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Plaidoyer
Pour la Créolité

Par Thierry Bayle
Magazine littéraire n° 320
avril 1994

 


"Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle", par Raphaël Confiant. Ed. Stock
"Eloge de la créolité", par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant; Ed.Gallimard.
"Ravines du devant-jour", par Raphaël Confiant. Ed. Gallimard
Les écrivains de la jeune génération créole vouent aux gémonies leur père spirituel, Aimé Césaire. Au moment même où d'autres le célèbrent.

Pour son quatre-vingtième anniversaire, Aimé Césaire n'est pas à la fête. En guise de biographie, le romancier Raphaël Confiant dresse un réquisitoire à l'encontre de celui qui, comme l'écrit Jean Bernabé dans la postface, fut la proue et le flambeau des jeunes auteurs créoles. Au lieu d'une hagiographie, "Aimé Césaire, Une traversée paradoxale du siècle" propose un portrait au vitriol du "père tutélaire" de la jeune génération, selon le mot de Patrick Chamoiseau. De quoi s'est rendu coupable le grand poète martiniquais ? D'avoir dénoncé l'oppression du tiers monde par l'Occident dans son cabinet de poète, par la voix du "Discours sur le colonialisme" (1950), tout en siégeant quarante-sept années au Palais Bourbon où il a prôné la loi d'assimilation (ou de départementalisation) pour les Antilles-Guyane et la Réunion, votée en 1946. "Les Antilles françaises d'aujourd'hui souffrent d'un péché originel : celui de l'assimilation... Césaire n'a conçu qu'un avenir de province française pour les Antilles", dénonce Confiant. Cette analyse politique vaut pour la culture créole, vidée de sa sève au profit d'un "sérum métropolitain". Or, Confiant, Chamoiseau et Bernabé n'ont eu de cesse d'appeler à la renaissance de la créolité, à laquelle Edouard Glissant, qui publie un nouveau roman ("Tout-monde", Ed.Gallimard), n'est pas étranger, notamment vec "La Lézarde" , Prix Renaudot 1958.

"Il est temps pour le vieux roi d'aller dormir", écrivait Césaire dans "La tragédie du Roi Christophe". Les enfants spirituels ont tué leur père. On le vérifie dans "Eloge de la créolité", cet ouvrage collectif signé Jean Bernabé, Patrick Chamiseau et Raphaël Confiant, réédité en édition bilingue chez Gallimard. Ouvrage d'autant plus fondamental qu'il préfigure un renouvellement radical de la littérature créole et donne une assise théorique aux textes de fiction signés depuis par Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour "Texaco", et Confiant, prix Novembre 1991 pour "Eau de café. Ravines du devant-jour", récit savoureux sur l'enfance d'un "Chabin martiniquais", provient directement de ce texte baptismal.

Dénonçant le cancan culturel imposé par la culture française "Eloge de la créolité" invite à renouer avec la tradition orale, à "procéder à l'insémination de la parole créole dans l'écrit neuf". Ce triumvirat créole incite à un déplacement du centre de gravité vers les profondeurs de la culture populaire. Le romancier créole se devra d'être "le récolteur de la parole ancestrale, le jardinier des vocables nouveaux".

Cette conférence prononcée en mai 1988 au festival caraïbe de la Seine-Saint-Denis est devenue un véritable manifeste de la créolité. Mais ce manifeste n'est pas resté lettre morte. Il permet l'accomplissement de ce beau récit qu'est "Ravines du devant-jour". Comme par hasard, l'institutrice du futur écrivain le met en garde : "Raphaël, le créole est un patois de nègres sauvages et de coulis malpropres." L'enfant déteste le français. Il verra sa maitresse fêter la bonne note d'un inspecteur "en se faisant coquer toute debout derrière une porte". La traduction s'impose-t-elle ?

Tout le génie verbal et il est grand dans ce récit de Raphaël Confiant est d'allier une langue française à la syntaxe très pure à la richesse vernaculaire de la langue populaire. Cela donne une foultitude de néologismes comme la "déshonnêteté", la "maigrichonnerie", "la boutique désachalandée", "l'heureuseté", "incomprenable", sans parler d'une "fille malparlante". Mais que l'on ne se méprenne pas. Cette inventivité n'est pas anecdotique. Elle n'a pas le toc du romantisme moyenâgeux prêché par un autre manifeste, la fameuse préface du "Cromwell" de Victor Hugo. La langue de Confiant n'est pas factice. Elle forme un tout, un organisme vivant, un univers nouveau, où la richesse vocale est intégrée à la langue.

Pour la grand-mère de l'auteur, "déchiffrer le français, pour elle qui ne s'esbaudoit que dans le créole, est aussi raide que de grimper un morne". Son petit-fils aura le mérite de grimper sur l'arbre de la langue française, de secouer la poussière du vieux dictionnaire. Ainsi se fait-il l'interprète de la "fulguration indomptée" du dire, parlant des senteurs d'un magnolia qui "emparadisent l'atmosphère", d'un "chef dévirgineur de négrillonnes" et du "foudroyant émotionnement" éprouvé à huit ans devant une péripatéticienne noire dont les seins sont sur le point de crever le tissu qui les contient : "Tu n'auras pas goûté pour de vrai à sa chair somptueuse mais l'écriture comblera cette inconsolation".

C'est à neuf ans que Raphaël Confiant date la fin de son enfance : "Ton enfance s'est achevée avec la conscience du temps (et de sa fuite de fol coursier)". Une enfance qu'il sait dire avec une langue chaude et pétillante, à la sensualité solaire. Peut-être le renouveau de la langue vient-il du côté des Antilles ? Raphaël Confiant parle d'un monsieur qui "n'utilise pas un français-banane mais un vrai français, un français-France, plein de broderies et de diaprures..." Ces broderies, ces diaprures, l'écrivain les conjugue avec les richesses de la créolité. Sans détourner le fleuve-langage de son origine créole, selon le précepte de "L'Eloge". C'est ce cachet d'authenticité qui confère son universalité à l'œuvre de Confiant.