Yann Moix
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Voici, pour la fin du monde, le livre le
plus noir des dix dernières années. Un monument de
cendres post-11 Septembre, fait de vieillesse et de
peur de la mort, mais dont le sujet n'est pas
seulement l'incontinence ou l'impuissance de Nathan
Zuckerman, le narrateur. C'est une cathédrale
détruite, dont le chœur est l'humiliation.
L'humiliation est un des plus grands sujets
littéraires qui soit, et le plus grand, le plus beau
peut-être : regardez Stendhal, Bloy, Kraus. Est
humilié, bien sûr, celui qui, après avoir écrit des
livres inoubliables, est condamné à porter des
couches-culottes. Mais est humilié, d'abord, l'homme
entouré de livres et possédé par la pensée,
condamné, de retour à New York, c'est-à-dire au
monde et au présent, à vivre dans les enfers d'une
autre incontinence : celle de la brutalité
consommatrice, de la vitesse abrutie des shows ;
d'une autre impuissance : celle à concevoir des
dieux lucides, créatifs, et tournés vers la mémoire,
l'art.
La littérature est défaite dans ce labyrinthe de
secousses beaufs ; et l'écrivain reste un humilié
perpétuel, dont l'œuvre est moquée, enfouie,
méprisée de toutes parts, et à chaque seconde.
Habiter le moment présent, décider de quitter la
présence des morts pour renouer avec les vivants
propose en réalité un programme plus mortifère que
prévu : les ténèbres ne sont pas la maison des
disparus, mais la localité des festifs, des
arrogants, des athées et des êtres sans génie qui,
dans toutes les rues rapides, nous bousculent.
Non, dit Roth dans ce grand livre désespéré qui
voudrait nous entraîner à disparaître une fois pour
toutes sans laisser d'autre trace que des mots, la
vraie vie n'existe pas sans la littérature.
Sans les écrivains, la vie n'est qu'un puits sans
fond, une vasque sans forme où grouillent des
particules chaotiques, abandonnées à une telle
imbécillité (appelée parfois liberté) qu'on ne
cherche jamais à la voir vraiment, à voir « au-delà
de l'image ». « C'est en fait lorsqu'il observait
les sottises des autres plutôt que lorsqu'il
observait ses prétendues sottises à lui que son
talent était à son plus subtil. » Oh oui, tout est
« profondément stupide et corrompu » et ne reste,
parmi la mocheté exponentielle du monde, que la
possibilité, gratuite, infinie, de se tourner vers
les œuvres d'art et la personne aimée. Bientôt,
avant votre disparition définitive et l'humus qui
s'ensuivra, vous aurez cessé d'être jeune, ravi,
béni par la vie très vivante : vous serez rattrapé
par le destin terriblement commun, insupportablement
humain, de la décadence biologique. « Et n'est-ce
pas, en fait, cette ombre omniprésente de
l'humiliation qui lie chacun d'entre nous à tout le
monde ? »
À la mystique communion des saints, eux-mêmes
docteurs en humiliations, correspond, sur la terre
ferme du présent le plus actuel, du présent
incessamment actualisé, et comme en négatif, une
communion des hommes par la déchéance. L'incapacité
de s'élever devient l'ennemi ultime - et comme
l'explique Roth dans le beau film que lui consacre
François Busnel (1), on est contraint à se situer,
dès lors, hors du monde. C'est une ascèse que de se
battre contre le désespoir. C'en est une, aussi, que
de le décrire aussi magistralement que Roth. Tous
les romans de Roth sont, désormais, des adieux
progressifs à ce qu'il a au moins autant aimé que
l'acte d'écrire : l'acte de vivre.
«Exit le fantôme» de Philip Roth
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-Claire
Pasquier, Gallimard, 327 p., 21 €.