Lecteur neuf, ce livre de bonne
foi est pour toi : voilà
Montaigne adapté, "traduit" en
français moderne ! Tu t'y
trouveras de plain-pied avec le
caracolant auteur des Essais.
Finis, comme l'écrivait Marc
Fumaroli ("Le Monde des Livres"
du 15 juin 2007),
"l'orthographe escogriffe"
et les "Himalayas de notes"
des éditions savantes, dont on
ne déniera sûrement pas
l'intérêt scientifique. Mais il
y a du profit au change.
D'abord dans le bonheur de la
lecture, son confort. Car ici,
rien n'arrête la promenade, dont
l'allure n'est plus contrainte.
Ainsi escorte-t-on le cavalier
bordelais à sa guise, au pas, au
galop, au trot, c'est selon.
Nous le suivons de bonne grâce
dans ses vagabondages. Sa
liberté nous emballe et nous
semble plus éclatante, plus
vive. Qu'il procède par
"sauts", par "gambades",
c'est tant mieux : la balade a
du caractère.
Ensuite, on ne va plus à
contresens : en effet, la langue
du XVIe siècle
réserve des chausse-trapes. Elle
n'est pas encore fixée. Le
français "s'écoule tous les
jours de nos mains et depuis que
je vis s'est altéré de moitié",
écrit notre philosophe. D'autant
qu'il affectionne les mots qui
ne tiennent pas leur sens -
sinon du seul contexte -, ceux
qui sont équivoques : curiosité,
raison, âme, folie, fantaisie,
humeur, sagesse... Le vague
terminologique fait le bonheur
de l'écrivain qui, comme le
souligne justement Hugo
Friedrich (Montaigne,
Gallimard, "Tel" n° 87), met à
profit l'incertitude du
vocabulaire contemporain.
Enfin, les citations latines
qui charpentent le livre et
"rehaussent son sujet" -
"Je ne compte pas mes emprunts,
je les pèse" -, sont
traduites dans le corps du
texte, à la suite ; c'est
essentiel car leur lecture
directe ne laisse plus
s'échapper leur commentaire,
qui, pour part, fait le sel des
Essais.
Au sujet de ces
"emprunts" dont l'origine
est quelquefois sucrée,
Montaigne avoue, non sans malice
: "Dans les raisonnements et
les idées que je transplante
dans mon sol et que je fonds
avec les miens, j'ai
volontairement omis parfois d'en
indiquer l'auteur pour tenir en
bride la légèreté de ces
critiques hâtives qu'on lance
sur toutes sortes d'écrits,
notamment sur des oeuvres
récentes d'hommes encore
vivants, et écrites dans notre
langue vulgaire, langue qui
permet à tout le monde de parler
de ces oeuvres et qui semble
démontrer que leur conception et
leur dessein sont également
vulgaires. Je veux que ces
gens-là portent une nasarde à
Plutarque sur mon nez et qu'ils
se brûlent à injurier Sénèque en
moi."
La langue vulgaire que
"parle" l'ancien maire de
Bordeaux est la langue
vernaculaire - qu'il est le
premier grand penseur à utiliser
-, cette langue mobile qui donne
de la fluidité à son style. Ce
style, justement, qui ne doit
pas couper la réflexion,
l'entamer, la brider :
"Quand j'ois quelqu'un qui
s'arrête au langage des
Essais (...) j'aimerais
mieux qu'il s'en tût. Ce n'est
pas tant élever les mots, comme
c'est déprimer le sens."
Parti pris ? Sans doute. La
pensée se promène, alors
Montaigne promène son jugement
"tel sur le papier qu'à la
bouche". Le style, ici, c'est la
géographie du tempérament : aux
vallées de l'expérience
sceptique succèdent les plaines
du doute radical, hyperbolique.
Ce qui compte, c'est de tenir
son horizon : "La plus
grande chose du monde, c'est de
savoir être à soi."
Quoi de neuf ? Montaigne.
Voilà le message secret du
philologue, dialectologue et
médiéviste André Lanly, disparu
en 2007, qui, pendant quinze
ans, adapta en français moderne
et non en français modernisé,
Les Essais. Lanly, et
c'est le tour de force, n'a pas
touché à la structure de la
phrase de Montaigne. Il a
restauré des mots, non parce
qu'ils manquaient, mais parce
que leur couleur n'était plus
visible pour l'oeil
d'aujourd'hui, parce que leur
intensité n'était plus
perceptible. Alors il s'est
attaché à leur donner un éclat
nouveau ; il a restitué leur
radiation, leur rayonnement.