Cuba:
«Oublier Castro»

Propos
recueillis par Michel Faure
Dans
Cuba. Totalitarisme tropical (1),
l'exilé Jacobo Machover montre
à quel point, derrière
le pseudo-romantisme de la révolution,
se cache une réalité
brutale
Pourquoi
la révolution cubaine dure-t-elle
depuis si longtemps?
Est-ce la révolution qui dure?
Celle-ci suppose le mouvement. Or,
à Cuba, ce qui frappe, c'est
l'immobilité. Ce n'est pas
une révolution; c'est une congélation.
Tout a été défini
dès 1959.
Comment?
Par la répression et les exécutions,
dès le premier jour. Elles
sont destinées à faire
peur à ceux qui auraient eu
l'intention de relever la tête.
En 1961, un slogan - «A l'intérieur
de la révolution, tout; contre
la révolution, rien du tout!»
- détermine le cadre de l'action
des intellectuels. A partir de là,
plus rien ne bouge.
Face
à la violence, comment expliquer
l'aura romantique dont jouit la révolution
castriste?
Parce que la violence fait partie
de cette vision romantique. Les observateurs
étrangers savaient parfaitement
que cette violence existait. Ils l'excusaient;
ils en faisaient le complément
de la «fête cubaine».
Le peuple lui-même applaudissait
les exécutions. C'était
comme une allégresse, un désir
de vengeance.
Castro
était-il déjà
marxiste, avant la révolution?
Je pense que non. Dans sa plaidoirie
connue comme «L'Histoire m'acquittera»,
quand il est jugé pour l'attaque
de la caserne de la Moncada, en 1953,
il ne développe aucun concept
marxiste, il n'a aucune idée
des classes sociales; il inclut tout
le monde, même la bourgeoisie,
parmi ses partisans. Il finit par
s'allier avec l'Union soviétique,
mais il aurait pu s'allier avec le
diable. D'ailleurs, les Soviétiques
le jugeaient totalement irresponsable.
La seule idéologie qui anime
Castro, c'est son appétit de
pouvoir.
A
propos de Castro, vous parlez d'un
«dieu barbu»...
Lui et ses commandants, on dirait
Jésus et ses douze apôtres.
Et cette mise en scène de la
colombe qui se pose sur son épaule
lors de son premier discours à
La Havane... Castro sait jouer de
la religiosité du peuple.
Il
a quand même réussi un
miracle, celui de survivre à
la chute de l'empire soviétique.
Comment, d'après vous?
Cela tient à deux facteurs.
Le premier, on en a parlé,
c'est la terreur. Avec elle, la seule
solution, c'est la fuite. La répression
semble éternelle. L'autre facteur,
c'est la sympathie que Castro a su
s'attirer dans le monde.
Mais
l'Europe est devenue plus critique
à l'égard de Cuba, récemment...
Il était temps! Quarante-quatre
ans après.
Vous
aussi, vous avez été
sympathisant de la révolution?
Oui. Je viens d'une famille juive
polonaise marxiste jusqu'à
la moelle. Mon père avait travaillé
avec le Che, et je l'aimais beaucoup.
J'ai quitté Cuba avec mes parents
en 1963, et j'y suis revenu une première
fois en 1978, alors que le régime
encourageait les jeunes de l'exil
à venir visiter l'île.
On m'avait prévenu qu'il ne
fallait pas que je fréquente
de «mauvais éléments».
Quand des gens que j'avais connus
enfant se doutaient que la police
me suivait, je lisais la peur sur
leurs visages. Cette peur qui vous
défigure, c'est un sentiment
inhumain.
Comment
voyez-vous l'avenir après Castro?
Le régime veut une transition
antidémocratique, dynastique,
avec le frère de Fidel, Raul.
Celui-ci sait très bien qu'il
n'a pas la personnalité de
Fidel, ni son charisme, ni son ambition.
Il n'est pas tout jeune, il est malade,
alcoolique, violent, et il appelle
son frère «notre papa».
Est-ce que le système tiendra
avec lui? Je ne sais pas. Ce que je
sais, c'est qu'il n'y a pas d'alternative
démocratique en ce moment.
Celle-ci
ne peut-elle pas être incarnée
par Oswaldo Paya, le père du
projet Varela?
Non. La dissidence est éparpillée.
Le régime s'est chargé
de l'écraser en mars 2003.
Qu'espérez-vous,
alors?
Pouvoir un jour oublier Castro, ne
plus l'avoir sur le dos, dans nos
rêves et nos cauchemars. Il
a déterminé notre vie
à tous, et pourtant nous ne
l'avons pas choisi.
(1) Cuba. Totalitarisme tropical,
par Jacobo Machover. Buchet-Chastel,
164 p., 14 €