La
pratique écrite du créole haïtien, entre
fiction et diction. *
Tèks envante, tèks lide ak tèks tradwi !
Par
Jean-Durosier DESRIVIERES
En
dehors d’autres outils sans doute
de grandes valeurs, les haïtiens disposent,
de façon légitime et légale, de deux langues
– le créole et le français –
pour investir pleinement leur imaginaire.
A l’instar des vrais bilingues se
permettant de passer d’un territoire
linguistique à l’autre sans failles,
notamment sur le plan oral, je m’autorise
un exercice similaire dans ce texte (ainsi
commandé), dépourvu pourtant de tout esprit
démagogique et de toute sensibilité au quota.
En ce sens, je ne saurais ignorer mon adhésion
aux concepts et notions largement mis en
valeur par Robert Berrouët-Oriol dans ce
lumineux ouvrage collectif (autres collaborateurs :
Darline Cothière, Robert Fournier et Hugues
St-Fort), d’une extrême rigueur méthodologique,
qu’il a coordonné : L’aménagement
linguistique en Haïti : enjeux, défis
et propositions [1] , lequel fait l’éloge de la francocréolophonie haïtienne
et propose une convergence linguistique
dans l’enseignement et la pratique
des langues au pays. J’y reviendrai.
A ce seuil, il convient d’étayer deux
notions évoquées au titre de ce texte et
qui font penser inéluctablement aux fameuses
études de Gérard Genette dans son petit
livre intitulé précisément Fiction et
diction
[2] , portant sur la question des
critères, des régimes et des modes de littérarité
à attribuer aux textes. Et tenant compte
de certaines sensibilités et subtilités
haïtiennes, il m’apparait nécessaire
d’accoler d’autres sens communs
à ces termes. Ainsi, sans prétendre à des
analyses exhaustives, je chercherai à cerner
l’avancée timide de la pratique écrite
du créole haïtien, d’une part, au
regard de la production de textes dits de
fiction, c’est-à-dire à caractère
foncièrement imaginaire, obéissant à des
principes génériques et de littérarité constante
(roman, conte, pièce de théâtre, par exemple),
élaborés par des auteurs conditionnés par
des règles socio-culturelles et économiques
pernicieuses, entre autres (ajout) ;
d’autre part, au regard de la production
de textes dits de diction, à critère formel,
obéissant à des principes génériques ou
non et de littérarité précaire, lesquels
sont souvent rivés à une tendance ou une
qualité essentiellement élocutoire dans
le champ socio-culturel haïtien. Lè nou
konsidere griy lektu sa-a, nou kapab di
ke yon powèm toujou rete yon konstruksyon
literè, alòs ke diskou envestiti prezidan
Michel Joseph Martelly a, pa ekzanp, menm
si li antre nan kategori teks diksyon tou,
li literè sèlman pou moun ki jije l konsa.
Kanta
kesyon kondisyonnman otè-yo, nou gen pou
fè wè sa plizoumwen pi devan, li gen yon
ensidans sou lefèt ke nou kwè je fèmen ke
lang kreyòl-la ak repètwa èv ki ekri ladan
l ap vin rich de plizanpli, pandan ke de
lang yo ap sibi de sò diferan nan espas
ayisyen-an alawonnbadè : yo gen dwa
pran nou pou Bouki, ki problèm ! Yon
lòt bagay : pou pa gen pyès dout nan
tèt lektè-yo sou zafè sans mwen di ke m’ajoute
nan mo Genette yo, n’ap poze yon senp
ekwasyon : diksyon = vèbal ou pawòl
(lafimen ou pa), fiksyon = iluzyon ou twonpri.
Aux tracées de notre réflexion, il s’agit
de considérer quelques « passages »
de l’écrit créole haïtien et d’affirmer,
d’une certaine manière, son entrée
dans la modernité.
> I- Leurre et bonheur
d’une pratique
Une
évidence : de 1804 à nos jours, malgré
honte et préjugés, l’usage de la langue
créole bénéficie toujours de la faveur et
de la ferveur du plus grand nombre sur le
plan de l’oralité, contrairement au
français qui se plait toujours à jouir du
monopole de l’exercice écrit. Néanmoins,
au cours des trois dernières décennies environ,
le développement et le renforcement de la
langue créole et l’enrichissement
du patrimoine littéraire haïtien par des
œuvres de divers genres, assurant la
crédibilité de cette langue, traduisent
un certain désir de réparation linguistique
dans une société bâtie depuis plus de deux
siècles sur de nombreuses formes d’exclusion.
Aux termes d’interminables luttes,
de travaux et recherches soutenus, les plus
habiles défenseurs de cette langue nationale
(le créole) ont pu statuer sur la fixation
de son orthographe, élaborer des outils
didactiques aidant à son analyse et sa compréhension,
et obtenir enfin son introduction à l’école
comme objet et moyen d’enseignement.
Men gen de twa pikan kwenna ak bon kou lenjistis
toujou sou chimen tèt ansanm ak amoni ke
de twa sitwayen serye ap eseye trase pou
de zouti kominikasyon sa yo ki se eritaj
lengwistik sosyete nou an. E fòk nou veyatif,
paske gen yon bann lòt konsekans ki pou
ta rann nou enkyèt.
Apre tranblemandtè-a, pliziè entèlektuèl
ak dirijan pa sispann pale e y’ap
kontinye pale de « urgences ».
Pourtant elle n’en est pas des moindres,
la question essentielle qui interpelle les
auteurs du titre très explicite : L’aménagement
linguistique en Haïti : enjeux, défis
et propositions. Dans cet ouvrage de
référence, fondamental et incontournable
désormais, au-delà des idées séduisantes
et percutantes de francocréolophonie et
de convergence linguistique prônées par
les experts éclairés qui l’ont conçu,
posant du coup un acte citoyen, il est établi
un véritable diagnostic de la complexité
de la formation sociale haïtienne basée
sur une forte discrimination à l’égard
du créole et sur l’exclusion avérée
des unilingues créolophones, non scolarisés.
La plus grande qualité de ce document réside
dans son esprit de synthèse et de dépassement
de l’ensemble des textes et discours,
déjà connus ou vulgarisés, renvoyant aux
problèmes de langue en Haïti. Dénonçant
le « maquis linguistique » auquel
participe l’Etat haïtien, avec la
complicité de quelques institutions ou structures
nationales et internationales, munies d’un
groupe de cadres bien ou mal intentionnés,
rien de surprenant d’apprendre que
« depuis l’adoption de la Constitution
de 1987, aucune loi, convention, arrêté,
avis ou protocole n’a été voté dans
les deux langues officielles du pays »
[3] , en dépit de l’article 5
de cette loi-mère, favorisant tout le contraire.
Comment ne pas être attentif aux difficultés
de la pratique écrite du créole haïtien
dans une société où le mal chronique d’une
population quasiment dépourvue de droits
linguistiques, c’est de subir le primat
d’une langue (le français) non maîtrisée
par une majorité frustrée et presque ignorée
par des paysans acculés au déclassement.
Face à une telle situation sociolinguistique,
tant pétrie d’absurdités, qui peut
s’étonner du constat suivant ainsi
formulé : « l’échec scolaire
et académique, qui caractérise la totalité
du système éducatif haïtien, est aussi la
résultante de la faible compétence linguistique
des élèves, des étudiants et des enseignants. »
[4] Et Robert Berrouët-Oriol raffermit
son observation : « le système
scolaire est un baromètre indiquant les
ratés de la langue aussi bien que le dysfonctionnement
des rapports entre les langues dans la société
haïtienne. » [5] Kidonk, lè n’ap gade eta sosyete nou an ak lekòl ki ladan
l lan e jan y’ap evolye-a, kote pa
gen yon pratik ekriti an pèmanans nan de
lang ofisyèl peyi-a ki chita sou yon prensip
egal-ego, si yon moun di l’ap tann
yon pakèt prodiksyon ekri an kreyòl, ki
ta dwe gen nen nan figi yo an plis, pou
konble pil defisi lengwistik-la ki poutan
pa deranje prestij franse-ya swadizan, sèke
moun sa-a nayif.
Alafendèfen,
fòk nou rekonèt tout bon vre ke pami ekriven
ki lage kò yo nan ekzèsis ekriti nan lang
kreyòl-la, pifò fòmate pou yo ekri an franse
pi plis. Paske nan prèske tout lekòl ak
inivèsite ki fòme yo, se an franse yo plis
aprann li ak ekri. Anplis, èv literè ak
èv kritik yo genyen anba je yo toutan kòm
modèl, yo tout ekri an franse. La plupart
des écrivains montent donc au front du champ
littéraire haïtien de langue créole avec
leurs propres armes, forgées ou recueillies
un peu partout, là où ils peuvent les trouver,
au cours de leur cheminement dans cette
aventure à risques qu’est l’écriture.
Et malgré les convictions et les intentions
les plus nobles des uns et des autres, un
fait tenace demeure : ceux-là qui se
préoccupent d’un rythme équivalent
de production dans leur pratique littéraire,
en conviant les deux outils linguistiques
et langagiers, sont rarissimes. A ce tournant,
n’en déplaise à quiconque, le nom
de Georges Castera s’impose. Alors
que les productions écrites en créole suivent
une courbe ascendante de plus en plus conséquente
et plus ou moins imposante en affichant
de nombreuses œuvres modèles et novatrices,
malgré le manque de pratique écrite intense
en milieu institutionnel ou ailleurs, on
est tenté de se demander ce qu’il
en serait de l’engouement à explorer
le champ de création littéraire d’expression
créole s’il y avait un automatisme
de l’écrit plus répandu dans cette
langue défavorisée, un réflexe heureux joint
à un imaginaire et des conceptions beaucoup
plus ouverts, engagés et partagés.
II- Esquisse d’une
production améliorée
Bien que les difficultés et problématiques
explicitées ci-dessus perdurent, l’emportant
sur les efforts déployés parfois par l’Etat
et souvent par des intellectuels conséquents,
en vue de les dénouer, les espaces culturels
haïtiens, tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur du pays, continuent à
réceptionner des œuvres littéraires
en langue créole et / ou d’expression
créole assez importantes. Et il n’est
point inutile ici de préciser que l’énoncé
« langue créole » doit être entendu
simplement comme outil de préférence objectif,
apte à véhiculer des idées et des perceptions
de n’importe quel champ socio-culturel
donné, y inclus le nôtre, tandis que l’« expression
créole » témoigne de toutes les composantes
du champ culturel (les deux langues comprises)
et de l’imaginaire haïtien. A ce titre,
on peut distinguer les textes d’invention
et les textes d’idées, relevant à
la fois de la langue et de l’expression
créole haïtienne, des textes d’idées
et des textes d’invention traduits
en langue créole, relevant d’autres
champs socio-culturels. Dès lors, on peut
aisément déduire que Prens la [6] (essai), Ti prens la [7] (récit), Etranje !
[8] (roman) traduites respectivement
par Henock Franklin, Gary Victor et Guy
Régis, et d’autres œuvres étrangères
translitérées, enrichissent largement notre
répertoire de textes en langue créole. Et
la traduction prochaine de cent œuvres
classiques francophones, si l’on se
fie au protocole d’accord signé au
salon du livre de Paris 2011 entre le Centre
National du Livre (CNL) et les éditions
de l’Université d’Etat d’Haïti,
ne peut que renforcer, voire améliorer ce
répertoire susmentionné.
Je suis particulièrement sensible à quelques
écrits récents d’expression créole
dont je range une partie du côté des textes
de fiction, parce qu’ils sont caractérisés
par l’imaginaire de leurs thématiques,
liées à une spécificité générique ;
parce qu’ils obéissent surtout à des
règles de construction modernes qui font
donc fi de toute tendance folklorique ou
folklorisante, misant sur des périphrases
absurdes (« bwat leta » au lieu
de « ministè » = « ministère »,
entre mille exemples). Je m’intéresse
à des œuvres neuves comme Epi oun
jou konsa tèt Pastè Bab pati (roman)
de Louis-Philippe Dalembert
[9] , Jesika ou Bousiko [10] (théâtre) de Faubert Bolivar et Kavalye [11] polka (théâtre) de Syto
Cavé, un peu plus ancienne chronologiquement.
On entre dans l’unique long récit
créole de Dalembert comme on le ferait dans
ces autres récits francophones, avec cette
possibilité d’évasion rendue possible
grâce à la mise en œuvre des techniques
similaires qui commandent l’imaginaire
de chacun des thèmes abordés et le langage
qui les transfigure. Cet attachement à l’invention
de nouveaux langages en accord à des univers
de représentation scénique singuliers n’est
pas moins présent dans les propositions
de Faubert et de Syto.
Kavalye Polka se
yon pyès teyat ak de pèsonaj eksepsyonèl :
de pòv ki depann youn de lòt, k’ap
sikile nan vil-la, youn sou yon fotèy woulan,
lòt la ap gide-l. Metè an sèn lan, Syto
Cave atò, li eksplike entansyon-l nan yon
refleksyon bèl longè ke li rele « Entre
le corps du pauvre et la mémoire du comédien » :
« Considéré dans sa symbolique chrétienne,
dit-il, le corps du pauvre, du mendiant,
constitue le miroir d’une adversité.
C’est l’ambulante figure d’une
dégradation humaine qui suscite en nous
la compassion, la charité. Il relève de
la mémoire lointaine d’une injustice
donnée pour naturelle ou dictée par le sort
entre riches et démunis. » [12] Panse Syto-a antre nan
pèspektiv yon korespondans li tabli ant
relijyon ak teat. Les points et les contrepoints
sont à trouver à la fois dans le christianisme
– prescrivant l’inhibition du
corps dans un espace-temps linéaire –
et le vaudou – donnant libre cours
aux sens et aux signes émanant du corps
dans un espace-temps circulaire. L’auteur
questionne la mémoire évangélique à travers
un corps passif, qui n’est au fait
que le résultat d’une injustice sociale
et l’instrument d’un gagne-pain,
émetteur de signes hautement significatifs,
rappelant ainsi le corps du comédien porteur
d’une mémoire plus complexe.
Quant au texte de la pièce Jesika ou
Bousiko, « il met en scène la souffrance
et le délire d’un individu qui, ayant
vécu une grande catastrophe que le spectateur
découvre à la fin, finit par croire, pour
s’en remettre, qu’il a le pouvoir
de régner sur les frontières de la vie et
de la mort, du visible et de l’invisible. » [13] Tit pyès la revele yon atifis dramaturjik
ke endikasyon senik sa-a pèmèt nou konprann
pi klè : « ce texte peut-être
indifféremment interprété par un homme ou
par une femme ». Cette didascalie (indication
scénique) conforte la pensée d’une
rigueur d’agencement de cette création
littéraire qui propose une parole à porter
par n’importe quelle voix du genre
humain. Les mots délirants du personnage,
ancrés dans la culture populaire sans ombre
de populisme, nous plongent dans une atmosphère
d’outre-tombe crédible, parce qu’éprouvée
à l’aune de l’imaginaire individuel
et collectif.
Ces trois cas considérés
souscrivent à une perception moderne et
contemporaine de l’écriture fictionnelle
en créole. Mais l’autre dimension
de la fiction est à déceler dans la comparaison
à établir entre la place accordée aux textes
de langue française et ceux de langue créole
à travers la diffusion d’un certain
nombre d’anthologies ou d’ouvrages
collectifs portant sur Haïti et sa littérature,
et pressentis comme des cachets commerciaux
prescrits pour une certaine fièvre éditoriale
post-séisme, manifestée malignement sur
la scène du « Tout-Monde ». Ceux-ci
permettent de mieux saisir le pouls et le
degré de représentation de ce patient pauvre
qu’est l’écrit créole. Je prends
trois de ces ouvrages à témoins : 1)
dans Haïti, une traversée littéraire [14] , paru en mars 2010, sur
vingt-deux (22) extraits constituant la
partie « Anthologie », on n’en
compte que quatre (4) en langue créole –
de Georges Castera, Manno Ejèn, Jean-Claude
Martineau (Koralen) et Pierre-Richard Narcisse ;
2) dans Haïti, parmi les vivants [15] , paru en avril 2010, sur environ 25 textes
écrits par les auteurs haïtiens, il n’y
en a que deux en langue créole – un
court extrait de Jesika ou Bousiko
et un très court poème de Georges Castera,
« Lespwa tèt di » ; 3)
dans Refonder Haïti ?
[16] paru à la fin de l’année
2010, sur quarante-deux (42) propositions,
une seule, de grande envergure, est formulée
en langue créole : « De Marasa
ayisen-yo, De mòn ki pou kontre » du
Professeur Jean Casimir.
Je refuse toute interprétation de ce constat
comme acte d’accusation ou reproche
exécrable. Il s’agit tout simplement,
pour moi, d’indiquer un fait symptomatique
dont il faut être constamment conscient
afin d’éviter toute forme de mystification
par rapport à la production des écrits en
langue créole et d’inciter à une plus
juste répartition de ceux-ci dans d’autres
ouvrages à venir. De même qu’il m’est
difficile de digérer les réactions démagogiques
selon lesquelles, toute réflexion sur la
littérature de langue créole et la langue
créole elle-même devrait se produire exclusivement
en langue créole. Toutefois, quand un auteur
commet un texte critique succulent ou une
proposition de loi merveilleuse, traitée
dans le registre créole, comme c’est
le cas de la version créole du texte de
Robert Berrouët-Oriol par Hugues St-Fort,
« Pwopozisyon pou bay peyi Dayiti premye
lwa li sou koze amenajman kreyòl ak franse »,
consigné au dernier chapitre de L’aménagement
linguistique en Haïti : enjeux, défis
et propositions [17] , on ne peut que l’accueillir avec
bonheur et respect.
III-Une expérience
personnelle et singulière
Propozisyon lwa ke St-Fort ekri an lang
kreyòl-la e ke nou fenk sot site ya, ak
yon pakèt diskou oratwa ak pliziè refleksyon
ki ekri, tankou « Anèks1 et 2 »
ke nou jwen nan finisman Konbèlann-lan
[18] (konpilasyon plizyè rekèy
pwezi ke Georges Castera ekri), nou kapab
ranje yo nan kategori tèks diksyon, e se
menm bagay-la pou konpozisyon powetik pèsonèl
mwen an ke m konte prezante nan pati sa-a :
Lang nou souse nan sous – Notre
langue se ressource aux sources (konpozisyon
bileng, kreyòl-franse) [19] . Rappelons que les textes de diction répondent,
pour certains, à des exigences formelles
– travail sur le message verbal, le
fameux signifiant ! la matière plastique,
sonore et visuel, que représente le mot
– et des règles d’invention
parfois présupposées, mais susceptibles
d’être soumis aux écarts, preuves
constantes d’un imaginaire ouvert :
c’est le cas du poème ; pour
d’autres, ils sont conditionnés par
l’attachement au réel et à la réalité
plutôt objective des thèmes traités, sans
prétendre à une grande propriété esthétique,
laquelle peut se dévoiler toutefois au jugement
d’un éventuel lecteur : c’est
le cas par exemple du discours critique
ou politique et du récit historique, tel
Ti difé boulé sou Istoua Ayiti [20] de Michel-Rolph Trouillot.
Dans les deux cas, il n’est pas rare
en tant que lecteur de déceler immédiatement
une propension du texte à solliciter le
support vocal.
En conséquence, dans un pays comme Haïti
où l’oralité prédomine chez presque
tous les locuteurs, lettrés et non lettrés,
il serait imprudent de concevoir un écrivain
insensible à la poésie entendue comme parole
proférée ou à proférer. D’ailleurs
la majorité des auteurs – poète, romancier,
dramaturge et odyansè – écrivent
et font le plus souvent entendre leurs écrits,
soit par leur propre voix, soit par d’autres
voix sûres, déléguées pour partager le plaisir
exquis du texte : onè respè !
pou Lobo Dyab Avadra Pedrito Pitimi, ki
gen pou bon jan non batèm Karl Marcel Casséus [21] , gran dizè douvan lèzòm, lèsen e lèzanj.
Et dans cette réflexion sur l’écrit
et le dit d’Haïti, il faut reconnaître
l’existence de certains phénomènes
littéraires qui défient manifestement les
catégories « fiction » et « diction » :
l’odyans, par exemple, se situe
dans un entre-deux, dans une posture de
bémol. Mais, restons à l’écriture
poétique créole qui, pour moi, exige toujours
le droit à son prolongement, car « toute
poésie destinée à n'être que lue et enfermée
dans sa typographie n'est pas finie ;
elle ne prend son sexe qu'avec la corde
vocale » (Léo Ferré, « Préface »).
Du point de vue de
la pratique écrite de la langue créole en
poésie, ma position se veut nettement claire
jusque-là, en ce sens que mon travail de
création s’oppose aux procédés de
deux grands poètes haïtiens que je respecte
et cite à titre strictement illustratif :
Frankétienne et Georges Castera. Contrairement
à l’auteur de Konbèlann qui
écrit dans l’une et l’autre
langue (le créole et le français) en assumant
un bilinguisme de l’« autonomisation »,
celui de Dezafi
[22] passe de cette étape à une
autre qui donne à lire une œuvre marquée
par des techniques hybrides – alliance
des deux langues – sans doute conformes
à l’esprit spiraliste. De mon côté,
le choix consiste à travailler avec les
deux langues dans le processus de création,
de « pollenisation », de « copulation »
entre le créole et le français, livrant
ainsi les poèmes au jeu des miroirs, de
la séduction en vis-à-vis. Un extrait de
Lang nou souse nan sous – Notre
langue se ressource aux sources :

Zafè powèt k’ap tradwi pròp powèm
li an, mwen dakò pou m di l kareman :
pa gen okenn orijinalite nan demach sa-a.
Sauf qu’au-delà de cette pratique
classique qui me permet, disons-le sans
aucune once d’hypocrisie, de partager
ma sensibilité et mon être au monde à un
lectorat plus élargi, s’offre finalement
à moi le plaisir et la douleur d’inventer
un langage sans concession, en marge de
techniques misérabilistes, et d’instaurer
un dialogue au confluent des imaginaires
de mes deux langues étrangement proches.
Se mizik ak imaj k’ap kòmande poèm-lan
nèt al kole ; tèks-la prezante l sou
yon fas lengwistik doub : mo yo « jete
kò yo nan lank / yo pran fè lanmou / tankou
lamp » – les mots « se jettent
dans l’encre / se mettent à faire
l’amour / comme des lampes ».
Puis, d’un bord à l’autre, le
mot et la syntaxe refusent de se répondre
bêtement selon une logique simpliste apparentée
à l’appel téléphonique : « sa
m’ gen pou m’ di ou / cheri
/ pi plis pase sa m’ panse –
ce que j’ai à te dire / chérie / est
plus qu’un surplus de pensée ».
Lòt bagay ki enpòtan pou mwen nan ekriti
pwezi an kreyèol-la, se miz an sèn mo yo
ak figu jewometrik ke powèm lan ap trase
sou paj blanch lan. Georges Castera s’est
beaucoup intéressé également à cet aspect,
à sa manière, dans Konbèlann. Voici
une illustration tirée de Lang nou souse
nan sous – Notre langue se ressource
aux sources :

Cette
expérience personnelle et singulière traduit
un vœu de convivialité linguistique
dans le champ littéraire haïtien et cherche
à exorciser la tentation d’inscrire
l’écrit créole dans un ghetto presque
étanche. L’écriture en langue créole,
de création ou non, continue à cheminer
avec ses auteurs, toutes tendances confondues,
en Haïti comme ailleurs, dans le sillage
d’une littérature vivante, résolument
tournée vers la modernité, à un rythme mesuré
et sûr. Chaque expérimentation, individuelle
et / ou collective, visant à la valoriser,
doit être estimée comme un pas à tenir pour
gagné, dans la longue marche ascensionnelle
vers une reconnaissance et un respect de
cette langue, à affirmer et à afficher avec
plus de conviction et sans la moindre ambiguïté.
* le Comité
International pour la promotion du Créole
et de l'Alphabétisation (KEPKAA en créole)
est le premier destinataire de ce texte
qu'il a sollicité pour le mois du créole
à Montréal, en octobre 2011
Jean-Durosier DESRIVIERES
Asnières
sur Seine (Paris), le 20 juin 2011,
Entre le deuil et les festivités de la musique
à venir,
Avec un homme et un chat accrochés à une
étoile filante…
[1]
BERROUET-ORIOL, Robert
(Coordonnateur), L’aménagement
linguistique en Haïti : enjeux, défis
et propositions, Montréal, Les Editions
CIDIHCA, février 2011 et Port-au-Prince,
Editions de l’Université d’Etat
d’Haïti, juin 2011.
[2]
GENETTE, Gérard, Fiction
et diction, Paris, Seuil, 2004.
[3]
BERROUET-ORIOL, Robert,
op. cit. p. 170.
[6]
FRANKLIN, Henock, Prens
la, Paris, éditions Anibwé, 2007. Il
s’agit de la traduction de l’essai
de Machiavel, Le Prince, non indiqué
de façon explicite en couverture, page de
titre ou quatrième de couverture. Le nom
(en italien) de l’auteur originel
de l’œuvre ne figure que dans
une liste bibliographique à la fin de l’ouvrage.
[7]
SAINT-EXUPERY, Antoine
(de), Ti Prins la, traduit en créole
haïtien par Gary Victor, Port-au-Prince,
La Direction Nationale du Livre, 2010.
[8]
CAMUS, Albert, Etranje !
traduit en créole haïtien par Guy Régis,
Port-au-Prince, Près Nasyonal d'Ayiti, 2008.
[9]
DALEMBERT, Louis-Philippe,
Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati
(en créole), Port-au-Prince, Éditions des
Presses Nationales, 2008.
[10]
BOLIVAR, Faubert, Jesika
ou Bousiko, pièce de théâtre écrite
en créole haïtien entre novembre 2008 et
février 2009.
[11]
CAVE, Syto, Kavalye
polka, pièce de théâtre écrite en créole
haïtien, 1984, non édité. Mise en scène
d’abord par Hervé Denis, puis par
le dramaturge en 2004.
[12]
CAVE, Syto, « Entre
le corps du pauvre et la mémoire du comédien »,
in Conjonction (La revue franco-haïtienne
de l’Institut Français d’Haïti),
N°207 (consacré au théâtre), 2002, pp. 53,
54.
[13]
Haïti,
parmi les vivants
(ouvrage collectif sans nom d’auteur),
Paris, Actes sud / Le Point, 2010, p. 57.
[14]
DALEMBERT, Louis-Philippe
et TROUILLOT, Lyonel, Haïti, une traversée
littéraire, Paris, Culturesfrance /
Philippe Rey, 2010.
[16]
BUTEAU, Pierre, SAINT-Eloi,
Rodney et TROUILLOT, Lyonel (sous la direction
de), Refonder Haïti ? Montréal, Mémoire
d’encrier, 2010.
[17]
BERROUET-ORIOL, Robert,
op. cit. « Pwopozisyon pou bay peyi
Dayiti premye lwa li sou koze amenajman
kreyòl ak franse » (Vèsyon kreyòl :
Hugues St-Fort), pp. 213-217.
[18]
CASTERA, Georges, Konbèlann,
recueil de recueils de poésie créole, Montréal,
Les Editions Nouvelle Optique, 1976.
[19]
DESRIVIERES, Jean Durosier,
Lang nou souse nan sous – Notre
langue se ressource aux sources, à paraître
très bientôt aux éditions Caractères.
[20]
TROUILLOT, Michel-Rolph,
Ti difé boulé sou Istoua Ayit, New
York, Koléksion Lakansièl, 1977.
[21]
CSSEUS, Karl Marcel,
Epi lobo tounen pawòl – Et le texte
se fit Lobo, un livre et deux CD qui
compilent des textes poétiques d’auteurs
haïtiens et étrangers que Lobo disait dans
son émission « Paroles et Musiques »
sur radio Haïti Inter. Date de parution :
2005.
[22]
FRANKETIENNE, Dézafi,
roman écrit en créole haïtien, Port-au-Prince,
Édision Fardin, 1975 ; Châteauneuf-le-Rouge,
Vents d'ailleurs, 2002.
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