Il y a comme ça des rencontres qu’on s’en veut de n’avoir pas photographiées. Non seulement des rencontres de personnes remarquables, mais des rencontres de croisements d’évènements qui valent d’être fixées en une image. Ainsi tout à l’heure, en débarquant à l’aéroport JFK de New York, je poursuivais ma lecture d’un essai passionnant tout en faisant la queue devant les guichets de l’immigration, un livre de Jérôme Meizoz intitulé Postures littéraires et sous-titré Mises en scène modernes de l’auteur (205 pages, Slatkine, Genève). Une analyse brillante non seulement de la mise en scène médiatique d’un trait physique ou d’un geste d’un auteur, mais encore, sans aucune connotation péjorative, une façon de faire face, de faire bonne ou mauvaise figure aux avantages et inconvénients de la position qu’il occupe sur la scène littéraire.
Consciemment ou non, tout artiste tient un rôle. Ce qui fait le lien entre la posture et la poétique d’un écrivain, c’est qu’elle se donne comme une conduite et un discours; l’auteur, dans son texte même, construit une image de lui qui prend ses distances avec sa biographie. “Les postures contemporaines de l’écrivain en re-lecteur lettré de la tradition, chez Pascal Quignard, Gérard Macé ou Pierre Michon, jouent d’ailleurs de ces traces d’appartenance à la grande littérarture” écrit Jérôme Meizoz, professeur de littérature française à l’Université de Lausanne qui vient d’ailleurs d’y animer un colloque sur la biographie. Il concentre plus longuement son étude sur la posture de l’authenticité chez Henry Poulaille, C.H. Ramuz et Jean Giono, l’authenticité étant un nouveau critère de valeur dans le champ littéraire entre les deux guerres (le langage du peuple est-il authentiquement rendu par des écrivains perçus comme étant issus du peuple ?); le purisme populiste dont se targue un Céline qui réussit un tour de passe-passe avec sa thèse de médecine transformée en livre :” En transférant éditorialement Semmelweis dans un corpus littéraire en 1936, Céline s’attribue la même prophétie autobiographique que celle qu’il a faite pour son personnage : comme Semmelweis, je resterai incompris de mon vivant et persécuté par les hommes.”; Blaise Centrars posant en bourlingueur et Charles-Albert Cingria en bouffon… Cet essai de sociologie littéraire est particulièrement original et stimulant pour appréhender autrement le statut et les représentations de l’auteur moderne.
Bref, j’en étais là de ma réflexion, en me demandant quel écrivain mériterait d’être déchiffré à travers sa posture pour avoir été englouti par elle, une fois évacués les plus évidents et les moins intéressants (Houellebecq, Angot, Sollers); c’est alors que, levant les yeux pour aviser les tamponneurs de passeports, je croisai du regard le poste de télévision géant trônant au-dessus des files de voyageurs afin de les faire patienter. La réponse était là qui s’affichait sur l’écran de CNN : “Le romancier Norman Mailer est mort à l’âge de 84 ans”. La couverture du livre sur les Postures littéraires et en second plan le portrait de Mailer en baroudeur exténué, voilà l’image que je regrette de ne pas avoir faite. C’est peu dire qu’il a construit sa biographie. A croire qu’il n’écrivait que pour ça : les polémiques et bagarres avec Truman Capote ou Gore Vidal (autres fameuses postures), la violence de ses divorces, et puis les coups , les effets d’annonce, la gloire des deux prix Pulitzer, les films ni faits ni à faire, la course absurde à la mairie, les beuveries à scandale, les excès en tous genres et surtout les engagements politiques… Sa mort n’en est pas moins perçue comme la chute d’un géant des lettres américaines. Aucun doute, il appartient bien à l’histoire américaine du dernier demi-siècle. Mais laquelle ? l’histoire littéraire, urbaine, politique, sociale, mondaine, ou tout simplement son histoire culturelle ? Le poncif de “l’enfant-terrible-de-la-littérature-américaine” lui collait encore aux basques à la veille de ses 85 ans.
S’il en est qui s’est construit
un personnage et en a fait
l’ambassadeur de son oeuvre
jusqu’à la déformer et
l’éclipser, c’est bien lui
(contrairement à un William
Styron par exemple, pour en
rester à ses congénères). Mailer
est à lui seul une sorte de
légende new yorkaise. C’est
peut-être cette spirale, dans
laquelle un écrivain finit par
être connu pour sa
notoriété, qui lui a fait écrire
quelques
livres
de trop, notamment le dernier,
Un château en forêt,
roman sur la jeunesse d’Hitler,
franchement sans intérêt alors
que ça se veut une méditation
d’une grande ambition sur la
genèse de la folie absolue.
Autant relire Les nus et les morts (1948), son morceau d’anthologie sur une bataille imaginaire dans le Pacifique, Un rêve américain (1965) ou Pourquoi sommes-nous au Vietnam (1967), parabole sur l’engagement américain à travers la partie de chasse au grizzili d’un groupe de Texans en Alaska, et même ses reportages et autres morceaux de journalisme littéraire parfois présentés comme des récits, des romans ou autres (sur la mission Apollo 11, la convention présidentielle de 1968 et le siège de Chicago, le match Ali-Foreman au Zaïre oui la vie et la mort de Lee Harvey Oswald). Ils laissent de bons souvenirs et le goût du revenez-y, même si Mailer s’est dès ses débuts revendiqué comme un héritier du naturalisme littéraire. Après, ça a commencé à se gâter, surtout quand il s’est laissé dominer par un ego surdimensionné, même si le poignant Chant du bourreau (1980) sur l’exécution de Gary Gilmore a donné l’impression qu’il état à nouveau à son meilleur. On verra bien ce qui restera de Norman Mailer une fois ses livres séparés du bruit qu’ils ont fait, et son oeuvre débarrassée de sa posture d’auteur.
(”Mailer en campagne pour la mairie de New York, 1969″ photo Neal Boanzi/NYT; portrait par Christina Pabst)

