Comment le -système
scolaire a été converti aux méthodes de
gestion de l'entreprise
L'école déclasse
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Que l'école serve le capitalisme, ce n'est
pas vraiment un scoop. Cette idée a été au
centre, particulièrement dans la décennie
1965-1975, d'une série de recherches
importantes. Cela avant que la critique des
inégalités scolaires ne soit, au cours des
années 1980-1990, mise au placard des
vieilleries marxisantes par la pensée
anti-68. L'ouvrage dirigé par Christian
Laval doit relever deux défis : d'une part,
montrer en quoi l'école capitaliste
d'aujourd'hui se différencie de l'école
capitaliste d'hier ; d'autre part, critiquer
l'école qui se met actuellement en place
sans idéaliser l'ancienne " école
républicaine ". En effet, aucun domaine
n'est aussi fortement imprégné, aujourd'hui,
de " républicanisme ", que l'école. L'idéo-logie
néorépublicaine, ce poison qui est en train
d'envahir la pensée française, de -l'extrême
gauche à l'extrême droite, avec ses relents
de xénophobie, de moralisme et de
nationalisme, ne se nourrit-elle pas, elle
aussi, de la dénonciation, au moins verbale,
du " capitalisme " ? Les auteurs se tirent
plus ou moins bien de ces deux -difficultés.
" Princesse de Clèves "
L'ouvrage offre un bilan bien informé et
minutieux des mesures qui ont
progressivement changé les contours de
l'école. On peut donc le lire comme une
sorte de vade-mecum, clair et documenté, du
néolibéralisme contemporain.
On y apprend que le tournant néolibéral de
l'éducation s'est opéré non par
l'intermédiaire de décisions fracassantes,
susceptibles de susciter des mobilisations
d'envergure (ce qu'aurait été, par exemple,
l'instauration d'une " sélection " à
l'entrée dans l'université), mais par le
truchement d'une multiplicité de mesures
parcellaires, apparemment strictement
techniques ou budgétaires. Cela conformément
à la logique du " réformisme incrémental "
qui inspire les nouvelles formes de
gouvernance au temps de " l'Etat managérial
" : ne pas " supprimer ce qui existe déjà "
mais " rendre caduque " l'ancien état de
choses, et imposer des " situations
irréversibles " pour " neutraliser les
résistances ", comme le conseillent les
économistes Philippe Aghion et Elie Cohen
dans un rapport de 2004 cité par l'ouvrage.
Parmi ces mesures, il faut mettre au premier
plan celles qui concernent les modes
d'évaluation et de sélection, non seulement
des élèves, mais aussi des enseignants, des
établissements scolaires (assimilés à de
quasi-entreprises dirigées par des " patrons
"), des cursus, des chercheurs, des
laboratoires, des universités, etc. Elles
reposent sur un usage abusif de critères
quantitatifs et sur la publication de
palmarès qui sont censés stimuler la
concurrence, conçue comme une sorte de lutte
de tous contre tous.
Comme le soulignent les auteurs, la mise en
place de ces mesures, associées à un "
système de punitions et de récompenses "
individuelles, va également de pair avec des
techniques de contrôle tracassières qui
réduisent considérablement l'autonomie dont
disposaient les enseignants et les
chercheurs dans la détermination de leurs
méthodes de travail et dans l'interprétation
des cadres réglementaires. -L'application
des procédures de management venues de
l'entreprise n'a pas eu seulement des
objectifs d'économies budgétaires. Elle a
cherché aussi à casser les solidarités, les
valeurs et les cultures de métiers qui
conféraient aux professionnels de
l'éducation, de la culture, de la -santé ou
du travail social un pouvoir de résistance
face aux volontés administra-tives et
politiques.
La question de la sélection est bien sûr
centrale. Dans l'ancienne école capitaliste,
elle reposait sur l'appréciation, implicite
ou explicite, d'aptitudes et de manières
d'être qui étaient transmises, pour une
large part, par l'éducation familiale. Pour
le dire vite, les dispositions et les
savoirs que privilégiait l'école étaient
ceux dont bénéficiaient les enfants de la
bourgeoisie. On pouvait donc parler d'une "
école de classe ". Ces qualités
intellectuelles et humaines jouaient un rôle
central dans l'accès aux positions
privilégiées. Mais leurs fonctions
utilitaires étaient recouvertes par le
-dogme de l'amour gratuit du savoir. A
l'inverse, pour la -nouvelle école
capitaliste, la " connaissance " n'est qu'un
" capital " de " compétences ", de "
savoir-faire " et de " savoir-être "
appréciés à l'aune des profits que l'on peut
en attendre. A la culture des humanités,
désormais considérée comme un luxe inutile
(voire ridicule), elle tend à substituer une
autre culture, transmise par les écoles
d'ingénieurs et surtout de commerce. Dans ce
contexte, La Princesse de Clèves, emblème,
il n'y a pas si longtemps, de la " culture
bourgeoise ", s'est transmué en symbole de
la lutte contre la marchandisation de
l'enseignement. Bref, sauf à considérer que
les sociologues critiques des années 1970
s'étaient fourvoyés (ce que ne font pas les
auteurs), sans doute faut-il reconnaître
qu'à une certaine école de classe s'est
substituée une autre école de classe.
Les premières victimes
Or l'ouvrage n'échappe pas toujours au
risque du " c'était mieux avant ". Par
exemple lorsqu'il oppose " l'Etat managérial
" actuel à l'ancien " Etat social et
éducateur ". Cette difficulté est
préci-sément celle à laquelle Marx, auquel
il est souvent fait référence ici, a su
échapper : il a évité de s'appuyer sur les
valeurs de la société traditionnelle et
patriarcale pour critiquer le capitaliste en
train de -s'établir.
Pour conclure, l'école joue toujours un rôle
central dans le maintien des inégalités
sociales, et cela plus brutalement encore au
cours des cinq décennies qui viennent de
s'écouler. Mais elle le fait différemment et
au profit de groupes différents. Outre les
enfants des classes populaires et,
particulièrement, des familles " issues de
l'immigration " qui en sont les premières
victimes, les nouvelles formes de sélection
peuvent aussi défavoriser ceux qui
appartiennent à ce que l'on appelait la "
bour-geoisie ", ou la " petite bourgeoisie
", ou les " classes moyennes " - comme vous
voulez. Particulièrement, des classes
moyennes qui avaient foi dans l'Etat, et
dont les enseignants étaient, en quelque
sorte, l'avant-garde.
En revanche, cette culture marchande donne,
plus que jamais, un avantage souverain aux
enfants de la classe dominante (scolarisés,
dans leur grande majorité, dans des écoles
privées). Comme si la frontière séparant les
vrais privilégiés des autres s'était
déplacée vers le haut. En ce sens, les
changements qui affectent l'école sont
peut-être, à la fois, les facteurs et les
symptômes d'un changement profond de la
structure des classes sociales. Mais, pour
s'engager plus avant dans l'analyse de ce
processus, il aurait fallu que les auteurs
parviennent à se libérer, avec plus de
détermination, du fantasme de l'Etat "
éducateur ", " social " et, finalement, "
libérateur " et " juste ". Peut-être est-il
trop tôt pour le faire. Peut-être
l'essentiel est-il aujourd'hui d'offrir à un
large public (cultivé) des faits et des
arguments susceptibles de nourrir son
indignation, ce que les auteurs font avec
maestria. Alors, avec eux, indignons-nous.
Il y a vraiment de quoi.
Luc Boltanski
La Nouvelle Ecole capitaliste,
de Christian Laval, Francis Vergne, Pierre
Clément et Guy Dreux, La Découverte, "
Sciences humaines ", 274 p., 19,50 ¤.
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