Les
traductions imposent parfois des
changements de titre
significatifs. Si celui de
l'essai de l'économiste Paul
Krugman avait été traduit
fidèlement, il se serait
intitulé La Conscience d'un
libéral. Tout indique que
l'éditeur a craint des
malentendus. C'est que, en
France, quiconque se dit "
libéral " a de fortes chances
d'être aussitôt catalogué comme
un idéologue du libre-échange et
un adversaire résolu de
l'Etat-providence. Comme Krugman
défend des positions aux
antipodes de ce libéralisme-là,
l'éditeur a préféré annoncer la
publication du livre sous le
titre La Conscience d'un
démocrate, avant d'opter
pour L'Amérique que nous
voulons.
Pourtant, on sait que, aux
Etats-Unis, un " libéral " se
situe " à gauche " : " Quand
les Américains disent de
quelqu'un "il est libéral",
notait Raymond Aron en 1959, en
gros, ils veulent dire que ce
quelqu'un est plutôt du côté de
l'égalité des races, plutôt du
côté de l'égalité sociale,
plutôt contre le grand
capitalisme, plutôt pour les
réformes. " Surtout, ce "
quelqu'un " se réclame de
l'expérience du New Deal de
Franklin D. Roosevelt
(1882-1945), marquée par le
choix d'affronter la Grande
Dépression économique des années
1930 à travers une politique
d'intervention des pouvoirs
publics destinée à corriger les
mécanismes du marché et à
garantir une distribution plus
égale des richesses.
Les
courants intellectuels qui
préparèrent le New Deal, et
parfois Roosevelt lui-même, se
voulaient ainsi " liberals
". Et c'est bien dans
cette filiation que se situe
Krugman : son espoir est que les
Etats-Unis tournent la page de
la période dominée par la droite
du Parti républicain et se
trouvent en mesure d'"
achever le travail du New Deal ".
Vaste programme, compte tenu du
fait que, depuis les années
1970, la droite a démantelé le
legs du New Deal, en particulier
par des réductions drastiques
d'impôts, au plus grand bénéfice
d'une étroite minorité.
Dans un
récit passionnant qui mobilise
des travaux récents sur la
bataille idéologique des
néoconservateurs et sur la
montée vertigineuse des hauts
revenus, Krugman défend donc une
interprétation résolument
politique et idéologique des
mutations de l'économie et de la
société américaines. Selon lui,
si les Etats-Unis n'ont plus
rien d'une société de classes
moyennes, comme dans les années
1950, si " l'existence ne
serait-ce que d'une esquisse
d'égalité des chances " est
devenue " un pur fantasme ",
si les revenus d'une poignée de
PDG et de cadres ont explosé,
cela n'est pas imputable,
d'abord, au développement
immanent du marché ou aux effets
de la mondialisation. La clé est
ailleurs : dans des choix
politiques, ceux qui ont présidé
à la construction du New Deal,
puis à sa destruction.
REDISTRIBUTION " VERS LE BAS "
Dans les
années 1930-1940, " on a créé
des institutions et établi des
normes qui ont limité
l'inégalité " ; à l'inverse,
à partir des années 1970, "
ces institutions et ces normes
ont été détruites, ce qui a eu
pour effet une montée de
l'inégalité ". Ainsi,
l'explication par les
institutions et les normes,
c'est-à-dire par des choix
politiques, " intègre en un
seul récit l'ascension et la
chute de l'Amérique de la classe
moyenne ". Pour saisir cette
mutation, revenons à la "
grande compression " initiée
par le New Deal : grâce à
l'action sans précédent des
pouvoirs publics, grâce au
pouvoir croissant accordé aux
syndicats, et surtout par une
politique fiscale inédite
frappant massivement les hauts
revenus, Roosevelt et, dans
l'après-guerre, son successeur
Harry Truman, président de 1945
à 1953, " ont bel et bien
réussi à opérer une
spectaculaire redistribution des
revenus et de la fortune vers le
bas, qui a rendu la société
américaine beaucoup plus
égalitaire qu'auparavant ".
La " grande compression " et sa
persistance constituent ainsi
une excellente preuve " du
rôle crucial des forces
sociales, et non de la main
invisible, dans la détermination
de la répartition des revenus ".
Or, si ces deux figures
historiques ont réussi à
transformer les Etats-Unis,
pourquoi les démocrates ne
pourraient-ils pas " répéter
leur exploit " ?
Tâche
difficile, concède Krugman, qui
croit plus réaliste une "
grande modération " qu'une
" grande compression ".
D'abord parce que le New Deal
est inséparable de la Grande
Crise puis de la guerre.
Ensuite, parce que le Parti
républicain, dans les années
1970, a été pris d'assaut par
des " révolutionnaires " qui
voulaient " défaire le XXe
siècle " : la bataille de ces "
conservateurs de mouvement " a
laissé des traces, notamment en
cassant les syndicats.
Mais il
y a des raisons d'espérer,
notamment parce que le
facteur-clé, selon Krugman, qui
explique que les Etats-Unis
n'aient pas réussi à bâtir un
Welfare State semblable aux
grandes nations d'Europe tient
au " racisme " du Sud : lorsque,
dans les années 1960, le Parti
démocrate a soutenu le mouvement
pour les droits civiques, la
coalition remontant au New Deal
a explosé. Les républicains ont
su alors exploiter le malaise de
nombreux Américains.
Or, des
études montrent que le racisme
et l'intolérance diminuent -
notamment parce que l'Amérique
devient moins blanche -, tandis
que la demande de protection
sociale augmente.
Beaucoup
refusent que l'Amérique, devenue
une société de défiance, soit le
seul pays riche à ne pas
garantir universellement, en
raison du poids des assureurs
privés, les soins médicaux
essentiels à leurs citoyens.
L'urgent sera donc d'instituer
un système d'assurance-maladie
universelle " qui couvre tout le
monde à vie ", en adaptant au
cas américain un modèle qui
s'inspire à la fois de la France
et de l'Allemagne. Ce " nouveau
New Deal " mènera aussi un
combat contre les inégalités,
impliquant la réhabilitation de
l'impôt, la hausse du salaire
minimum et un pouvoir accru des
syndicats.
Ce
brillant Manifeste des idéaux "
liberals " manque parfois de
nuances. Pour démontrer la
supériorité des modèles
européens, il semble les
idéaliser en négligeant leurs
évolutions. Sa dénonciation de
la droite ne s'accompagne
d'aucun vrai bilan critique sur
l'histoire des démocrates depuis
les années 1960. Quant aux
fondements de la position "
liberal ", ils ne sont guère
explicités. L'économiste ne cite
aucun philosophe pouvant étayer
sa vision : de John Dewey à
Ronald Dworkin, ils ne manquent
pas. Mais, alors que l'on
s'interroge, en France, sur ce
que peut signifier le "
libéralisme ", le livre offre
une belle illustration de la
grande tradition progressiste
américaine que la droite
conservatrice a voulu enterrer.
Serge
Audier
L'Amérique que nous voulons
de Paul
Krugman
Traduit
de l'anglais (Etats-Unis)
par Paul
Chemla
Flammarion, 360 p., 22 ¤.