Jean-Bertrand Pontalis
"on
a beau ne jamais trouver, on ne peut
pas se passer de chercher ses
origines"

Le secret des
origines, faire la lumière : telle
est l'ambition d'une vaste
littérature. A commencer par la
Bible qui est peut-être un immense
récit des origines. Mais pourquoi
cette obsession du point de départ
fondateur ? Nous avons interrogé
l'écrivain, psychanalyste et éditeur
J.-B. Pontalis, qui décrypte ici cet
" amour des commencements "
La spécialiste de littérature
allemande Marthe Robert voyait
dans le " roman familial " de
Freud le point de départ de tout
roman (1). Pour elle, le roman
des origines est l'origine de
tout roman. En tant que
psychanalyste, qu'en pensez-vous
?
D'abord une précision.
Aujourd'hui, souvent,
l'expression roman familial
est comprise de travers.
Beaucoup l'utilisent pour
désigner une sorte de légende
qui existe dans toutes les
familles et y est véhiculée de
génération en génération. Or, en
psychanalyse, le roman
familial a un sens précis.
C'est ce que s'inventent les
enfants, le premier roman en
somme, dont le thème, le plus
souvent, est que l'enfant n'est
pas le produit de ses géniteurs
mais qu'il a été adopté ou
trouvé. Cela renvoie à un petit
texte de Freud, un texte de
quatre pages publié en 1909 et
qui a eu un retentissement
extraordinaire. Auparavant, dans
ses lettres à Wilhelm Fliess,
Freud parle déjà du roman
familial. Il l'attribue à
des paranoïaques s'inventant,
dans un délire des grandeurs,
une généalogie prestigieuse et
des parents exceptionnels. Il
appelle cela " Le roman
familial des névrosés " -
mais concerne-t-il seulement les
névrosés ? D'ailleurs ne
sommes-nous pas tous des
névrosés ? Il correspond
souvent, chez les enfants, à une
volonté d'échapper au complexe
d'Œdipe : ils construisent cette
fable pour se protéger des
sentiments trop forts où se
mêlent l'amour et la haine qui
les unissent à père et mère ;
ils tentent aussi de surmonter
la déception - mes parents, ce
n'est que ça ; moi, ce n'est que
ça ; - ou l'éviction par les
frères et soeurs, et de se
donner ainsi un statut
particulier.
Mais quel lien faites-vous
entre cette fiction des origines
et le roman en général ?
Le roman familial est un
phantasme, mais un phantasme que
l'on garde pour soi. On en est
convaincu mais on ne peut le
dire à personne. Ça, c'est très
intéressant quant au statut de
ce phantasme. Si on le dit, il
ne tient plus debout. Cela se
passe dans une zone à part,
comme dans le roman : on sait
que c'est faux mais on y croit.
Le roman, on a besoin d'y
croire. C'est le fameux "
mentir vrai " d'Aragon.
Souvent, les enfants posent la
question : c'est vraiment vrai ?
C'est pour de vrai ? Le sceau du
vrai... C'est tout le problème
de l'illusion à laquelle on
croit. D'ailleurs les grands
romans partent souvent d'un fait
réel - souvenez-vous Le Rouge
et le Noir, Madame Bovary...
Le roman c'est ça, raconter des
histoires, et en même temps
affirmer : " Je ne te raconte
pas d'histoires. "
Vous souscrivez donc à
l'analyse de Marthe Robert
lorsqu'elle écrit : " A
strictement parler, il n'y a que
deux façons de faire un roman :
celle du bâtard réaliste, qui -
attaque - le monde de front ; et
celle de l'enfant trouvé, qui,
faute de moyens d'action,
esquive le combat par la fuite
ou la bouderie. "
Pas vraiment. Voir dans le roman
familial l'origine de tout roman
me paraît un peu systématique.
Si vous prenez Proust, par
exemple, il n'y est question ni
d'enfant trouvé ni d'enfant
adopté. On y voit bien sûr des
origines partielles - pas
seulement l'histoire classique
de la madeleine ou du pavé, qui
sont des points de départ
faisant ressortir mille
émotions. Mais le vrai point
d'origine, me semble-t-il,
Proust cherche à y échapper. A
contourner le point fixe. A
retrouver le temps hors du
temps. Analogue au temps du rêve
qui mêle tous les temps et les
traverse. Dans le rêve, en
effet, tous les temps se
rejoignent et se télescopent. En
un sens, A la recherche du
temps perdu, c'est ça : un
immense rêve où des épisodes
d'enfance apparemment
insignifiants sont reliés à
d'autres plus récents, et tout
un monde social se construit...
Proust avait compris que la
quête des origines est forcément
vaine...
Vaine en effet, car on ne trouve
jamais. Prenez le fameux tableau
de Courbet, L'Origine du
monde. Cette origine
n'existe pas. Qu'est-ce que
montre Courbet ? L'ouverture du
sexe féminin, rien au-delà. Pas
la matrice. Rien de ce qui fait
que des enfants sont venus de
là. Quant à la jouissance qui
s'y attache, évidemment, elle
n'est pas représentable.
Pourtant, ça n'empêche pas le
romancier de continuer à creuser
la piste des origines. Pourquoi
ce besoin ? Pourquoi cet " amour
des commencements " qui est le
titre même de votre
autobiographie ?
En ce qui me concerne, je
voulais comprendre comment il se
faisait que l'enfant quasi
mutique que j'avais été avait pu
devenir un adulte dont toutes
les activités - psychanalyse,
édition, écriture - passaient
par les mots. Ici, la clé,
c'était la parole. Mais il n'y a
pas de commencement premier, il
n'y a que des nouveaux
commencements.
J'ai choisi celui-ci comme
j'aurais pu en choisir un autre
(l'entrée au lycée, la
découverte de la
littérature...). Maintenant,
pourquoi " l'amour des
commencements " ? Je suppose
que le contraire de cette
formule serait " la haine des
fins " - mort, chute,
déclin... La fascination des
commencements est évidente :
c'est la première question que
se pose l'enfant : d'où je viens
? qu'est-ce qui fait que je suis
comme je suis ? Les biographies
commencent toujours par un
chapitre sur la famille.
Evidemment, il n'y a pas de
réponse. Mais on a beau ne
jamais trouver, on ne peut pas
se passer de chercher. Presque
tous les grands mythes sont des
mythes des origines. La Bible
est un immense roman des
origines... Et la Théogonie
d'Hésiode. Même les grands
textes philosophiques comme les
Méditations, de
Descartes, La Phénoménologie
de l'esprit, de Hegel,
peuvent se lire comme des romans
des origines et pourquoi pas
aussi L'Interprétation des
rêves de Freud ?
Y a-t-il un rapport entre
roman des origines et nostalgie
?
Bien sûr. Il y a " l'amour
des commencements ", mais il
y a aussi l'idée selon laquelle
la vie est une succession de
séparations et de deuils. Dans
ce cas, ce qui est valorisé,
c'est moins le paradis perdu que
la perte. Une perte que vient
peut-être combler l'écriture.
Parce que, quand on y songe,
c'est tout de même bizarre
d'écrire. Qu'est-ce qu'on
cherche à retrouver, à
reprendre, à réparer ? De quoi
cherche-t-on à se consoler ?
Quelles blessures veut-on
panser, quelles plaies colmater
? Je sais bien que le mot "
origine " renvoie assez
naturellement à " péché originel
". Ce péché originel qui
consiste à s'être séparé de
Dieu, à s'être affirmé, à avoir
conquis la liberté. L'origine du
roman serait-elle dans ce péché
premier ? Là, j'avoue que je ne
peux pas vous répondre. Car,
même si c'est étrange pour un
psychanalyste, j'ai toujours
prétendu que je n'avais aucun
sentiment de culpabilité !
Propos recueillis par
Florence Noiville
(1) Roman des origines et
origines du roman, Grasset,
1972.
© Le Monde 23/05/08
Daniel Mendelsohn
Daniel Mendelsohn
Chacun sait d'où il vient, tôt
ou tard
Je suis enclin à penser que,
pour l'essentiel, les origines
(quelles qu'elles puissent être,
psychologiques, intellectuelles,
familiales, génétiques, etc.)
sont susceptibles d'être "
inconnues " simplement, plutôt
que " secrètes ". " Secret "
implique une sorte d'agencement
: quelqu'un est supposé nous
avoir délibérément caché nos
origines et nous (nous, les
écrivains, selon toute
vraisemblance) sommes ici pour
porter secours à ces origines
échappées du sombre mystère dans
lequel tout a été délibérément
voilé (...). Nous voulons,
lorsqu'il y a un secret, le
connaître. Ou plutôt le
dévoiler. Ce qui, naturellement,
conduit à " faire la lumière ".
Car la concupiscence éveillée
par le mot " secret " est
contrebalancée, triomphalement,
par la vigoureuse forme verbale
sans ambiguïté du plus
élémentaire de tous les verbes,
" faire " : nos origines nous
sont peut-être obscures, mais
nous allons faire quelque
chose... que diable ! Et en
effet, ce que nous faisons (ou
nous avons l'illusion de faire),
c'est imiter Dieu lui-même, en "
faisant la lumière ". Et quel
écrivain ne se plairait pas à
penser qu'elle ou il, comme
Dieu, crée quelque chose - qui,
de surcroît, est d'une lumineuse
bienfaisance ?
(...) Il me semble qu'il
serait plus fructueux que je
vous parle non pas en tant
qu'écrivain, non pas en tant
qu'auteur des Disparus,
mais en tant que je me trouve
être aussi un spécialiste de
lettres classiques et, en
particulier, de la tragédie
grecque. Car le texte le plus
ancien de la tradition
occidentale qui se préoccupe de
ce que nous pourrions appeler le
diptyque épistémologique auquel
le titre de notre table ronde se
réfère (secret/lumière - ou
comme je préférerais le penser,
inconnaissable-recherche), c'est
une tragédie grecque. C'est
évidemment Œdipe de
Sophocle. C'est le texte le plus
ancien de l'Occident qui se
préoccupe pleinement des
origines secrètes et de faire la
lumière - c'est-à-dire l'exemple
le plus ancien d'un roman
policier dans le canon
occidental.
J'éprouve une certaine
excitation secrète à l'idée de
pouvoir parler de roman policier
en cette circonstance, dans la
mesure où c'est un genre qui
n'est peut-être pas en général
le sujet de considérations aussi
nobles que celles qui nous
réunissent ce soir. Toutefois,
bien que l'Œdipe de
Sophocle procède véritablement
comme un roman policier
classique (la crise effroyable
au début, qui peut être imputée
à un meurtre atroce ; la
poursuite du meurtrier,
comprenant les interrogatoires
de nombreux témoins, conduisant
au moment crucial de la
révélation de l'identité du
meurtrier - qui est en soi
problématique puisque c'est
aussi l'identité du détective -
; l'ultime acquiescement épuisé
à la justice et aux
dénouements), bien que l'Œdipe
de Sophocle soit rempli de
figures rhétoriques ingénieuses
qui font de lui un sujet idéal
pour une conférence consacrée au
roman, ce qui en fait l'intérêt,
pour mon propos, c'est la façon
dont il démystifie avec succès,
peut-on dire, la notion de "
secret " des origines ; et la
façon dont il nous rappelle
âprement que le travail,
ostensiblement héroïque, de mise
en lumière est le plus souvent
exténuant, terne et même
douloureux.
Car même s'il est vrai qu'à
un certain niveau les origines
d'Œdipe ont été " mises au
secret ", loin de lui, d'une
manière très spectaculaire et
littéraire (l'exposition de
l'enfant royal, le sauvetage
inespéré, les années d'enfance
sans savoir qu'il a été adopté),
l'épouvantable plaisanterie de
la pièce consiste dans le fait
que les origines qu'il brûle de
découvrir, le coeur du mystère
qui l'a hanté et a empoisonné sa
ville, ne sont, au bout du
compte, pas plus un mystère que
celui de n'importe quel homme :
Œdipe est venu au monde comme
nous tous (et il le sait mieux
que quiconque parce qu'il est
retourné vers la matrice même où
il a été conçu). Si nous suivons
certains philologues anciens
dans leur lecture du nom du
héros oida (je sais) +
pou (où), nous pouvons alors
dire qu'il " sait où " se
trouvent en effet ses origines,
d'où il vient - question que
tout enfant finit par poser, à
un moment donné. Chacun sait
d'où il vient, tôt ou tard
(c'est loin d'être un secret,
comme tout adolescent pourrait
vous le dire ; le problème
grotesque du pauvre Œdipe tient
au fait qu'il l'apprend de sa
propre mère).
Maintenant pour ce qui est de
l'admirable travail de mise en
lumière dans lequel, comme nous
nous plaisons à l'imaginer, nous
autres écrivains excellons, l'Œdipe
de Sophocle nous montre aussi
qu'il est non seulement
difficile, frustrant et même
douloureux, mais qu'il peut
dévoiler des choses que nous ne
voudrions pas, en fin de compte,
savoir. Chaque secret
mérite-t-il d'être éclairé ? Si
la mise en lumière du passé
signifie l'incapacité d'avoir un
présent - une notion
anti-freudienne, je sais bien,
et plutôt impopulaire à une
époque où l'exhibition spontanée
des secrets les plus intimes de
chacun est aujourd'hui
considérée comme un épisode
courant de la vie sociale -, je
n'en suis pas si sûr.
Traduit de l'anglais
par Pierre Guglielmina
© Le Monde 23/05/08
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