Où
on va papa ? Au firmament
des ventes, telle est la réponse
sereine et inédite que
Jean-Louis Fournier pourrait
aujourd'hui apporter à son fils
Thomas. Il en est lui-même le
premier surpris. Depuis qu'est
paru, le 20 août, le récit sobre
et bouleversant intitulé Où
on va papa ? qu'il a
consacré à la vie de Mathieu et
Thomas, ses deux fils handicapés
moteurs et mentaux, le courrier
ne cesse d'affluer chez Stock,
son éditeur. Des lettres de
remerciements, des lettres de
sympathie, des lettres toutes
simples, venant des horizons les
plus variés. "Une vieille
dame de 89 ans, qui n'avait pas
donné son adresse, m'a laissé un
mot formidable", dit-il.
Beaucoup de médecins lui
écrivent qui conseillent le
livre à tous les parents.
"J'ai
voulu transformer mes fils en
héros de roman. C'est le seul
cadeau que je pouvais leur
faire", a-t-il confié, lundi
6 octobre, aux 250 élèves qui
participaient, à Paris, à la
rencontre régionale
d'Ile-de-France du Goncourt des
lycéens. "Je leur ai offert
un livre qu'ils ne peuvent pas
lire", a-t-il ajouté, un
tantinet grave, avant de
replacer l'humour au coeur de sa
démarche. "L'humour comme
antalgique" et "comme
parade" - autrement "je
serais un lac de larmes",
a-t-il conclu.
"Merci de
ne pas avoir écrit un livre
gnangnan sur le sujet", lui
a glissé en aparté, une lycéenne
à l'issue de la rencontre. Alors
que Jean-Louis Fournier se
tenait à côté de Catherine
Cusset, Valentine Goby, Michel
Le Bris, Catherine Millet et
Mathieu Belezi, les questions
des élèves étaient spontanément
tournées vers son récit.
Depuis une
semaine, le livre connaît de
fréquentes ruptures de stock
dans la majorité de librairies
parisiennes, y compris au Virgin
Megastore, la plus importante
librairie des Champs-Elysées. Le
tirage a dépassé 105 000
exemplaires. Alors que les
premières réimpressions ont été
de 5 000, puis de 10 000
exemplaires, Jean-Marc Roberts,
patron de Stock, a pris la
décision de passer à 20 000, vu
l'emballement des ventes.
Parmi les
livres de la rentrée littéraire,
Où on va papa ? est un
des rares titres à se détacher.
"Il progresse régulièrement
d'une semaine sur l'autre",
constate Sophie Martin,
d'Ipsos Culture. Et figure
désormais dans les dix premières
places des différents
classements de ventes. En amont,
Où on va Papa ? a aussi fait
l'objet d'un très bon accueil
critique. Jérôme Garcin en avait
fait son coup de coeur, le 17
juillet, dans Le Nouvel
Observateur. En août, La
Vie et Télé 7 jours
l'ont très vite salué. Le 7
septembre, ce fut au tour de
Jean-Claude Raspiengeas dans
La Croix et de Bernard Pivot
dans Le Journal du dimanche,
tandis que Le Monde lui
consacrait une page dans son
numéro du 11 septembre...
Quand il a
écrit ce récit, qui le touche de
si près, sur un sujet aussi
délicat, Jean-Louis Fournier
craignait de ne pas avoir le ton
juste. Une crainte qui s'estompe
au fil des semaines, vu
l'accueil des lecteurs.
LE MONDE DES LIVRES | 09.10.08
Il démarre en trombe, exprès.
C'est un test pour savoir si
vous faites partie des imbéciles
qui l'aiment ou des imbéciles
qui ne l'aiment pas. Du temps de
"La minute nécessaire de
Monsieur Cyclopède", dont il
était le réalisateur et
coproducteur, Jean-Louis
Fournier avait cette idée, avec
Pierre Desproges : couper la
France en deux, entre les
imbéciles qui aimaient et ceux
qui n'aimaient pas ce
rendez-vous quotidien loufoque,
"comme pour les Shadoks".
Il commence par annoncer qu'il
est né en 1940, à Calais. Pour
la ville, c'est vrai. La date de
naissance, c'est une craque,
énoncée avec sérieux, livret de
famille à la main. Jean-Louis
Fournier n'aime pas vieillir, il
s'est rajeuni de deux ans. 1940,
c'est l'année de naissance de
son frère Yves-Marie, le
polytechnicien. En fait, il aura
70 ans le 19 décembre. Voilà,
bien fait. Il pouffait déjà de
rire à l'idée d'avoir trompé un
journal sérieux.
L'autre jour, chez son
éditeur, quelqu'un a dit à
Jean-Louis Fournier qu'il avait
drôlement bonne mine.
"Alors, il a dit qu'on n'avait
encore rien vu et il a enlevé
son tee-shirt. Il a fait toute
la réunion torse nu",
raconte Jean-Marc Roberts, le
patron de Stock, son ami, qui
l'a poussé à écrire ce livre.
Tout le monde a encore mal aux
côtes d'avoir tant ri. Lui,
modeste : "Je n'aurais pas
fait ça l'hiver."
En ce moment, il est tout
bronzé. Il a dû avoir très beau
temps, en Charente-Maritime,
près de Marennes. Il aime
beaucoup ce coin-là, où il a une
maison, parce que "les
huîtres sont des compagnons très
discrets et très authentiques".
Il ne dit pas "compagnes",
ce serait peut-être désobligeant
pour sa vraie compagne, une dame
blonde rigolote, discrète et
authentique, qui réalise des
documentaires.
En tout cas, Jean-Louis
Fournier a un tas de recettes
pour ne pas vieillir, comme
"cultiver l'inutile et les
roses, la dérision et les
potirons" ; tous ses autres
trucs figurent dans Mon
dernier cheveu noir (Anne
Carrière, 2006), où l'homme se
dissèque de l'âge du youpala à
celui du déambulateur. Dans
Le Curriculum vitae de Dieu
(Seuil, 1998), bientôt réédité
chez Stock, Dieu s'embête
tellement qu'il cherche un job.
Au cours de l'entretien
d'embauche, le directeur du
personnel lui demande pourquoi
il a créé la vieillesse :
"C'est plus marrant de mourir
quand on est devenu moche et
qu'on a des rhumatismes que
lorsqu'on est beau et souple",
justifie le Créateur. Fournier,
pour sa part, a un indicateur
infaillible pour détecter la
vieillesse : c'est quand,
"même bronzé, on reste moche".
Il ne quittera jamais
l'enfance et pourtant elle ne
lui a pas fait de cadeaux. Ni la
sienne ni celle de Matthieu et
Thomas, ses deux fils nés avec
"de la paille dans la tête".
Il ne faut pas raconter ce
livre. Ce ne sera jamais aussi
bien que de le lire. Le seul qui
peut trouver les mots pour cette
histoire, le chemin "entre
le pathos et Hara Kiri",
c'est lui. Il suffit de savoir
que Jean-Louis Fournier a vécu
deux fins du monde et que Thomas
et Matthieu n'ont jamais été
beaux et souples. Ou alors au
point de porter un corset en
acier.
Ils n'ont jamais eu à se
soucier d'être bronzés ou pas.
La vieillesse n'a pas été leur
problème. Il y a quelques
années, on a tenté une opération
sur Matthieu, pour le redresser.
"Trois jours plus tard, il
meurt droit." Thomas vit
toujours, mais il demande de
moins en moins, comme une
rengaine, "Où on va, papa ?"
"Tu m'as fait rire et tu
m'as fait pleurer", lui a
dit son frère Bernard. Sa soeur
Catherine, de quinze ans sa
cadette, devenue "prof pour
sourds, à cause de Thomas et
Matthieu, ou plutôt grâce à
eux", a beaucoup aimé le
livre aussi. "C'est la
moindre des choses, il est très
beau", dit Jean-Louis
Fournier, roi du
pince-sans-rire. "Mes
pauvres oiseaux, avec leur petit
QI de rien, je n'aimais pas
qu'on se moque d'eux", dit
ce père qui s'est aperçu
tardivement combien il aimait
ses enfants.
Il aurait pu tourner au vieux
misanthrope. Il a préféré écrire
des livres, devenir un virtuose
de l'aphorisme et faire rire.
"C'est le plus court chemin
d'un homme à un autre."
Pour l'enfance, il faut lire
Il a jamais tué personne, mon
papa (Stock, 1999),
chronique véridique des années à
Arras. A table, le dimanche, le
docteur Fournier s'ouvrait les
veines dans un haricot médical,
histoire de gâcher la fête.
Comme Mme Fournier
continuait à parler, son mari
mettait rapidement fin à ce
suicide dominical et répétitif
et la famille pouvait terminer
le gigot. Le livre est dédié à
sa mère.
La plupart du temps, M.
Fournier tutoyait les Byrrh.
Pour une urgence, on allait
chercher le docteur au café. Ses
patients l'aimaient quand même
beaucoup, ainsi que ses enfants.
Jean-Louis aurait fait n'importe
quoi pour qu'il l'aimât aussi.
Il a tout de même réussi à se
faire renvoyer de Saint-Joseph
pour avoir délicatement déposé
la Sainte Vierge sur le trou des
cabinets à la turque. Une oeuvre
d'une grande beauté, nimbée de
lumière et tout, selon lui. A
cette époque, c'était un artiste
incompris.
Environ deux cents films
documentaires et une vingtaine
de livres plus tard, ça va
mieux. Même s'il est toujours un
grand angoissé. La beauté, il
s'en est gavé sans jamais s'en
rassasier. "J'étais payé
pour aller dans les musées. Il y
a pire." Il a même eu un
Sept d'or pour un film sur le
peintre Egon Schiele. Il est
obligé de regarder la date sous
le trophée : 1976. "C'est
terrible, je vis tout le temps
dans une espèce de bourrasque."
A côté, des originaux de
Reiser, mort en 1983, lui sont
dédiés. Le général de Gaulle, de
profil, en grand uniforme, les
cheveux longs et rebiqués sous
le képi, assure :
"Parfaitement, je me suis fait
pousser les cheveux et je vous
emmerde, Monsieur Fournier."
Il y en a d'autres que
rigoureusement ma mère
m'interdit de décrire ici.
Plus il vieillit, plus
Jean-Louis Fournier aime les
animaux. C'est grâce à Antivole,
son oiseau qui avait le vertige,
qu'il a rencontré Desproges. De
son dessin animé, l'humoriste
avait dit : "Il n'y a qu'un
truc bien à la télé..."
C'est ainsi qu'avait commencé la
fantaisie déjantée de "Monsieur
Cyclopède". "Pierre était
baroque. Moi je suis un mec du
Nord. Je voulais qu'il reste
impassible." Il fait la
même chose de son écriture :
"Une phrase, c'est un mur de
pierres sèches. Pas de ciment.
Quand les mots se cognent, ça
fait des étincelles."
Sa douleur, maintenant, c'est
sa fille Marie, illustratrice de
plusieurs de ses livres. Belle,
intelligente et partie "sous
l'emprise d'un gourou".
Peut-être un autre livre, un
jour, quand il pourra rire de
tout.