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La philosophie dans le laboratoire

Rita Mercedes

Une utile contribution de Pierre-André Taguieff pour clarifier le débat sur la bioéthique, identifier ses courants, poser ses limites

 

En dépit - ou peut-être à cause - du pouvoir grandissant des biologistes sur l'humain, les philosophes hésitent aujourd'hui à user de leur savoir et de leurs techniques pour entrer dans le champ, chaque jour plus tourmenté, de la bioéthique. C'est dire tout l'intérêt que l'on peut accorder à la dernière initiative de l'historien des idées et politologue Pierre-André Taguieff, directeur de recherches au CNRS.

Ceux qui connaissent tout ou partie de l'oeuvre foisonnante de l'auteur (sur le racisme et la judéophobie, le populisme, le conservatisme ou encore les théories du complot...) ne seront pas surpris par le style, le bouillonnement intérieur, la guirlande infinie des références bibliographiques. Quant aux autres, ceux qui ne connaissent pas ces écrits souvent perçus comme provocateurs, ils découvriront bien vite qu'une petite période d'acclimatation et d'apprentissage leur sera nécessaire avant de pouvoir prendre la mesure du propos.

L'un des plus précieux aspects de cet ouvrage, qui en comporte de nombreux, résulte de la distance originale à laquelle l'auteur choisit de se situer par rapport à son objet. " En quête de sens ", à un âge qu'il estime être celui du " nihilisme technicien ", Taguieff se doit de décrypter. Il le fait à merveille sur deux sujets essentiels, éclairant ainsi sous de nouvelles lumières quelques controverses parmi les plus importantes de notre époque.

LE DANGER DE L'EUGÉNISME

Le premier de ses travaux consiste à identifier les trois strates sous-jacentes de la bioéthique, trois strates selon lui " clairement définissables ", à la fois " consistantes " et " sources d'arguments ".

La première, la plus profonde et la mieux structurée, sinon la plus solide, est celle issue de la chrétienté et plus particulièrement de l'Eglise catholique. Dieu a créé l'homme à son image, conférant de ce fait à la vie humaine son caractère sacré. Interdiction éternelle est ainsi faite à l'homme d'agir aux confins des deux extrémités de son existence terrestre.

A fortiori, il est hors de question de modifier, d'une manière ou d'une autre, l'alphabet et la grammaire de ce Livre de la vie qu'il voit en son génome.

Aux antipodes, cette fois, du Vatican, on trouve la position écologique dans sa forme la plus extrême qu'est la deep ecology. " Il s'agit, écrit Taguieff, d'une forme nouvelle de fondamentalisme, caractérisée par une mystique panthéiste (tout est lié et sacré) et un sentiment esthétique doublé d'un souci éthique face à la nature, dont l'humain fait partie mais en tant qu'agent dénaturé, devenu particulièrement polluant dans la modernité. Dans cette éthique de la diversité de la vie, l'intégrité de la nature, génome humain compris, est la mesure de toutes choses. " Ce n'est plus la vie humaine qui est ici sacrée, mais bien la vie en tant que telle.

Entre ces deux extrêmes, enfin, la position humaniste, que Pierre-André Taguieff qualifie aussi de " prométhéenne ". Elle présuppose que l'homme est un dieu pour l'homme, implique l'idéal d'une maîtrise technoscientifique de la nature et entend que l'homme fasse tout ce qui est susceptible d'améliorer ses facultés et son bien-être.

Fort d'une telle géographie philosophique, et exposant pourquoi ces trois courants sont incompatibles, l'auteur affirme que le Comité consultatif national d'éthique (le CCNE, créé il y a un quart de siècle à l'initiative de François Mitterrand) est condamné à émettre des avis (bientôt près de cent) oecuméniques et, de ce fait, sans véritable objet.

Il nourrit aussi son propos du récent entretien accordé au Monde par le professeur Didier Sicard (Le Monde du 5 février) dans lequel le président du CCNE mettait solennellement en garde contre le risque croissant de la mise en oeuvre, en France tout particulièrement, d'une nouvelle forme d'eugénisme. Et toujours dans ses références géographiques, M. Taguieff d'inciter à penser que le professeur Sicard " rejoint pour l'essentiel les positions de l'Eglise ".

N'affichant pas clairement ses convictions, redoutant que la bioéthique soit happée par les sphères du relativisme post-moderne, le philosophe revient parfois avec bonheur sur des terres solides et connues. Par exemple, lorsqu'il cite Albert Camus et son Mythe de Sisyphe, dans lequel il affirme que le fait de juger si une vie humaine vaut ou non la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Une question qui se trouve au centre de l'actuel développement des pratiques du diagnostic prénatal.

Jean-Yves Nau

 

La bioéthique ou le juste milieu ; une quête de sens à l'âge du nihilisme technicien de Pierre-André Taguieff

Fayard, 364 p., 22 ¤.

 

 

© Le Monde  des Livres 15 juin 2007