Outremer
Trois
océans en poésie
Aussi
curieux que cela puisse paraître, aucune
anthologie de poésie n’avait jusqu’alors
été consacrée aux territoires de
l’Outre-mer français. Bien sûr, depuis
des années, des livres nous permettent
de découvrir les poètes de Tahiti, de la
Réunion ou des Antilles, mais aucun tour
du monde en poésie n’avait encore été
entrepris. C’est désormais chose faite :
Outremer, trois océans en poésie se veut
une invitation au voyage et à la
rencontre. Celle qui permettra au
lecteur de découvrir les richesses
insoupçonnées des contrées
ultra-marines.
Mais de quels territoires parle-t-on ?
De ceux qui constituent, avec 2,6
millions d’habitants pour 120 000 km2,
la France d’outre-mer. Départements,
collectivités, territoires… les mots ont
un sens, un passé, une histoire qui nous
convient à découvrir la part métisse de
nos identités, sans cesser d’élargir le
champ de nos représentations.
L’ouverture que revendique ce livre est
d’abord géographique puisqu’il faut une
carte du monde pour pouvoir embrasser,
d’un seul regard, les territoires de
l’Outre-mer français. Deux hémisphères,
trois océans, onze départements ou
collectivités répartis sur toute la
surface de la terre. Chacun sait que ces
territoires présentent, sur le plan
administratif, de notables différences :
les uns ont un statut très proche des
départements et des régions de
l’Hexagone ; d’autres disposent d’un
gouvernement local doté de larges
compétences territoriales. Mais encore
faut-il savoir les nommer et les situer
à la surface du globe.
• L’océan Atlantique compte à lui seul
six territoires ultra-marins : trois
départements – Guadeloupe, Guyane et
Martinique – et trois collectivités,
Saint-Barthélemy, Saint-Martin et
Saint-Pierre-et-Miquelon.
• L’océan Indien comporte deux
départements, la Réunion et
Mayotte,auxquels s’ajoutent les
territoires inhabités que constituent
les Terres australes et antarctiques
françaises.
• L’océan Pacifique compte trois
collectivités,
Nouvelle-Calédonie,Polynésie française
et Wallis-et-Futuna, auxquelles il
convient d’ajouter un atoll inhabité qui
se limite à 2 km2 de terres émergées :
l’île de Clipperton.
Pour éviter toute confusion, nous
rappellerons que Haïti, Madagascar ou
l’île Maurice n’appartiennent pas à
l’Outre-mer français, mais au vaste
monde francophone, au même titre que la
suisse romande, la Wallonie en Belgique,
le Québec, le Val d’Aoste, petite
enclave francophone en terre italienne,
l’Algérie, la Côte d’Ivoire, la
République démocratique du Congo ou le
Vanuatu, état d’Océanie situé dans le
sud-ouest de l’océan Pacifique.
Ces différences de statuts ne doivent
pas faire oublier que chacun des
territoires de l’Outre-mer français
présente une culture, un passé, une
géographie, des écosystèmes qui fondent
son histoire et la vigueur de son
identité. Mieux encore, que les
populations de ces territoires ont été «
historiquement destinées à la langue
française », sans que le bilinguisme
n’ait cessé d’être la condition du
poète. Dans une anthologie publiée aux
Éditions Seghers en 2008, Poésies de
langue française, 144 poètes
d’aujourd’hui autour du monde,
l’écrivain tunisien Tahar Bekri faisait
remarquer qu’il vit « dans une maison à
deux fenêtres, l’une de langue
nationale, l’autre de langue française
», corroborant ainsi les propos de
Gabriel Okoundji, poète originaire du
Congo : « Entre le tégué, ma langue
parentale, et le français ma langue
d’écriture, j’avoue ne plus savoir
reconnaître exactement la part de
l’affluent et celle du
confluent. Ces deux langues coulent en
moi… »
Bien des poètes de l’Outre-mer français
pourraient en dire autant.
Vue de France, l’altérité linguistique
paraît toujours se résumer au créole…
Mais sait-on que sur les soixante-quinze
« langues de France » officiellement
recensées, on en dénombre une
cinquantaine outre-mer ? Que vingt-huit
langues sont pratiquées en
Nouvelle-Calédonie, sept en Polynésie ?
Que le Français, langue officielle de
Mayotte, cohabite avec plusieurs langues
africaines comme le Shimaore et le
Kiantalaotsi, un dialecte malgache, ou
l’arabe communément pratiqué dans les
autres îles de l’archipel des Comores ?
Ici comme ailleurs, la poésie est le
sourire du multilinguisme.
« La poésie tourne avec la Terre sans
les bornes des Terriens, inclassable,
irréductible, internationale, sans
congrès ni décret, par simple cousinage
avec tout étrange étranger… », écrivait
encore un de nos contemporains dans
Poésies de langue française. Ce
contemporain, quel est-il ? Un poète de
langue française, né à la Guadeloupe en
1947, un siècle après l’abolition de
l’esclavage, et quelques mois seulement
après la transformation des « vieilles
colonies » françaises, Guadeloupe,
Guyane, Martinique et Réunion, en
départements français d’outre-mer. Mais
encore ? Daniel Maximin, c’est le nom de
ce poète, a été nommé Commissaire de
l’année des Outre-mer, manifestation qui
se déroulera
tout au long de l’année 2011, dans le
but de mettre en lumière les identités
des sociétés d’Outre-mer « dans la
dynamique de leur modernité et de leurs
traditions ». Dans le communiqué de
presse diffusé par l’AFP le 27 août
2010, ce dernier affirmait son intention
d’éclairer la réalité des Outre-mer
français loin des clichés qui figent nos
représentations.Laissons de côté l’enfer
des cyclones et les plages de rêve, les
paradis de cocotiers et la fièvre des
crises sociales pour nous souvenir que
les Outre-mer « ont souvent été terres
de résistances ». Que les mondes créoles
étaient partie prenante de la
Révolution. Que Saint-Pierre-et-Miquelon
a été le seul endroit ayant rallié la
France libre, par un vote de sa
population le 24 décembre 1941. Plus
encore peut-être, ces territoires
ultra-marins, dont la biodiversité est
l’une des grandes richesses de notre
planète, constituent des modèles « de
diversité assumée ». En ce domaine, la
poésie vient au secours de la politique.
Pourquoi ? Parce que le poète écrit pour
faire vaciller les certitudes acquises
et troubler le reflet des images figées.
Parce que son chant dessine les contours
d’un art de vivre ensemble, que sa
parole est un espace de liberté, ouvert
et offert à l’autre, qu’un texte
littéraire se partage comme on partage
le riz, le manioc ou le pain. En poésie,
les mots ont un sens inné de
l’hospitalité. Dans sa lettre de
démission du Parti communiste français
en 1956, Aimé Césaire en appelait à «
une véritable révolution copernicienne »
des relations entre la France et ses
Outre-mer. Pour les poètes, il y a
longtemps que cette révolution est en
marche et que le géocentrisme ne
fait plus recette. Des écrivains venus
du monde arabe, d’Amérique latine ou
d’Asie se disent aujourd’hui les
héritiers de Baudelaire, de Mallarmé, de
Camus ou de Michaux, tandis que d’autres
ouvrent portes et fenêtres de l’Hexagone
pour entendre la polyphonie des poésies
du monde. Cette plume française se fait
créole ? Telle autre s’africanise,
s’orientalise ?
Cette voix venue de Lorraine s’inscrit
aujourd’hui dans le sillage des
écritures d’Océanie ? Ce poète
originaire de Bretagne est devenu le
chantre de Saint-Pierre-et-Miquelon ? La
littérature de langue française échappe
à la France ? Eh bien, tant mieux. La
poésie « reprend du poil de la bête »
lorsqu’on lui frotte « le corps avec les
herbes parfumées qui
poussent bien en amont de nos vertiges
d’anciens nègres marrons », disait René
Depestre.
Par un heureux concours de
circonstances, la treizième édition du
Printemps des Poètes croise la route –
route des Indes, route du rhum ou des
étoiles ? – de l’année 2011 des
outre-mer français. D’infinis paysages…
on ne saurait davantage rêver le monde
en poésie. « Se reconnaître tributaire
des infinis visages du monde, c’est sans
doute, comme le voulait Hölderlin,
habiter en poète sur la terre », écrit
Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
de la manifestation. Et d’ajouter dans
un texte précisément destiné à cette
préface : « La poésie d’Europe des
dernières décennies, si elle a avec
raison et souvent avec bonheur porté son
effort de questionnement sur le langage
lui-même, son matériau primordial, en
est venue, obnubilée par cette tâche et
ébranlée par les doutes qu’elle suscite
inévitablement, à s’enfermer dans son
atelier, elle s’est littéralement privée
d’air. Une chose est certaine : c’est
grâce à la vigueur, et la vitalité de
ses Outre-mer lointains que la poésie de
la vieille Europe a pu et devra encore
sortir de son confinement. Il y a eu
certes ces oeuvres de grand vent que
furent celles de Senghor, Césaire et
Damas, il y a Maunick et Glissant,
Malcolm de Chazal et Depestre, mais
aussi tant d’autres voix à découvrir, à
entendre et à lire, dans lesquelles
retrouver ce que nous avons ici perdu,
ou peu s’en faut : un lien charnel à la
terre, une pensée qui brasse les
horizons, une langue qui se dépossède
d’elle-même, s’ouvre à la polyphonie…
C’est dans cette poésie qui offre à lire
les infinis visages du monde que
s’invente pour une part l’homme nouveau,
homme des métissages, homme multiple,
homme des rencontres. Le Printemps des
Poètes 2011 invitant à la traversée
d’infinis paysages, trouve naturellement
dans la poésie d’outre-mer la réponse la
plus riche à son voeu d’ouverture. »
On ne saurait mieux dire. Et puisque ce
livre est une invitation à voyager sous
toutes les latitudes, appareillons.
Chaque poète est une île, et chaque île
porte en elle tous les rêves du monde.
De quoi offrir, pour longtemps, l’asile
poétique à nos désirs en archipel.
Bruno Doucey
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