Sous
le capot de Frédéric Beigbeder
«Un roman français», autobio complaisante du plus célèbre des gardés à
vue.
Par PHILIPPE LANÇON
Frédéric Beigbeder Un roman français
Grasset, 282 pp., 18 euros.
Il y a deux sortes de complaisance.
L’une consiste à se peindre à son
avantage ; l’autre, à son
désavantage. Si les deux sont
également pénibles, il n’est pas
certain que la seconde soit la plus
profonde, mais c’est la plus
orgueilleuse et la plus à la mode :
tout le mal qu’une célébrité (ou se
croyant telle) dit d’elle-même
alimente son compte en bien par la
modestie qu’il suppose, et qui est
généralement aussi fausse qu’un
assignat. Comme Frédéric Beigbeder
est un homme à la mode, c’est cette
solution-ci qu’il choisit pour
évoquer, dans Un roman français, son
histoire familiale et son enfance.
Du moins, apparemment.
Il le fait à l’occasion d’une garde
à vue qui le conduisit d’un
commissariat parisien au dépôt du
Palais de Justice, dont il découvre
et subit éberlué le scandaleux état
: sa dénonciation avec indignation
en lettres capitales est nettement
inférieure à certains articles ayant
décrit, depuis belle lurette et en
vain, ce lieu où une démocratie
entretient son inconscient par
l’irrespect humain. Beigbeder a
cependant accepté de couper, sur
demande de son éditeur et pour le
tirage de rentrée (60 000
exemplaires), quelques extraits d’un
passage que la presse avait pu lire
dès juin. Il y dénonçait, sans excès
de violence mais avec maladresse, le
procureur de la République de Paris,
Jean-Claude Marin, qui ordonna sa
mise en détention. Proche de l’UMP
et incarnation de la haute
magistrature parisienne, cet homme
de cabinet a été l’un des pivots
dans le traitement des affaires
politico-financières des années
80-90 (Frégates de Taïwan, MNEF),
plus récemment l’affaire Clearstream.
Interventionniste, réputé
chiraquien, il a contribué à
renforcer la puissance du parquet.
Son histoire est celle d’un grand
homme de réseau et de pouvoir. Elle
reste à écrire et mériterait de
l’être. Ce n’est pas Beigbeder qui,
des pages 190 à 193 de la première
version de son livre, l’a fait. Un
bref communiqué de Marin l’a renvoyé
à ses culottes un peu trop courtes,
en rappelant qu’il s’était contenté
d’appliquer la loi.
«Artistes Malades».Dans le passage
litigieux, Beigbeder affirmait (on
n’est jamais trop imprudent ni trop
emphatique) que c’était la page «de
loin la plus dangereuse que j’ai
écrite de ma vie». Il a renoncé à
cet acte héroïque. Exemple de
changement : après avoir imaginé le
rapport de sujétion entre les flics
et le haut magistrat, il tempêtait
dans ce style caricatural qui le
caractérise parfois : «Je t’informe
que tu es prisonnier de ce récit,
dont tu es le personnage le plus
abject, Jean-Claude Marin. Pour
toujours, Jean, Claude et Marin
symboliseront la Cruauté d’une
Justice Disproportionnée envers les
Artistes Malades, la jalousie du
Rond de Cuir qui envie les
Romanciers Epicuriens […], la
Veulerie Soumise de l’Eteigneur
d’Affaires qui se Rattrape sur un
Petit Fêtard. […] Te voilà érigé en
Symbole de la Lâcheté Froide et de
la Biopolitique Aveugle.» Dans la
seconde version, Marin n’est plus
que «le symbole de la Biopolitique
Aveugle et de la Prohibition
paternaliste».
La tirade originelle relevait sans
doute de la farce. C’est en tout cas
ainsi qu’Olivier Nora, PDG de
Grasset, affirme l’avoir d’abord lue
: «Le passage ne m’avait pas sauté
aux yeux, Frédéric faisait de Marin
un personnage caricatural. Mais, en
relisant le livre imprimé, je me
suis dit : ce n’est pas bon, la
chancellerie va bouger pour outrage
à magistrat et l’affaire va tout
cannibaliser. Pour une fois que
Frédéric ne fait pas le malin et
rentre en lui-même…» Vraiment ?
Voyons ça en revenant au livre.
L’auteur, 42 ans, s’est retrouvé là
parce qu’en compagnie d’un ami
baptisé le Poète, et qui n’est autre
que l’écrivain Simon Liberati (qui
publie son troisième roman, l’Hyper
Justine, chez Flammarion), il s’est
fait serrer tandis qu’il sniffait de
la cocaïne sur un capot devant une
boîte de nuit réputée. En hommage à
Jay McInerney et Bret Easton Ellis,
dit-il. La description qu’il fait de
lui et de l’autre en ces
circonstances est celle
d’adolescents très attardés, avec
qui les flics, bonne pâte,
pourraient finalement être plus durs
(ils le sont généralement avec
d’autres) : moins à cause de la coke
qu’en vertu de l’idiotie un peu
cuistre qu’ils dégagent. Le dandysme
n’est ici qu’un anachronisme de
l’immaturité. Le Poète récite aux
uniformes un passage du Mangeur
d’opium. C’est peut-être vrai, mais
comme c’est le texte où Baudelaire
affirme que «le palimpseste de la
mémoire est indestructible», on peut
y voir un artifice destiné à
introduire le gros du texte :
comment Frédéric l’amnésique, du
fond de sa geôle puis en écrivant,
va retrouver la mémoire de son
enfance, et, de ficelles en
aiguille, immortaliser (car c’est sa
prétention proustienne affichée) le
destin familial.
Plages basques. C’est l’histoire de
grands bourgeois et de nobles
déclassés, avec châteaux, grandes
villas basques, personnages
excentriques et divorce des parents
à la clé. Pour effriter la
madeleine, l’illustre rejeton fait
le coup du temps retrouvé, mais son
état de départ - l’amnésie - n’est
jamais crédible. Une fois oublié le
toc de la construction et du
présupposé, l’ensemble devient
précis sur les souvenirs, plutôt
bien écrit, générationnel dans son
rapport aux pubs et aux produits,
bardé de formules de moralistes
répétitives, dans le genre
pessimisme à la noix, comme si
Beigbeder, ne pouvant tout à fait
croire en lui-même comme écrivain,
ne cessait jamais de faire le beau
(ou le laid, c’est pareil), pour le
public qui l’achètera.
La morale finale est pleine de vertu
réactionnaire. Le quadragénaire
devenu père retrouve avec les plages
basques (qu’il décrit bien) les
valeurs de sa classe : pudeur,
silence, sacrifice, bon goût, et ce
qu’il faut de guimauve «nouveau
père» - autre genre à la hausse dans
la sociologie romanesque. C’est dans
ce cadre conformiste et, sous
l’apparente autocritique,
profondément autosatisfait, qu’il
faut lire la «révélation» du livre :
des grands-parents ont sauvé des
Juifs pendant la guerre à l’insu de
tout le monde. Les secrets de la
famille Beigbeder sont assez
enviables pour qu’il soit flatteur
(sinon élégant) de les révéler. La
bourgeoisie française, décidément,
on ne la mérite vraiment pas.
Comme l’auteur est sympathique, sans
mesquinerie, et qu’il a tout de même
du style, les gens n’ayant aucun
rapport déterminant à la vérité - ça
fait du monde - devraient prendre sa
vessie pour une lanterne. Les autres
préféreront lire ou relire Un roman
russe d’Emmanuel Carrère, dont
Beigbeder prétend s’être inspiré,
ou, mieux encore, Formation de
Pierre Guyotat.