Un
homme au paradis, entre volupté
et illusions poignantes

Pancrazi,
l'ivresse caraïbe
LES
DOLLARS DES SABLES
Pour
la douceur de vivre, le soir surtout,
assis sous les arbres au bout d'une
plage, il donnerait tout. Pour la
mer qui miroite au bout d'un tunnel
de palmes, le scintillement lointain
des lumières de Cuba, le maelström
des motos, les toits de palmes chaudes,
les bouteilles alourdies de glaçons,
les chansons de Frank Reyes ou d'Anthony
Santos, le dancing où l'on
se laisse capturer par l'ivresse et
les barques en bois qui oscillent
le long du rivage, promesses d'évasions
loin du rio, il était prêt
à s'échapper de Paris,
revenir humer les effluves de sel
et d'herbes qui lui garantissaient
un retour sur la piste de son eldorado.
Ce que dépeint Jean-Noël
Pancrazi, avec ce mélange d'euphorie
voluptueuse et d'illusions poignantes
qui fait l'un des charmes de sa prose,
c'est le séjour d'un homme
au paradis, quelque part en République
dominicaine, auprès d'un jeune
métis enchanteur.
Quand
Pancrazi commence une phrase, c'est
à une ivresse qu'il nous invite,
à un défi qu'il s'attaque
: surfer à la crête des
sensations volatiles et des bonheurs
évanouis, évoquer à
l'imparfait l'extase des désirs
agrippés et le désenchantement
face aux plaisirs qui se fanent, l'éblouissement
troqué contre un chagrin amer.
Là, dans le monde impitoyable
où l'argent mine l'innocence,
le rituel de l'amour passe par l'échange
de pesos et la dévotion reste
sous la menace de rester sans lendemain.
L'ATTENTE
ET L'ÉPHÉMÈRE
Les
Dollars des sables sont un roman sur
l'attente et l'éphémère.
Attente perpétuelle, toutes
lumières éteintes, de
ce colosse à peau noire qui,
dans des chambres à odeurs
de café, de cuivre et de carreaux
moites, prodigue des jouissances "
à en pleurer, à ne plus
respirer, à en être asphyxié
". Attente du bonheur qui vous
fait oublier la hantise de l'âge,
attente du saccage qui vous fera vous
résigner à accepter
qu'il y aura une " dernière
fois ", que l'on vient rôder
" au soleil avant de mourir ".
Ephémère des complicités
qui font oublier la transaction financière,
qui réinventent un rapport
de père à fils, qui
n'effacent pas la jalousie, la rivalité
avec ces autres touristes, ces femmes
assoiffées de mulâtres.
Le
silence de la communion ne dure que
quelques secondes, l'espoir se dissipe
que cette chambre illuminée
ne demeure qu'un souvenir, la fatalité
que cette relation ne se lie d'aucune
promesse attise " l'obsession
des dates, du temps compté,
l'oubli de l'avenir ". Repères
en chaos : l'argent " ruine ce
qui ressemblait à l'amour ",
l'effusion ressuscite l'enfance, les
Aurès, cette part d'Algérie
que Pancrazi a gardée intacte,
la plage de Bône " où
brillaient encore entre les dunes
les feux de la Pentecôte ".
Ce superbe texte tisse encore une
bouleversante mélopée
sur les êtres qui, au long d'une
vie, vous laissent à leur merci,
père, mère, amis, amants.
Jean-Luc
Douin Le Monde des livres 31/03/06
LES
DOLLARS DES SABLES
de
Jean-Noël Pancrazi.
Gallimard,
170 p., 15 ¤.