"La
Mort du Colibri Madère"
de
Claude-Michel Privat,
L’Harmattan
– Lettres des Caraïbe

Chronique d’une mort annoncée
par Pierre Pinalie
C’est au Carbet que commence ce
roman au cours de l’enfance de
l’auteur, quand il n’y avait pas de
lycée sur la côte caraïbe, et quand
les fêtes locales se déroulaient
autour du « chouval bois » et parmi
les « joupas » installés sur la
place. Colibri va être le héros
central du livre présent partout,
même dans les voyages en France,
habitué qu’il était à accompagner
les Antillais, quand ils arrivèrent,
par exemple, dans les bateaux
négriers. Fille de Man Doudou,
moitié coolie moitié caraïbe, Ti
Renée occupe une place centrale dans
le livre. Frappée par son mari, elle
avait « pris son paquet » et s’était
consacrée à l’éducation des enfants
de sa famille, tout en aidant Man
Doudou pour les travaux de la
maison. Décontenancée et malheureuse
devant la mort de Colibri, elle doit
se reconstituer pour se guérir du
saisissement causé par cette mort.
Et l’oiseau qui est mort interpelle
tout le village qui se demande si la
Terre va trembler et si la Montagne
va recommencer à cracher.
Pipiri
et Colibri
Et la vie reprend, trois jours après
avec le Colibri nouveau, revenu, qui
pirouette et vole de fleur en fleur
et même dans la tête de
tous les habitués de la réunion
qu’on appelait le Sénat.
Et le personnage important de ce cercle,
Missié René, un érudit
qui aimait écrire, refait vivre
au lecteur des tranches de l’histoire
de la Martinique, en faisant chaque
soir une petite synthèse des
faits écoulés.
Dans le symbole, Pipiri, le matin
prend la première place, et
Colibri ne manque pas de se rendre
dans la capitale, Fort-de-France,
dans le tohu-bohu de la ville et les
rugissements des bradjaks, vieilles
voitures restaurées pour le
Carnaval. Ainsi, l’auteur nous
fait découvrir et parcourir
la Martinique d’antan, même
s’il ne manque pas de relier
le passé au présent.
Et Colibri nous emmène à
la découverte du passé,
jusqu’à nous embarquer
sur les caravelles de Colomb, et nous
faire faire escale à Madère,
peut-être pour nous expliquer
son nom. Puis nous voyons défiler
l’histoire depuis le Code Noir
jusqu’à l’Abolition,
avec l’arrivée des Coolies,
et même jusqu’à
l’œuvre du Poète
Député-Maire. Et dans
tout cela, Colibri rapporte des nouvelles
y compris des banlieues de Paris où
le mélange est difficile et
les relatons tendues.
En arrière-fond, effectivement,
selon les nouvelles de Colibri, la
société se transforme
en un marécage nauséabond,
et l’entrechoc des civilisations
pose des problèmes que Missié
René et ses amis comprennent
difficilement, sans parvenir à
aller au fond des choses. Et même
Colibri, bercé en haut du vieux
manguier, se laissait endormir par
ces histoires. Il est également
intéressant de noter que Claude-Michel
Privat n’oublie pas la participation
des Antillais aux guerres européennes,
14-18 et 39-45, et le cas de Lucien
est particulièrement honorable
et lumineux, puisque ce fils de poilu
avait vécu la Dissidence vers
l’île de la Dominique,
pour ensuite participer à la
deuxième guerre mondiale.
Présent ensuite dans toutes
les campagnes militaires, il avait
fini sa carrière en s’installant
avec sa famille dans une banlieue
du sud de Paris, où se enfants,
petits colibris, se mélangeaient
aux petits pigeons des pavillons avoisinants.
De 1950 à 1965, on assistera
à une forte immigration antillaise
et africaine en France, et les oisillons
vont se transformer car nombre de
petits colibris vont naître
au pied du marronnier, et même
certains Antillais vont choisir la
France pour leur installation définitive.
Mais il y a le malaise de la sous-France,
et le fait que le principe d’égalité
soit bafoué.
L’Homme
hors-couleur
Et Claude-Michel Privat poursuit,
tout au long de son ouvrage, ses jugements
sur les comportements des uns et des
autres, qu’il s’agisse
des immigrés chinois plus respectés
que les autres en raison de leurs
moyens financiers, en soulignant que
le principe de l’égalité
de la République est bafoué.
Et s’exprimant par le bec de
Colibri, notre auteur pense qu’il
vaut mieux travailler à une
éducation et une information
objectives afin de faire évoluer
l’idéologie des communautés
antagoniques. Et Colibri, posé
sur une branche, pense qu’il
vaut mieux travailler à la
reconnaissance de l’homme hors-couleur,
afin de faire progresser l’idéologie
des communautés antagoniques.
Très international, le livre
entraîne le lecteur jusqu’en
Argentine où le prix d’une
maison est bien inférieur au
prix martiniquais, et l’auteur
parle aussi des ouvrières chinoises
surexploitées dans leur travail
et sous-payées dans la fabrication
de poupées pour les enfants
occidentaux. Cependant, les pays occidentaux
arrivés à l’apogée
de leur puissance économique,
voient leur population diminuer et
leur influence géopolitique
décroître. Étonnant
livre situé presque dans le
vol de Colibri, avec un clair regard
sur le monde et la société,
et une analyse très pertinente
des personnages. On est fondamentalement
dans le monde créole qui n’est
ni enfermé ni aveugle, et qui
doit s’ouvrir et voyager. Et
quelle belle originalité que
de suivre tout cela à partir
du vol étonnant du petit hélicoptère
coloré qui reste une caractéristique
de notre Amérique tropicale.
Et d’ailleurs, comment interpréter
le titre qui fait allusion à
la mort de cet oiseau symbolique et
merveilleux ? Refusons cette
idée de la disparition de la
beauté et armons-nous plutôt
pour abattre le « dépeceur
de charognes, le vautour maigre qui
plane sur son domaine »
(citation de Maupassant).
Pierre
PINALIE