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Périls sur l'Université

Le bonheur de vivre
1905-06 (150 Kb); Oil on canvas, 175 x 241 cm (69 1/8 x 94 7/8 in); Barnes Foundation, Merion, PA

 

Deux ouvrages collectifs constatent l'inexorable déclin qui entraîne les institutions du savoir dans la misère matérielle et morale

Peu avant l'élection présidentielle, la rumeur a couru tout Paris. Le monde intellectuel, disait-on, a basculé à droite. Jour après jour, philosophes et écrivains se sont trouvés convoqués dans les studios, bombardés de questions, sommés de cracher le morceau - " mais dites-le, avouez-le, bon sang, que vous votez Sarkozy ! " Après deux ou trois semaines, pourtant, l'opération s'est révélée décevante : les " ralliements " effectifs pouvaient se compter sur les doigts d'une main.

Cela signifie-t-il qu'il ne s'est rien passé ? Certes non. Car l'épisode aura rendu palpable le mépris quasi général dans lequel est tenu, désormais, l'intellectuel français. Pendant qu'une poignée d'essayistes était contrainte de rejouer la vieille comédie des clercs et de leur " trahison ", l'immense majorité des professeurs, des chercheurs, des savants, elle, était demeurée muette. Pire : elle observait en silence l'abaissement continu de tout ce qui lui tient à coeur, et le faible écho de ce processus inexorable dans les débats électoraux.

Coincés entre des journalistes, qui feignent de les prendre au sérieux, et des politiques, qui ne font même plus semblant, les gens d'études et d'idées savent maintenant à quoi s'en tenir. S'il faut chercher la nouveauté, elle est là. Non pas dans tel ou tel glissement idéologique, à droite ou à gauche, mais dans cette position de vigilance réfractaire, entre impuissance et colère : " Notre livre collectif est une tentative pour rompre ce silence. (...) Nous ne nous faisons guère d'illusions sur nos chances d'être entendus, tant est profonde une falsification de la réalité qui prend la forme d'un consensus d'Etat. Mais il est devenu insupportable de se taire ", écrivent Olivier Beaud, professeur de droit public à l'université Paris-II, et Pierre Jourde, professeur de littérature française à l'université Grenoble-III, en ouverture d'un volume intitulé Université : la grande illusion.

 

" BRAS DE FER "

 

Certains textes de ce précieux recueil sont inédits, d'autres ont déjà été publiés dans des revues (Le Débat, Commentaire, Critique) ou des journaux (Le Monde diplomatique). Tous ont en commun une pugnacité élégante et malicieuse qui convient parfaitement à la conviction qui les porte : la grave crise que connaît aujourd'hui l'Université française n'est pas seulement matérielle et pédagogique, elle est d'abord morale, voire " métaphysique ", selon le mot d'Olivier Jouanjan. " Cela fait rire à la fois le technocrate et le chef d'entreprise, comme tous ceux sur lesquels leur pensée a acquis son empire (...). Mais ce qui disparaît, c'est l'idée, la représentation de la transcendance de l'Université par rapport au social. C'est-à-dire de la séparation qui institue l'Université, ou plus exactement son coeur et son essence, dans une sphère propre où nul autre qu'elle-même n'a de légitimité à régner ", affirme le professeur de droit public à l'université Robert-Schuman (Strasbourg).

Pour les auteurs, il ne s'agit donc pas d'occulter les problèmes de structure. Ils insistent sur la perversion des procédures de recrutement, sur le règne du mandarinat, de l'arbitraire, du tribalisme ; ils montrent à quel point l'expression " enseignants-chercheurs " est mensongère, les principaux intéressés étant souvent dans l'incapacité de concilier les deux activités ; ils soulignent la dualité hypocrite et très française entre le secteur hyper-sélectif des grandes écoles, le seul que fréquentent les élites, et le secteur pauvre, " démocratique ", destiné à accueillir " tous les jeunes sauf les plus doués ", voire à assurer " le rôle de garderie pour futurs chômeurs ", comme le regrette Paolo Tortonese, professeur de littérature française à l'université Paris-III.

Il n'est pas non plus question de faire l'impasse sur l'incroyable pénurie de moyens : les auteurs disent la rareté des postes, le blocage des salaires, l'exiguïté des locaux ou encore le scandale des bibliothèques. Autant d'éléments qui ne favorisent guère l'émergence d'une communauté intellectuelle sereine, et qui expliquent (sans les justifier) les rivalités dérisoires et les manoeuvres sordides qui minent les relations entre " chers collègues "...

L'essentiel est ailleurs. Il réside dans la politique des ministres successifs, qui vise le savoir en tant que tel, s'acharnant à domestiquer quiconque choisit d'y consacrer sa vie : " Les universités (...) sont un peu plus humiliées par chaque nouvel occupant de la Rue de Grenelle ", déplore Antoine Compagnon, titulaire de la chaire de littérature française moderne et contemporaine au Collège de France. Pour redonner de l'air à cet espace de pensée, poursuit-il, le mieux serait d'instaurer la " libre circulation " des étudiants sur un marché des diplômes ouvert et lisible : " Quand les professeurs et les maîtres de conférences pourront choisir leurs collègues en toute liberté, mais à leurs risques et périls, et les étudiants, leur université, à partir d'évaluations limpides des diplômes qui y sont décernés, il y aura peut-être une Université en France ", assure Antoine Compagnon.

Gare au désengagement de l'Etat, préviennent néanmoins les auteurs d'un autre ouvrage collectif, qui vient de paraître sous le titre De la destruction du savoir en temps de paix, et qui décrit l'anéantissement de la culture " au sein même des institutions qui ont pour mission de - la - constituer ", depuis l'école primaire jusqu'à l'université, comme l'annonce en introduction Jean-Philippe Testefort, professeur de philosophie à Troyes. Rédigé par une équipe de chercheurs et d'enseignants, ce volume est d'autant plus stimulant qu'il finit par rejoindre le livre dirigé par Jourde, à partir de prémisses très différentes.

Selon les membres de cette équipe, en effet, l'autonomie des universités représente plus une menace qu'une solution, en ce qu'elle implique une course aux financements et une dépendance à l'égard des entreprises. Si les cursus " professionnalisés ", fondés sur des critères d'" employabilité ", ne sont pas à rejeter en bloc, disent-ils, on ne saurait ignorer le fait que ce type de formation entraîne souvent un véritable " bras de fer " entre l'Université et l'entreprise : " Etre précocement professionnalisé, c'est être précocement confronté au système de valeurs d'entreprise, qui privilégie les savoir-faire au détriment des savoirs ", met en garde Corinne Abensour, maître de conférences à l'université Paris-XIII.

C'est ici que nos deux ouvrages convergent vers une même inquiétude : celle de voir confier " la maîtrise de la recherche à ceux-là mêmes qui ont le plus intérêt à sa disparition ", c'est-à-dire à ceux qui privilégient les logiques de court terme et de rentabilité, comme le soulignent Bernard Sergent et Jean-Loïc Le Quellec, tous deux chercheurs au CNRS. Enfin et surtout, quelles que soient leurs sensibilités, l'ensemble des contributeurs s'accordent pour considérer la déstabilisation des lieux de savoir comme un phénomène qui dépasse de loin la seule question de l'éducation nationale et de sa réforme : " Cette destruction du savoir, en effet, n'est pas seulement un dégât collatéral du libéralisme. Elle est partie prenante de l'établissement d'un nouvel ordre politique et humain ", avertit Jean-Philippe Testefort.

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Jean Birnbaum

 

UNIVERSITÉ : LA GRANDE ILLUSION

sous la direction de Pierre Jourde

L'esprit des péninsules, 272 p., 21€.

DE LA DESTRUCTION DU SAVOIR

EN TEMPS DE PAIX.

Ecole, université, patrimoine, recherche

sous la direction de Corinne Abensour, Bernard Sergent, Edith Wolf

et Jean-Philippe Testefort

Mille et Une nuits, 464 p., 19 €

Signalons également le dossier que la Revue du MAUSS consacre au thème " Penser la crise de l'école. Perspectives anti-utilitaristes "

(nº 28, La Découverte, 480 p., 30 €)

 

 

© Le Monde 27 avril 2007