Y
aurait-il eu comme un
effet Obama sur les prix
littéraires français ?
On pourrait le penser,
vu la double distinction
du prix Goncourt
attribué lundi 10
novembre à un Afghan,
Atiq Rahimi, et du prix
Renaudot à Tierno
Monénembo, écrivain
guinéen francophone,
pour Le Roi de Kahel
(264 p., 19 €). Mais,
"s'il y a eu un effet
Obama, il est bien
antérieur", constate
Bertrand Visage,
l'éditeur au Seuil de
Tierno Monénembo,
car "la littérature
joue ici un rôle
d'éclaireur : le prix
Renaudot a été attribué
au cours de ces
dernières années à trois
auteurs
africains,Ahmadou
Kourouma, en 2000, avec
Allah n'est pas obligé ;
Alain Mabanckou, en
2006, avec Mémoires de
porc-épic, et maintenant
à Tierno Monénembo".
Pourtant, c'est peu dire
que ce résultat a été
obtenu à l'arraché.
Le Roi de Kahel a
été choisi, au 11e
tour de scrutin, avec
cinq voix, contre quatre
à Elie Wiesel pour Le
Cas Sonderberg
(Grasset) et une voix à
Olivier Rolin pour Un
chasseur de lions
(Seuil). Après la
défaite de Michel Le
Bris au Goncourt, il
s'agit d'un second échec
enregistré par Grasset,
une maison pourtant
habituée aux lauriers
automnaux.
"MEURTRIS PAR
L'HISTOIRE"
Né en 1947 en Guinée,
Tierno Monénembo a fui,
en 1969, la dictature de
Sékou Touré et a
parcouru près de 150
kilomètres à pied pour
rejoindre le Sénégal. Il
est l'une des grandes
plumes de la littérature
francophone. Avec son
dernier livre, il est
entré dans l'histoire
coloniale par la porte
des Blancs : il s'est
mis dans la tête d'un
explorateur et
colonisateur français,
le vicomte Aimé Victor
Olivier de Sanderval
(1840-1919), qui a voulu
se tailler un empire en
Afrique de l'Ouest.
"Nous avons
récompensé un écrivain
qui a une oeuvre
conséquente", a jugé
Jean-Noël Pancrazi, l'un
des jurés, qui a été
particulièrement marqué
par L'Aîné des
orphelins (Seuil,
2000). "Pour que les
Français lisent des
auteurs africains, il
faut qu'ils soient
primés au préalable",
constate l'écrivain
Patrick Besson, autre
juré qui a défendu très
tôt ce roman. Le Roi
de Kahel avait aussi
le soutien de J.M.G. Le
Clézio, juré Renaudot et
récent Prix Nobel de
littérature. Absent de
Paris, il a pu voter par
téléphone, selon les
statuts du Renaudot. Le
lauréat était lui aussi
retenu hors de Paris. De
La Havane (Cuba), où il
séjourne dans le cadre
d'un programme du
ministère des affaires
étrangères, Tierno
Monénembo a dédié "ce
prix à la Guinée et aux
Guinéens, si braves mais
si meurtris par
l'Histoire".
Le prix Renaudot
essai est revenu, au
bout du troisième tour
de scrutin, au
neuropsychiatre Boris
Cyrulnik pour
Autoportrait d'un
épouvantail (éd.
Odile Jacob), par cinq
voix contre quatre voix
à l'écrivain Patrice
Delbourg, auteur des
Jongleurs de mots
(L'Archipel/Ecriture).
L'éditrice Odile Jacob,
dont c'était la première
récompense littéraire,
ne cachait pas "son
immense satisfaction"
à l'issue de ce
scrutin.