La
particularité de Barack Obama
est d'être un candidat "
mondialisé " à la présidence des
Etats-Unis. Avant lui, d'autres
Africains-Américains ont
concouru pour l'investiture
démocrate. Une première
différence est que Jesse
Jackson, en 1984 et en 1988,
voulait surtout augmenter
l'influence de la communauté
noire dans le parti, alors que
M. Obama est en mesure de
remporter la candidature avec,
s'il y parvient, une chance
sérieuse d'être élu président en
novembre. La deuxième différence
est que ses origines familiales
et son parcours, de l'enfance à
l'âge adulte, font de lui un
personnage politique nouveau :
un Américain du tiers-monde, qui
voit les Etats-Unis de
l'intérieur, mais aussi de
l'extérieur. Par ses relations
personnelles et intimes avec
d'autres continents, il a une
expérience inhabituelle, chez la
plupart des Américains et
singulièrement chez leurs
responsables politiques, de
l'existence de peuples et de
cultures différents.
Né à Honolulu d'un père
kényan et d'une mère américaine,
il a été emmené par elle en
Indonésie, quand elle s'est
remariée avec un étudiant de ce
pays. Puis il est revenu à
Hawaï, où il a été élevé par ses
grands-parents originaires du
Kansas. Il n'a vu son père
qu'une fois à un âge où il en a
gardé le souvenir, mais il a
toujours entretenu des liens
avec sa famille kényane. Le
titre du livre qu'il a publié en
1995 aux Etats-Unis, Les
Rêves de mon père, dit assez
l'importance qu'a eue, dans la
conduite de sa vie, l'image de
cet homme difficile, étudiant
par correspondance, sélectionné
par l'université de Hawaï, en
1959, pour une bourse et admis
ensuite à Harvard. La jeune
Américaine épousée à Honolulu
lui donna un fils, en 1961, mais
Barack " senior " partit pour ne
pas revenir, sauf une fois, dix
ans plus tard, pendant un mois.
" En 1960, année du
mariage de mes parents, le mot
misgenation - métissage -
désignait encore un crime dans
plus de la moitié des Etats de
l'Union, rappelle le
sénateur de l'Illinois. Dans
de nombreuses régions du Sud,
mon père aurait pu périr pendu à
un arbre simplement pour avoir
osé poser les yeux sur ma mère.
" Les débats intimes de
Barack Obama ont beaucoup
tourné, dans ses années de
formation, autour de cette
question du métissage et de la
barrière " raciale ".
Il a évolué d'une attitude de
dénégation de cette frontière
vers la définition de soi-même
comme " noir ", puisque la
séparation qui traverse ainsi la
société américaine ne peut être
ignorée. La lecture de
L'Autobiographie de Malcolm X
l'a marqué, mais il a refusé
de partager le souhait du
révolté qui, ayant un grand-père
blanc, voulait que " le sang
blanc qui coulait en lui
(...) soit expurgé ". " Car
que supprimerais-je en moi, par
la même occasion, si je devais
laisser ma mère et mes
grands-parents à la frontière
d'un territoire inexploré ? ",
se demanda-t-il.
Endurci par le basket, menacé
par la drogue, fixant son cap en
s'appuyant sur les leçons de sa
mère autant que sur la crainte
de ne pas être à la hauteur de
son père, M. Obama, de Los
Angeles à New York, a navigué
vers l'Amérique noire, à
laquelle il a payé son dû en
s'engageant comme travailleur
social dans le South Side de
Chicago. Cette partie de son
histoire, l'éducation qu'il a
choisi de se donner, après un
diplôme de sciences politiques à
l'université Columbia de New
York et avant la faculté de
droit de Harvard, est la plus
connue.
C'est elle qui l'a rattrapé
avec la diffusion, sur Internet,
d'extraits des sermons les plus
enflammés de Jeremiah Wright,
l'homme qui l'a attiré vers le
protestantisme. La lecture de ce
livre, écrit avant sa première
candidature à une élection, en
1996, mais sans doute pas sans
rapport avec la vocation
politique qui prenait forme en
lui, aide à comprendre pourquoi
le sénateur de l'Illinois refuse
de désavouer l'encombrant
pasteur.
Patrick Jarreau
Les Rêves de mon père
Barack Obama
Presses de la Cité, 454
pages, 21 ¤