. [...] With the stylistic
capacities of a Flaubert or a de
Maupassant, Maran seems almost to
have chosen to be the Zola of
colonial literature, and with cruel
realism and cutting irony has sought
to drive the lie and hypocrisy out
of its traditional point of view. It
was heroic work — and required to be
done by the Negro himself — this
revolutionary change from
sentimentality to realism, from
caricature to portraiture. And if I
am not very mistaken, Maran real
thrust is more anti-romantic and
anti-sentimentalist than
anti-imperialist : it is the
literary traducers whom he would
annihilate. Let us have the unbiased
truth and the same angle of vision
for all ; that is Maran’s literary
creed (Locke, 1923 : 331).
Par le truchement de Maran, le
critique noir américain pique donc
l’esprit d’émulation de ses
congénères en les invitant,
implicitement, à s’engager dans une
double entreprise : il s’agit,
certes, de privilégier l’expression
de soi, mais il faut également
participer au développement d’une
meilleure connaissance du monde noir
dans son ensemble, et donc prendre
part au mouvement qui s’amorce et
cherche à proposer une description
plus objective et plus humaine de
l’Afrique. Ce sont précisément ces
deux objectifs complémentaires que
viendra, à son tour, proclamer
l’anthologie du New Negro en
1925, où le nom et le roman de Maran
seront avant tout cités comme une
influence dont l’audacieux réalisme
et le franc-parler latin furent
instructifs et émancipateurs
(Locke, 1925 : 51). Si Maran fait
office de modèle en matière de prise
de parole et de réalisme, il
constitue également, aux yeux des
Nouveaux Nègres, une autorité
indiscutée pour tout ce qui regarde
les réalités africaines : mais ce
qu’on retient alors prioritairement,
c’est la cérémonie du ganza si
brillamment décrite dans son
Batouala (Locke, 1925 : 218), et
c’est ensuite la voix que
Batouala prête aux malheurs de
l’Afrique Noire Française […] où
l’on trouve la même exploitation du
peuple noir que dans le Congo Belge
ou l’Afrique de l’Ouest britannique
(Locke, 1925 : 396).
Ces diverses
occurrences révèlent ainsi très
clairement la nature de la réception
de Maran outre-atlantique : si Du
Bois voit surtout en Maran un
militant anticolonialiste, c’est
essentiellement le pittoresque d’une
succession d’eaux-fortes (Maran,
1921 : 9) que les jeunes écrivains
retiennent de son œuvre et qu’ils
tâchent d’imiter dans leurs propres
textes. C’est ainsi qu’après avoir
publié un premier poème délibérément
inspiré par la lecture de
Batouala, et tout logiquement
intitulé La Danse de l’Amour
(The Dance of Love, after reading
René Maran’s Batouala), le poète
Countee Cullen reprend rapidement ce
motif dans son poème Heritage
(Locke, 1925 : 252), tandis que
Lewis Alexander vise quant à lui à
l’expressionnisme dans son poème
Enchantment, et tâche notamment
de restituer jusque dans le rythme
même des vers la frénésie d’une
danse rituelle :
A body smiling with black beauty /
Leaping into the air / Around a
grotesque hyena-faced monster : /
The Sorcerer — / A black body —
dancing with beauty —/ Clothed in
African moonlight, / Smiling more
beauty into its body. / The
hyena-faced monster yelps ! / Echo !
/ Silence — / The dance / Leaps — /
Twirls — / The twirling body comes
to a fall / At the feet of the
monster. / Yelps — / Wild — /
Terror-filled — Echo — The
hyena-faced monster jumps starts, /
runs, / chases his own yelps back to
the wilderness. / The black body
clothed in moonlight / Raises up its
head, / Holding a face dancing with
delight. / Terror reigns like a new
crowned king » (Locke, 1925 :
149-150).
En dépit des
conventions thématiques et de leur
récurrences parfois pesantes, les
jeunes poètes noirs américains
expérimentent ainsi des formes
d’écriture analogique qui seront
bientôt reprises par les poètes de
la Négritude francophone, en
particulier Léon-Gontran Damas et
Léopold Sédar Senghor.
C’est également au roman de Maran
qu’un autre écrivain, Bruce Nugent,
empruntera la trame de sa nouvelle
Sahdji : dans une écriture
qui se veut cette fois
impressionniste, il narre la fin de
Konombju, roi d’une tribu d’Afrique
de l’Est qui meurt assassiné, lors
d’une partie de chasse, par le
complice de Mrabo, l’un de ses fils
qui convoitait en effet Sahdji, la
plus jeune des épouses royales. On
retrouve ainsi, dans l’anthologie du
New Negro, une transposition
à peine déguisée de l’intrigue du
« véritable roman nègre » signé par
Maran, lequel mettait en scène les
amours d’un jeune guerrier,
Bissibi’ngui, avec Yassigui’ndja,
l’épouse du grand chef Batouala,
le mokoundji de tant de villages
(Maran, 1921 : 19) et la rivalité,
puis la mort du roi qui
s’ensuivaient lors d’une chasse à la
panthère. Les quelques variantes
apportées par Nugent sont alors très
instructives sur les prismes
littéraires qui informent la
réception de Maran et de son
africanisme outre-atlantique : le
portrait de Sahdji se limite en
effet à quelques clichés
caricaturaux, et se solde par une
insistance conventionnelle sur
l’authentique amour que la jeune
femme éprouve pour son royal époux,
au point de s’immoler sur son
bûcher, le jour de ses funérailles,
plutôt que d’appartenir désormais à
Mrabo, héritier du pouvoir de son
père et de ses femmes (Locke, 1925 :
113). Ainsi que l’a très
judicieusement noté le critique
George Hutchinson, cette version
remaniée de Batouala, teintée
de romantisme grandiose,
s’avérait en réalité aussi loin des
réalités culturelles africaines que
de la minutie ethnographique et
psychologique d’un Maran
(Hutchinson, 1995 : 408-409 &
419-420). Et c’est bien là que
réside, au fond, l’équivoque
majeure : même s’ils semblaient
féliciter Maran pour son réalisme
qui ne s’indigne pas mais qui
enregistre (Maran, 1921 : 10),
les écrivains de la Renaissance
Nègre n’étaient pas prêts à
souscrire à son tableau souvent
cruel et caustique de mœurs
africaines qui déroutaient le public
afro-américain, et risquaient de
nourrir, outre-atlantique, les
préjugés défavorables à l’égard des
Noirs de l’Afrique et de sa
diaspora. C’est d’ailleurs ce que
sous-entend Alain Locke lui-même,
lorsqu’il conseille à Maran, dans
des correspondances privées, de
modérer sa verdeur, ou de tempérer
son ambition ethnographique dans le
nouveau Roman d’un Nègre que
ce dernier préparait à destination
des éditeurs américains :
Show us the truth
as always you will — but paint the
dawn of this new idea of the
resurrection of Africa in spite of
plague, famine, disease and human
rapacity (Locke to Maran, May 5
1927).
There is a great
vogue for African romances at
present on the New York market — a
silly concocted sea captain story
has just sold fifty thousand copies.
[...] Exact details of the sort you
are waiting from Eboué, would be
manufactured from imagination by
those shrewd business-like writers
today or at best looked up from
travel sketches in the livrary. So I
hope you will not be too
conscientious. I think the book will
have more fire if you have to dash
it off, and if you do not worry too
much about style (Locke to Maran,
April 20, 1929).
La réception
littéraire de Maran par les Noirs
Américains révèle donc un très
important fossé entre les exigences
réalistes du romancier francophone,
et la prédilection persistante et
complaisante du public pour le
romanesque et la fiction exotique.
Tiraillé entre sa volonté de
produire une œuvre aux qualités
ethnographiques et son désir d’être
reconnu comme un écrivain inventif,
Maran n’a pu transformer les
habitudes de son lectorat
américain ; procédant souvent par
artifices (avec notamment un usage
surabondant de mots africains,
aussitôt traduits en Français jusque
dans la bouche même des indigènes
qui les profèrent !), son écriture
d’un « véritable roman nègre » s’est
trouvée réduite, outre-atlantique, à
l’exotisme de sonorités supposément
africaines, dans le même temps que
son ambition ethnographique se
trouvait restreinte à un art du
pittoresque. On peut ainsi
considérer le rejet de son Djouma,
chien de la brousse, puis la non
publication de son texte inédit,
Kongo (dont le tapuscrit traduit
du Français se trouve encore dans
les archives d’Alain Locke, et
attend toujours un éditeur, depuis
bientôt quatre-vingts ans), comme
des illustrations concrètes de sa
réception manquée outre-atlantique ;
mais il faut aussi comprendre ses
difficultés comme des tensions
inhérentes au champ littéraire qu’il
a contribué à créer : car ce fut non
seulement la littérature
afro-américaine, mais également la
littérature africaine, qui se
trouvèrent bientôt, à leur tour,
traversées par les exigences
contradictoires du réalisme et du
pittoresque, de l’objectivité et de
l’exotisme ; et l’on peut, a
posteriori, découvrir peut-être
une revanche de Maran dans le succès
que rencontrent aujourd’hui ces
nouvelles fictions africaines qui
traitent des réalités contemporaines
en prenant des animaux pour
principaux protagonistes et
narrateurs de leurs romans : si
Mboujack, la « première personne »
du roman de Patrice Nganang, Un
Temps de chien (2001), est le
digne fils spirituel de Djouma,
le chien de la brousse, La
phalène des collines, de Koulsy
Lamko (2002), est assurément
l’héritière de Youmba la
Mangouste.
3. La réception
politique
Sur le plan
politique, on peut également
découvrir certaines équivoques,
lesquelles s’expliquent avant tout
par la relation ambiguë que les
Noirs Américains, à l’instar de
Maran lui-même, entretiennent avec
le républicanisme français. Le zèle
que manifestent les revues noires
américaines à proclamer la réussite
de Maran participe en effet d’un
évident militantisme politique :
contre la ségrégation où la société
américaine confine ses citoyens
noirs, ceux-ci ont beau jeu de
souligner l’ouverture de la société
française, qui non seulement intègre
des homme de couleur dans sa vie
politique et ses administrations
(notamment l’administration
coloniale), mais qui n’hésite pas,
de surcroît, à attribuer à l’un
d’entre eux son prix littéraire le
plus prestigieux. C’est précisément
dans cet esprit militant qu’Alain
Locke consacre, en 1924, un
reportage entier aux troupes noires
françaises qui occupent alors la
Rhénanie, et dans lequel il met en
valeur, photos à l’appui,
l’égalitarisme sans distinction de
race, de religion et couleur qui
règne dans l’armée française (Locke,
1924 : 8). Cet article lui vaudra
cependant une critique rigide et
quelque peu condescendante de son
ami Maran — lequel se faisait un
point d’honneur, depuis Batouala,
de dénoncer dans Les Continents
les exactions du colonialisme et le
mythe de la légendaire fraternité
interraciale du peuple français, et
accusera donc Locke d’avoir été
victime d’un mirage.
The benevolence
of France toward subject races is a
matter of theory and official
pretense. It is little more than a
subterfuge; You may take my word as
witness and spread it wherever you
may choose to repeat it. We are
tolerated here, it is true, as one
can especially realize who considers
how on account of the decline of
French man-power, they have
increasing need of us. We are
tolerated perhaps because, submerged
in the mass, we pass almost
negligibly. But that has not
hindered France up to the present
from using every method to block our
way to posts of prime importance (Maran,
1924 : 261).
C’est donc le mythe
du modèle républicain comme
« carrière ouverte aux talents » qui
vole en éclats sous la plume de
Maran.
Mais ce dernier n’en reste pas là :
fidèle à l’esprit iconoclaste de sa
« Préface à Batouala », il
dénonce également les formes
modernes de l’esclavage que
représentent les travaux forcés et
le Code Pénal de l’Indigénat, cette
charte des marchands d’esclaves
modernes (Maran, 1924 : 262). La
correspondance privée est tout aussi
explicite : dans une lettre à Locke,
datée du 29 janvier 1927, Maran se
plaint que le nègre de caractère
indépendant, et c’est mon cas, est
boycotté en France. On l’évince
sournoisement de toutes les places
qui devraient lui revenir ; dans
des lettres du 4 mars 1927, puis du
15 octobre 1927, Maran s’engage
auprès de Locke à écrire, d’ici
avril 1928, un petit livre,
avec documents inédits à l’appui,
sur Les méthodes de colonisation
française, ou Les méthodes
coloniales de la France en Afrique.
La discrimination anti-nègre, le
machiavélisme de la France, sa
politique esclavagiste demeureront
des thèmes constants de la
correspondance de Maran, y compris
après la Libération.
Enfin, Maran publiera, en 1936, un
autre brûlot dans Opportunity
contre les manquements de la
politique coloniale française,
déplorant notamment l’abandon d’une
nation alliée, l’Ethiopie, dans la
guerre qui l’opposait à nouveau à
l’envahisseur italien (Maran, 1936 :
57 & 63).
Ces critiques
politiques ont toutefois leur
contrepoint, au nom duquel Maran
fustige très précisément ces dits
manquements : c’est qu’en dépit de
ses invectives, l’auteur de
Batouala continue d’être un
chantre infatigable des vertus de la
France républicaine, opposant
constamment, en effet, deux visages
de cette dernière : son vrai visage,
celui de la France idéale,
qui n’est que beauté et douceur
humaine, sérieuse, juste (Maran,
1924 : 261), la France qui voit
loin et n’a point de préjugés
raciaux, et qui persévère dans la
voie que les révolutions de 1789 et
1848 lui ont ouverte (Maran,
1936 : 57) ; et son visage
officiel, gouvernemental, qui se
fait hypocritement un masque
du visage réel, et dont la
composition, pleine de sourires
et de faux-semblants, ne sert
qu’à protéger un système
fondamentalement malveillant,
par lequel la France officielle
est devenue, comme tous les autres
pays dominants, délibérément
impérialiste, bien que son peuple
soit résolument républicain (Maran,
1924 : 261) —
et cela au point que la France
républicaine, pour ce qui concerne
sa politique coloniale, ne peut en
aucune manière se dire supérieure à
la monarchie (Maran, 1936 : 57).
N’y a-t-il pas, dès lors, une forte
contradiction à demeurer malgré tout
attaché à l’idée républicaine, et à
déplorer notamment, ainsi que le
fait Maran, l’absence d’une
politique coloniale strictement
républicaine (Maran, 1936 :
57) ? Et n’y a-t-il pas, dans ce
contexte, quelque naïveté à célébrer
par ailleurs, ainsi que le fait
Locke, le modèle républicain tel
qu’il s’actualise dans l’armée ?
On ne saurait, en
fait, bien comprendre ces prises de
positions divergentes et ces
affirmations simultanément
contradictoires, lorsqu’on les
interprète selon cette
logique de positions à occuper
dans l’espace des possibles qui
constitue, d’après Pierre Bourdieu,
la nature même de tout champ, qu’il
soit social, politique ou culturel
(Bourdieu, 1990 : 52-53 ; 1992 :
351). Mais lorsqu’on les analyse, en
revanche, selon une logique
dynamique, c’est-à-dire selon une
logique de positionnements qui
s’élaborent, non point en fonction
de champs existants, mais en
fonction de champs en constante
construction ou en perpétuel
devenir, elles deviennent alors tout
à fait claires. Leur réalité, c’est
d’être en effet, et avant tout, des
stratégies du sujet noir au sens
pleinement actif de ce terme, comme
subjectivation usant de sa raison et
de sa liberté politique, — et non
point au sens passif qu’est tout «
sujet » soumis à une souveraineté
extérieure, et qui intériorise le
sort qui lui est fait comme les
conditions de sa facticité
historique.
Cette dimension
stratégique est, de fait, très
précisément au coeur de l’intérêt
que les intellectuels noirs
américains portent à la question
coloniale, et notamment aux
contradictions de la République
impériale, ainsi que Locke l’a très
bien expliqué à Maran, refusant de
se laisser entraîner dans une futile
polémique :
As for my
article, my firing-range was set
from our own trenches and for a very
special purpose. I was not
discussing French policy in Africa,
but merely the French Treatment of
her Negro soldiers in Europe. At the
time, I was primarily concerned with
contrasting this treatment of man of
color in the armies of France with
that of our own American army, and
with reporting through personal
observation and experience facts
that would help to vindicate black
soldiers in Europe from libelous
reports as to their conduct. These
very specific things surely were far
from being a discussion and
endorsement of French colonial
policy, about which you are far more
competent to speak than I. [...] If
you knew our position in America by
contrast of actual experience, you
would understand why we praise in
certain ways, as we, when you know
your position, can quite comprehend
why you must censure. Some things
are possible for the black man in
France which are not yet possible
for him in America ; some advantages
and gains that we have in America
have not as yet been achieved under
France. [...] We fight one another’s
battle even in fighting our own,
especially if there is among us, as
there will and must be, that union
of purpose and counsel of which I
have spoken (Locke, 1924b : 263).
Les enjeux sont donc
très clairs : il s’agit de faire
jouer un modèle contre l’autre. Il
importe, par exemple, de présenter
sous un jour favorable le modèle
français, républicain, face au
modèle anglo-saxon, biracial, ou
bien le système des mandats, par
contraste avec les traditionnels
systèmes coloniaux ; mais dans le
même temps, il convient de montrer
les insuffisances et les
contradictions internes de chacun
des modèles, ou comment ils ne sont
point à la mesure de leurs ambitions
proclamées, ni des principes qu’ils
prétendent incarner. Dans tous les
cas, l’objectif reste donc bel et
bien le même : il importe de tirer
parti des brèches qui s’ouvrent dans
l’ordre impérial, il faut mettre à
profit les divisions du tempérament
colonial pour faire advenir un
changement d’attitude et de
politique. Chacun de nous mène le
combat de l’autre en menant le sien
propre (Locke, 1924b : 263) : à
la lumière d’un tel propos, la
référence au républicanisme français
peut d’autant mieux se comprendre,
dans l’Amérique Noire qu’elle sera
désormais, à compter des années
quarante, médiatisée par la figure
de Félix Eboué — lequel fut non
seulement un ami commun à Locke et
Maran, mais surtout un personnage
déterminant dans l’histoire
française.
En éditant, en 1942, un numéro
spécial du Survey Graphic
intitulé Color, The Unfinished
Business of Democracy, Locke
prendra effectivement soin de
souligner expressément cette ironie
de l’Histoire à l’égard d’une
République qui s’était dotée d’un
Empire :
France has not
only her segment of the problem of
Empire but the ironic paradox of her
yet unliberated colonial children
safeguarding at the Equator a
democratic patrimony otherwise lost
(Locke, 1942 : 457).
Mais dans le même
temps qu’il consacrera un article à
l’action politique de Félix Eboué
dans ce même numéro du Survey
Graphic, Locke aura à cœur de
rappeler, dans ses Conférences
prononcées et publiées en Français à
Haïti en 1943, l’importance du
modèle républicain, et de contraster
très opportunément la devise
républicaine française avec les
pratiques sociales et politiques
américaines :
Je ne voudrais pas donner
l’impression que mon pays offre le
meilleur exemple de la véritable
démocratie et un âge d’or des
relations interraciales. En vérité,
tel n’est pas le cas ; ce qui montre
tout ce qu’il reste à ajouter à
l’édifice grandissant d’une société
démocratique. La démocratie
culturelle constitue donc, la base
intellectuelle et morale
indispensable, de toutes les autres
formes de vie démocratique. C’est ce
qu’ont vu les fondateurs de la
République Française, qui résolurent
d’ajouter, aux principes concrets et
utilitaires, de liberté et
d’égalité, le principe et le climat
spirituel de la fraternité. […] Nous
ne pourrons réaliser pratiquement
une société démocratique qu’en
démocratisant n’importe quel système
d’organisation sociale dont nous
aurions hérité accidentellement de
l’histoire. Néanmoins, en ces jours
de relations et de collaborations
internationales […], le système qui
défendrait les bases essentielles de
la Démocratie sociale est celui qui
rendrait toute carrière accessible
aux talents et permettrait
l’évolution et la reconnaissance de
toute réalisation individuelle
importante (Locke, 1943 : 27 & 133).
Tel est donc le cruel
paradoxe : au moment même où les
intellectuels noirs américains
s’alignaient sur ses positions,
Maran disparaissait publiquement de
leur horizon de référence, au profit
de son ami Eboué.
4. Conclusion
Si la réception
littéraire et politique de Maran par
l’Amérique noire manifeste
d’évidentes influences, elle révèle
également de profonds malentendus :
l’ambition d’une ethnographie
littéraire n’est pas véritablement
comprise ni suivie par les jeunes
écrivains noirs américains ; tandis
que, du point de vue politique, la
collusion toute stratégique des
engagements noirs américains avec
ses propres vues n’est pas
clairement perçue par Maran. Au
final, ces malentendus dévoilent
plus qu’ils n’obscurcissent la
figure de l’écrivain et du militant,
et s’ils témoignent, à nos yeux,
d’un auteur plus souvent
condescendant qu’il n’était
conciliant, ils révèlent également
un politique trop hiératique pour
être pragmatique. René Maran porte,
sans aucun doute, une grande
responsabilité dans ses rendez-vous
manqués, ou même simplement
différés, avec l’Amérique Noire.
Anthony MANGEON
Université Paul
Valéry (Montpellier III)
Bibliographie
BOURDIEU, Pierre
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Résumé
Outre-atlantique, la réception de
René Maran durant la Renaissance
Nègre est ambiguë : Batouala
est célébré davantage en raison de
la pigmentation de son auteur, et
pour des motifs stratégiques, qu'en
raison de son esthétique
naturaliste ; quant à son influence
politique, elle fut compliquée par
les contradictions de Maran
lui-même, entre sa défense de la
France républicaine et sa
dénonciation de la République
coloniale.
Abstract
In
Black America, Maran’s works and
actions were ambiguously received
during the Negro Renaissance :
Batouala was more hailed because of
its author’s hue, and for
strategical reason, than it was
followed in its naturalist esthetics
regarding Africa ; as to his
political influence, it was made
difficult by the open contradictions
of Maran itself, caught between his
defence of Republican France and his
attacks against the Colonial
Republic.
Mots Clés / Keywords
Réalisme Exotisme
Républicanisme Anticolonialisme
Stratégies
Realism Exotism
Republicanism Anticolonialism
Strategies