A l'affiche
Cinéma
Expositions
Musique
Théâtre

 

 

 


powered by

FreeFind

Lien1
Lien2 Lien3

Pierre Pinalie , une passion pour les langues

Polyglotte accompli, il publie ces jours ci une septième édition, entièrement revisitée  de son dictionnaire français créole que par modestie il qualifie d'élémentaire. Comme en témoigne l'entretien qu'il nous a accordé, au cours duquel on sent la retenue imposée par l'idée même de publication, Pierre Pinalie n'est pas l'homme de la moitié du gué. Et ce n'est pas là la moindre de ses qualités.

 

Pierre Pinalie comment vous présenter?


1/ Je suis toujours touché mais un peu gêné d’être interviewé, mais si je le suis, ce n’est pas parce que je l’ai demandé. Par ailleurs, j’ai forcément beaucoup de choses à dire sur mon séjour en Martinique, puisque je suis ici depuis une trentaine d’années, alors que j’avais en France passé 20 ans en province, et 20 ans à Paris. Je me permets donc de m’imaginer quelque peu martiniquais, même si on m’appelle le petit blanc des dernières colonies. Et si je vis dans ce pays, c’est que j’y étais venu pour découvrir le pays d’une épouse. J’ai d’ailleurs été marié deux fois avec une martiniquaise, ce qui m’a donné deux fils métis, et j’ai rapidement découvert le plaisir de vivre dans ce pays avec un intérêt et une passion pour la culture locale, en n’oubliant jamais l’histoire du pays avec ce que cela comporte comme drames et comme horreurs dans le passé. J’ai d’abord résidé au Vert-Pré, dans la campagne, avant de venir m’installer à Fort-de-France pour aller plus aisément à l’université, et j’ai enseigné longtemps au lycée de Trinité avant de faire des recherches à l’UAG, sur le créole.

En effet, c’est l’espagnol que j’enseignais au lycée, et le créole qui est devenu ma passion et mon activité professionnelle, et cela m’a donné une profonde connaissance des problèmes du créole, et la merveilleuse possibilité de rencontrer encore aujourd’hui des centaines d’élèves et d’étudiants avec lesquels j’ai toujours eu d’excellents et de charmants rapports.


 

2/D'où vous vient cette passion pour les langues?


Pendant la seconde guerre mondiale, entre 1940 et 1944, mon père originaire de Dordogne et qui avait été muté à Fécamp en Normandie, a envoyé son épouse et ses quatre enfants dans sa province d’origine, c’est-à-dire en zone libre, pour les mettre à l’abri des bombardements. Parlant français avec ma mère, et le patois périgourdin avec ma grand-mère, j’ai très vite été en contact avec une Espagnole réfugiée en France après la guerre civile espagnole, et qui avait proposé à ma mère de l’aider à m’élever. J’ai donc commencé à parler l’espagnol, qui est devenu ma deuxième langue. Et c’est sans doute de là que m’est venue cette passion pour les langues, car lorsqu’en classe de quatrième, au lycée (il n’y avait pas de collèges à l’époque) j’ai choisi l’espagnol après l’anglais, je suis resté premier jusqu’au bac.

Qui plus est, par la suite, alors que je travaillais dans un kibboutz d’Israël avec des rescapés des camps de concentration, j’ai découvert un journal dont le titre était espagnol « La verdad ». Et c’est alors que j’ai eu la profonde surprise de voir que c’était écrit dans un espagnol écrit phonétiquement, différent de celui d’Espagne. Et c’est là que j’ai découvert que c’était du « ladino » ou « judéo-espagnol », langue parlée depuis toujours par les Juifs qui avaient été expulsés d’Espagne par les Rois catholiques en 1492. En effet, jusqu’à aujourd’hui cette communauté des Juifs d’origine espagnole continue de parler l’espagnol de façon particulière dans la prononciation, et d’ailleurs, pendant des siècles ils avaient écrit cette langue avec l’alphabet hébraïque. Et étant revenus à l’alphabet latin au XXème siècle, c’est ce qui m’a permis de découvrir dans ce journal « La verdad » des textes écrits phonétiquement. Et par la suite, j’ai fait des recherches, et j’ai passé un « Diplôme d’Études Supérieures » de judéo-espagnol. C’est dans ce but que j’avais appris l’alphabet hébraïque, pour pouvoir faire une recherche linguistique sur un ouvrage que m’avait imposé un professeur (« L’Obligation du devoir des cœurs » de Bahya Ibn Paquda). Parallèlement, il m’est aussi arrivé d’apprendre l’alphabet arabe, et l’alphabet bulgare (cyrillique) car les Juifs de différents pays, originaires d’Espagne, continuaient de parler l’espagnol, mais en l’écrivant avec différents alphabets.

Mais c’est plus tard, au cours de mon premier mariage, que je me suis retrouvé aux Nouvelles-Hébrides (Vanuatu) et que ma belle-mère, originaire de Fort-de-France m’a régulièrement fait entendre des contes et des poèmes en créole, ce qui m’a fait entrer dans une nouvelle culture, culture que j’ai à nouveau rencontrée dans ma seconde belle-famille, où le créole était souvent parlé à la fin des repas. Et au Vanuatu, je me suis également intéressé au bichlamar, pidgin d’anglais et de mélanésien, et permettant un contact entre les Canaques d’une quarantaine d’îles, qui parlent plus de quarante langues différentes qui ne leur permettent pas de correspondre ; en réalité ce bichlamar est un créole d’anglais. Et il y a trente ans, quand je vivais au Vert-Pré, j’avais des voisins qui ne parlaient que le créole, y compris avec leurs enfants très jeunes qui le parlaient également. Et c’est alors que j’ai commencé à faire d’innombrables recherches qui m’ont permis de conserver des milliers de fiches qui ne pouvaient que me pousser à publier des ouvrages.


 

3/ Vous publiez une 7ème édition de votre dictionnaire élémentaire français créole, comment vous un "métro" comme on dit en êtes vous arrivé là?


C’est ainsi que j’ai d’abord publié un livre sur les proverbes créoles chez Désormeaux, maison d’édition où j’ai également publié un petit ouvrage sur les prénoms prioritairement utilisés en Martinique. Puis, j’ai eu envie de fabriquer un outil que j’aurais aimé posséder quand je suis arrivé en Martinique, c’est-à-dire un dictionnaire français-créole, ce qui me paraît totalement indispensable pour les étrangers qui arrivent ici et qui ont envie de parler la langue locale. Je pense cela, car les dictionnaires créole-français qui peuvent être très riches, ne peuvent guère servir aux apprenants car ils ne disposent pas d’une grande littérature écrite qui les pousseraient à chercher dans un dictionnaire. Par contre, s’ils veulent parler la langue locale, ils ont besoin d’un vocabulaire pour exprimer leur pensée, et d’une grammaire pour apprendre à former des phrases correctes. En effet, les créolophones qui parlent spontanément la langue, n’ont pas besoin d’un ouvrage pour comprendre ce qui se dit, mais à l’inverse, une grammaire peut les aider à remonter vers la langue des anciens, car ce qui se dit aujourd’hui dans tous les discours se dit dans un créole qui est très francisé, et donc très « décréolisé ».

Comme de grands linguistes ont réalisé une certaine modification de l’écriture, j’ai pensé que le dictionnaire que j’avais publié en 1992 était écrit dans l’ancienne orthographe. Donc je me suis dit qu’il était indispensable de corriger ma première édition, et c’est pour cela que je publie un nouveau « Dictionnaire élémentaire français-créole » que j’ai, en outre, enrichi d’un grand nombre de mots. Certes, je n’ai pas la prétention de donner des leçons, mais je me dis que ce que je fais peut être utile à ceux que certains appellent les « venants d’ailleurs ». En effet, selon moi, quand on vient s’installer dans un pays, il est insuffisant de ne s’intéresser qu’aux plages et aux bateaux, et qu’il est toujours très beau de découvrir une culture, de se rapprocher des habitants, de communier avec eux dans un parler local riche et beau, de mieux comprendre la mentalité et les problèmes de la population. C‘est ainsi qu’il existe une fusion profonde entre la langue et la culture, et c’est ainsi qu’il est souhaitable, remarquable d’entrer dans une communion linguistique en se fondant dans la population.


 

Comment articulez-vous langue et culture?

4/ Qu’il s’agisse de la musique, du théâtre, de la politique, du sport, de l’enseignement, la langue est un outil qui permet d’innombrables rapports, et qui rapproche les gens entre eux. Et d’ailleurs, en raison d’une certaine « décréolisation », il sera souhaitable de développer l’enseignement du créole dans le primaire, au collège et au lycée, ce qui est fondamental dans la mesure où le créole est présent à l’université et est enseigné et récompensé par des titres comme le CAPES. Il est donc très souhaitable, c’est vrai, d’enseigner beaucoup plus le créole à l’école, et c’est dans ce but que des ouvrages plus modestes et plus lisibles pourront être utilisés par les enfants.


 

5/La Martinique entre Diglossie, au sens de Fergusson, et bilinguisme?


On pourrait faire une démonstration en marquant la différence entre la diglossie et le bilinguisme, mais pour le moment, cette analyse ne peut correspondre à la réalité de la rue foyalaise et de la campagne, car pour le moment on se trouve dans une situation linguistique que nous avons appelée la « décréolisation », et le but visé est donc une « recréolisation » afin d’éviter que le créole ne disparaisse. Et cette situation a quelque chose de mondial, puisque nombre de langues ont disparu et sont en train de disparaître, et que mondialement l’anglais est en train d’entrer dans une domination assez systématique. Par ailleurs, ces problèmes existent dans certaines régions ou dans certains pays, et on peut essayer d’analyser la situation en Corse, au Pays Basque, en Catalogne, en Galice, et bien évidemment dans les provinces de France ou d’autres pays. En réalité, une certaine internationalisation n’est pas véritablement souhaitable, car il est plus touchant de garder sa personnalité, son indépendance, son individualité culturelle, en transmettant ces qualités de génération en génération.


 

6/Au Québec les lois de 1971, destinées à protèger et à favoriser l'usage du français, semblent produire l'effet inverse, comme si la protection par la loi affaiblissait la vigilance citoyenne, faut-il pour autant renoncer à promouvoir le créole en Martinique?


En particulier, au Canada, le Québec est un grand exemple de défense de la langue, car dans cette province, le français continue d’être parlé, et ne semble pas reculer devant l’anglais qui, par ailleurs, est souvent connu et parlé. C’est ce modèle qui peut servir dans d’autres lieux, si on veut défendre, protéger et sauver un parler traditionnel existant depuis des siècles. C’est ce que l’on souhaite en Martinique où tout peut être fait pour défendre le créole, le répandre davantage en l’enseignant et en le pratiquant avec plus de respect de la grammaire et du lexique traditionnels. Avec une certaine naïveté, j’ai l’impression que ce que je réalise n’est pas inutile et peut même être utile non seulement pour les étrangers qui veulent apprendre la langue locale, mais aussi pour une certaine population qui comprend bien cette langue mais ne la parle pas constamment.


 

7/Croyez- vous, comme certains, à une unification des créoles?

Il existe aussi des différences entre les différents créoles de la Caraïbe (martiniquais, guadeloupéen, guyanais, haïtien, sainte-lucien, dominicais ),et il est certain qu’ il y aurait une grande difficulté à tous les parler correctement. Mais il est évident qu’on peut se comprendre d’une île à l’autre en parlant le créole de son pays d’origine, et cet ensemble linguistique constitue une grande richesse et une homogénéité culturelle. En conclusion, je me suis présenté en révélant ma passion pour les langues, en confessant ma modeste volonté de publier des ouvrages utiles, et en reconnaissant profondément la culture martiniquaise dans la langue, dans l’esprit, dans la littérature, dans les rapports humains. Et pour finir, je rappellerai que le dictionnaire que je viens de rééditer est une aimable volonté d’être utile et un discret souhait de ne pas déplaire aux lecteurs.

 

Recueilli par Roland Sabra