Le manifeste de
quarante-quatre
écrivains en faveur
d'une langue
française qui serait
« libérée de son
pacte exclusif avec
la nation »
Pour une
"littérature-monde"
en français

Plus tard, on dira peut-être
que ce fut un moment
historique : le Goncourt, le
Grand Prix du roman de
l'Académie française, le
Renaudot, le Femina, le
Goncourt des lycéens,
décernés le même automne à
des écrivains
d'outre-France. Simple
hasard d'une rentrée
éditoriale concentrant par
exception les talents venus
de la « périphérie », simple
détour vagabond avant que le
fleuve revienne dans son lit
? Nous pensons, au contraire
: révolution copernicienne.
Copernicienne, parce qu'elle
révèle ce que le milieu
littéraire savait déjà sans
l'admettre : le centre, ce
point depuis lequel était
supposée rayonner une
littérature
franco-française, n'est plus
le centre. Le centre
jusqu'ici, même si de moins
en moins, avait eu cette
capacité d'absorption qui
contraignait les auteurs
venus d'ailleurs à se
dépouiller de leurs bagages
avant de se fondre dans le
creuset de la langue et de
son histoire nationale : le
centre, nous disent les prix
d'automne, est désormais
partout, aux quatre coins du
monde. Fin de la
francophonie. Et naissance
d'une littérature-monde en
français.
Le monde revient. Et c'est
la meilleure des nouvelles.
N'aura-t-il pas été
longtemps le grand absent de
la littérature française ?
Le monde, le sujet, le sens,
l'histoire, le « référent »
: pendant des décennies, ils
auront été mis « entre
parenthèses » par les
maîtres-penseurs, inventeurs
d'une littérature sans autre
objet qu'elle-même, faisant,
comme il se disait alors, «
sa propre critique dans le
mouvement même de son
énonciation ». Le roman
était une affaire trop
sérieuse pour être confiée
aux seuls romanciers,
coupables d'un « usage naïf
de la langue », lesquels
étaient priés doctement de
se recycler en linguistique.
Ces textes ne renvoyant plus
dès lors qu'à d'autres
textes dans un jeu de
combinaisons sans fin, le
temps pouvait venir où
l'auteur lui-même se
trouvait de fait, et avec
lui l'idée même de création,
évacué pour laisser toute la
place aux commentateurs, aux
exégètes. Plutôt que de se
frotter au monde pour en
capter le souffle, les
énergies vitales, le roman,
en somme, n'avait plus qu'à
se regarder écrire.
Que les écrivains aient pu
survivre dans pareille
atmosphère intellectuelle
est de nature à nous rendre
optimistes sur les capacités
de résistance du roman à
tout ce qui prétend le nier
ou l'asservir...
Ce désir nouveau de
retrouver les voies du
monde, ce retour aux
puissances d'incandescence
de la littérature, cette
urgence ressentie d'une «
littérature-monde », nous
les pouvons dater : ils sont
concomitants de
l'effondrement des grandes
idéologies sous les coups de
boutoir, précisément... du
sujet, du sens, de
l'Histoire, faisant retour
sur la scène du monde -
entendez : de
l'effervescence des
mouvements antitotalitaires,
à l'Ouest comme à l'Est, qui
bientôt allaient effondrer
le mur de Berlin.
Un retour, il faut le
reconnaître, par des voies
de traverse, des sentiers
vagabonds - et c'est dire du
même coup de quel poids
était l'interdit ! Comme si,
les chaînes tombées, il
fallait à chacun réapprendre
à marcher. Avec d'abord
l'envie de goûter à la
poussière des routes, au
frisson du dehors, au regard
croisé d'inconnus. Les
récits de ces étonnants
voyageurs, apparus au milieu
des années 1970, auront été
les somptueux portails
d'entrée du monde dans la
fiction. D'autres, soucieux
de dire le monde où ils
vivaient, comme jadis
Raymond Chandler ou Dashiell
Hammett avaient dit la ville
américaine, se tournaient, à
la suite de Jean-Patrick
Manchette, vers le roman
noir. D'autres encore
recouraient au pastiche du
roman populaire, du roman
policier, du roman
d'aventures, manière habile
ou prudente de retrouver le
récit tout en rusant avec «
l'interdit du roman ».
D'autres encore, raconteurs
d'histoires, investissaient
la bande dessinée, en
compagnie d'Hugo Pratt, de
Moebius et de quelques
autres. Et les regards se
tournaient de nouveau vers
les littératures «
francophones »,
particulièrement
caribéennes, comme si, loin
des modèles français
sclérosés, s'affirmait
là-bas, héritière de Saint-
John Perse et de Césaire,
une effervescence romanesque
et poétique dont le secret,
ailleurs, semblait avoir été
perdu. Et ce, malgré les
œillères d'un milieu
littéraire qui affectait de
n'en attendre que quelques
piments nouveaux, mots
anciens ou créoles, si
pittoresques n'est-ce pas,
propres à raviver un brouet
devenu par trop fade.
1976-1977 : les voies
détournées d'un retour à la
fiction.
Dans le même temps, un vent
nouveau se levait
outre-Manche, qui imposait
l'évidence d'une littérature
nouvelle en langue anglaise,
singulièrement accordée au
monde en train de naître.
Dans une Angleterre rendue à
sa troisième génération de
romans woolfiens - c'est
dire si l'air qui y
circulait se faisait
impalpable -, de jeunes
trublions se tournaient vers
le vaste monde, pour y
respirer un peu plus large.
Bruce Chatwin partait pour
la Patagonie, et son récit
prenait des allures de
manifeste pour une
génération de travel writers
( « J'applique au réel
les techniques de narration
du roman, pour restituer la
dimension romanesque du réel
»). Puis s'affirmaient,
en un impressionnant
tohu-bohu, des romans
bruyants, colorés, métissés,
qui disaient, avec une force
rare et des mots nouveaux,
la rumeur de ces métropoles
exponentielles où se
heurtaient, se brassaient,
se mêlaient les cultures de
tous les continents. Au
coeur de cette
effervescence, Kazuo
Ishiguro, Ben Okri, Hanif
Kureishi, Michael Ondaatje -
et Salman Rushdie, qui
explorait avec acuité le
surgissement de ce qu'il
appelait les « hommes
traduits » : ceux-là, nés en
Angleterre, ne vivaient plus
dans la nostalgie d'un pays
d'origine à jamais perdu,
mais, s'éprouvant entre deux
mondes, entre deux chaises,
tentaient vaille que vaille
de faire de ce télescopage
l'ébauche d'un monde
nouveau. Et c'était bien la
première fois qu'une
génération d'écrivains issus
de l'émigration, au lieu de
se couler dans sa culture
d'adoption, entendait faire
œuvre à partir du constat de
son identité plurielle, dans
le territoire ambigu et
mouvant de ce frottement. En
cela, soulignait Carlos
Fuentes, ils étaient moins
les produits de la
décolonisation que les
annonciateurs du XXIe
siècle.
Combien d'écrivains de
langue française, pris eux
aussi entre deux ou
plusieurs cultures, se sont
interrogés alors sur cette
étrange disparité qui les
reléguait sur les marges,
eux « francophones »,
variante exotique tout juste
tolérée, tandis que les
enfants de l'ex-empire
britannique prenaient, en
toute légitimité, possession
des lettres anglaises ?
Fallait-il tenir pour acquis
quelque dégénérescence
congénitale des héritiers de
l'empire colonial français,
en comparaison de ceux de
l'empire britannique ? Ou
bien reconnaître que le
problème tenait au milieu
littéraire lui-même, à son
étrange art poétique
tournant comme un derviche
tourneur sur lui-même, et à
cette vision d'une
francophonie sur laquelle
une France mère des arts,
des armes et des lois
continuait de dispenser ses
lumières, en bienfaitrice
universelle, soucieuse
d'apporter la civilisation
aux peuples vivant dans les
ténèbres ? Les écrivains
antillais, haïtiens,
africains qui s'affirmaient
alors n'avaient rien à
envier à leurs homologues de
langue anglaise. Le concept
de « créolisation » qui
alors les rassemblaient, à
travers lequel ils
affirmaient leur
singularité, il fallait
décidément être sourd et
aveugle, ne chercher en
autrui qu'un écho à
soi-même, pour ne pas
comprendre qu'il s'agissait
déjà rien de moins que d'une
autonomisation de la langue.
Soyons clairs : l'émergence
d'une littérature-monde en
langue française
consciemment affirmée,
ouverte sur le monde,
transnationale, signe l'acte
de décès de la francophonie.
Personne ne parle le
francophone, ni n'écrit en
francophone. La francophonie
est de la lumière d'étoile
morte. Comment le monde
pourrait-il se sentir
concerné par la langue d'un
pays virtuel ? Or c'est le
monde qui s'est invité aux
banquets des prix d'automne.
A quoi nous comprenons que
les temps sont prêts pour
cette révolution.
Elle aurait pu venir plus
tôt. Comment a-t-on pu
ignorer pendant des
décennies un Nicolas Bouvier
et son si bien nommé Usage
du monde ? Parce que le
monde, alors, se trouvait
interdit de séjour. Comment
a-t-on pu ne pas reconnaître
en Réjean Ducharme un des
plus grands auteurs
contemporains, dont L'Hiver
de force, dès 1970, porté
par un extraordinaire
souffle poétique, enfonçait
tout ce qui a pu s'écrire
depuis sur la société de
consommation et les
niaiseries libertaires ?
Parce qu'on regardait alors
de très haut la « Belle
Province », qu'on
n'attendait d'elle que son
accent savoureux, ses mots
gardés aux parfums de
vieille France. Et l'on
pourrait égrener les
écrivains africains, ou
antillais, tenus
pareillement dans les marges
: comment s'en étonner,
quand le concept de
créolisation se trouve
réduit en son contraire,
confondu avec un slogan de
United Colors of Benetton ?
Comment s'en étonner si l'on
s'obstine à postuler un lien
charnel exclusif entre la
nation et la langue qui en
exprimerait le génie
singulier - puisqu'en toute
rigueur l'idée de «
francophonie » se donne
alors comme le dernier
avatar du colonialisme ? Ce
qu'entérinent ces prix
d'automne est le constat
inverse : que le pacte
colonial se trouve brisé,
que la langue délivrée
devient l'affaire de tous,
et que, si l'on s'y tient
fermement, c'en sera fini
des temps du mépris et de la
suffisance. Fin de la «
francophonie », et naissance
d'une littérature-monde en
français : tel est l'enjeu,
pour peu que les écrivains
s'en emparent.
Littérature-monde parce que,
à l'évidence multiples,
diverses, sont aujourd'hui
les littératures de langue
françaises de par le monde,
formant un vaste ensemble
dont les ramifications
enlacent plusieurs
continents. Mais
littérature-monde, aussi,
parce que partout celles-ci
nous disent le monde qui
devant nous émerge, et ce
faisant retrouvent après des
décennies d'« interdit de la
fiction » ce qui depuis
toujours a été le fait des
artistes, des romanciers,
des créateurs : la tâche de
donner voix et visage à
l'inconnu du monde - et à
l'inconnu en nous. Enfin, si
nous percevons partout cette
effervescence créatrice,
c'est que quelque chose en
France même s'est remis en
mouvement où la jeune
génération, débarrassée de
l'ère du soupçon, s'empare
sans complexe des
ingrédients de la fiction
pour ouvrir de nouvelles
voies romanesques. En sorte
que le temps nous paraît
venu d'une renaissance, d'un
dialogue dans un vaste
ensemble polyphonique, sans
souci d'on ne sait quel
combat pour ou contre la
prééminence de telle ou
telle langue ou d'un
quelconque « impérialisme
culturel ». Le centre
relégué au milieu d'autres
centres, c'est à la
formation d'une
constellation que nous
assistons, où la langue
libérée de son pacte
exclusif avec la nation,
libre désormais de tout
pouvoir autre que ceux de la
poésie et de l'imaginaire,
n'aura pour frontières que
celles de l'esprit.
Muriel Barbery, Tahar Ben
Jelloun, Alain Borer, Roland
Brival, Maryse Condé, Didier
Daeninckx, Ananda Devi,
Alain Dugrand, Edouard
Glissant, Jacques Godbout,
Nancy Huston, Koffi Kwahulé,
Dany Laferrière, Gilles
Lapouge, Jean-Marie
Laclavetine, Michel Layaz,
Michel Le Bris, JMG Le
Clézio, Yvon Le Men, Amin
Maalouf, Alain Mabanckou,
Anna Moï, Wajdi Mouawad,
Nimrod, Wilfried N'Sondé,
Esther Orner, Erik Orsenna,
Benoît Peeters, Patrick
Rambaud, Gisèle Pineau,
Jean-Claude Pirotte,
Grégoire Polet, Patrick
Raynal, Jean-Luc V.
Raharimanana, Jean Rouaud,
Boualem Sansal, Dai Sitje,
Brina Svit, Lyonel Trouillot,
Anne Vallaeys, Jean Vautrin,
André Velter, Gary Victor,
Abdourahman A. Waberi.