Une
identité forgée dans le regard de
l'autre
Nous, les Noirs de
France
Ils sont
antillais ou enfants des anciennes
colonies, français ou étrangers, ils
appartiennent à tous les milieux. Ce
qui les lie : la couleur de la peau.
Et aussi l'expérience des préjugés
et des discriminations. Le fait
nouveau ? Ces Noirs de France - 2 à
5 millions, selon les estimations -
sont de plus en plus nombreux à
affirmer leur identité. A
revendiquer leurs droits. Des
combats du Conseil représentatif des
Associations noires (Cran) à
l'émergence d'une nouvelle élite
médiatique, en passant par les
dérives ethnocentriques à la
Dieudonné, « l'Obs » raconte
l'irruption d'une « fierté noire » à
la française
Ils ne sont pas seulement
pauvres, ils sont noirs, et c'est
pour ça qu'ils meurent. A l'été 2005
des immeubles vétustes flambent dans
Paris, on ramasse les corps calcinés
d'enfants africains de France. «Ce
sont des Noirs qu'on entasse dans
ces taudis et, s'ils crèvent, le
pays les ignore, rage Rama Yade,
huit mois plus tard. Plus personne
ne pense à eux. On a dit qu'ils
étaient squatters, polygames, que
c'était de leur faute!» Colère
intacte - et pourtant Rama va bien,
belle et bourgeoise, et une place au
coeur du pouvoir. Rama Yade, 29 ans,
est la nouvelle secrétaire nationale
à la francophonie de l'UMP, nommée
par Nicolas Sarkozy au nom de la
diversité. Bonne pioche. Rama joue
l'affirmation identitaire dans des
associations où poussent les élites
des « minorités visibles » : «Tout
marche au réseau et au piston.» Née
au Sénégal, grandie à Colombes, elle
dit qu'elle aurait pu être
communiste, si elle n'avait pas
rejoint l'UMP. «Quand j'étais
petite, on profitait du Secours
populaire.» Pas dupe d'elle-même et
de son ascension : le « système »
veut du Noir, une session de
rattrapage pour République
sclérosée. Certains en profiteront.
Harry Roselmack à TF1, elle à l'UMP.
Et pourquoi pas ? Elle a fait
Sciences-Po, une brillante
fonctionnaire. La considère-t-on ?
Rama n'a jamais oublié cet
enseignant qui s'étonnait qu'elle,
l'Africaine, puisse si bien
comprendre l'Allemagne et parler
l'allemand... Rama est rassurante
d'ambition joyeuse, et puis
déconcertante, tant la colère
remonte vite : «Quand va-t-on
montrer l'Afrique autrement qu'en
parlant du sida ou de la guerre? Ce
qu'on dit sur nous est
insupportable!»
France, voici tes Noirs. Il faut
apprendre à dire ce mot. Les Noirs,
plus les «immigrés africains» et nos
«compatriotes antillais». Des Noirs
français et qui ont mal à la France.
Leur identité se forge dans le
regard de l'autre. L'autre ? «Ces
gens qui touchent dans la rue les
cheveux afro de mon fils, raconte
l'éditrice Hortense Nouvian,
fondatrice du magazine «Citéblack».
Ces policiers qui contrôlent
systématiquement mon frère parce
qu'il a le look black. Cet autre
flic qui m'arrête quand je suis au
volant de ma Golf, en m'expliquant
que c'est la voiture la plus volée.
Evidemment, une Noire qui conduit
une voiture a dû la piquer!»
Petites et grandes humiliations.
Réelles ou fantasmées. Les photos
terrifiantes des casseurs noirs. Un
reportage sur France-Inter où
l'assassin de Sohane est décrit
comme «un noiraud». Même la
promotion de Roselmack, parfois
vécue comme une nouvelle vexation :
«On le prend parce qu'il est noir,
et juste pour ça», se fâche Lise,
jeune assistante sociale dans
l'Essonne, républicaine venue de
Guadeloupe. Elle se raconte sans
pathos. Mais se souvient encore d'un
contrôle d'identité, où elle se fit
arrêter, quand ses deux copines,
blanches, passaient au travers.
«L'une était portugaise, l'autre,
yougoslave, j'étais la seule
Française, mais c'était moi qu'on
interrogeait!» Elle n'en fait pas
une histoire. Mais tout de même...
« La question noire explose à la
figure de ce pays», affirme Patrick
Lozès, militant UDF, et fondateur du
Cran, ce Conseil représentatif des
Associations noires, lancé l'automne
dernier. L'histoire a des
retournements... Le père de Lozès
organisa l'indépendance du Bénin.
Patrick, lui, affirme la place des
Noirs dans l'ancienne mère patrie :
la France, son pays. Vocation
récente. En 2002, ce pharmacien
centriste, en campagne législative à
Paris, rencontre des électeurs noirs
qui se moquent du vote, puisque
cette société, disent-ils, les
ignore et les exclut. C'est alors
qu'il part en guerre. Objectif :
forcer la France à affronter sa
question ethnique. Vaste programme.
Son Cran n'a pas d'assise populaire,
et rassemble des intellectuels
français de tradition girondine ?
«Aux Etats-Unis aussi les
revendications ont d'abord été
portées par des gens intégrés»,
affirme Pap N'Diaye, professeur à
l'Ecole des Hautes Etudes en
Sciences sociales et ami de Lozès...
Le Noir peut réussir sa vie et
rester crédible.
«Vous voulez faire du bien, demande
Adji Ahoudian ? Montrez les Noirs
qui réussissent. Des cadres
supérieurs, des modèles auxquels
s'identifier.» Adji, 27 ans, né au
Burkina Faso, est médiateur pour un
organisme HLM. Il s'est déjà vu
refuser l'accès à un appartement,
parce qu'une locataire s'effarait de
voir un Noir derrière la porte !
Qu'y faire ? «Ne pas se lamenter.»
Il vient du 19e arrondissement, une
cité qui fut de chaude réputation.
Il y a plus de quinze ans la France
découvrait - déjà - une menace
noire, des gangs ethniques à
l'américaine, violents et
violeurs... C'étaient les « Black
Dragons », les « Requins vicieux ».
Certains étaient de ce quartier,
vers le métro Riquet. En ce
temps-là, Adji Ahoudian et ses
copains étaient des «petits». En
grandissant, ils n'ont pas créé un
gang, mais une association : les
Braves Garçons d'Afrique. Férus
d'histoire noire, de voyages, de
conférences et de féminisme... Des
autodidactes positifs, aux antipodes
des clichés sur les Noirs des
cités...
Belle mutation ? Pas unique. A
Sarcelles, près de la gare, «dans le
ghetto», comme ils disent, la
culture du gang a muté en économie
de marché. Il y a quinze ans
prospérait la redoutée « Secte
Abdoulaye », où s'associaient
maîtres des rues et seigneurs des
mots. La secte est devenue le label
rap Secteur Ä, celui de Stomy Bugsy
et de Passi. Le porte-parole de la
secte, Kenzi, est désormais un
tycoon des médias à Trace TV.
Exemples à suivre. Il y en aura
d'autres. Des Noirs de France. Ainsi
Mamadoulamine Sonogo, 30 ans, dit
K-6 depuis son enfance, homme
d'affaires et modèle sarcellois. Un
géant mince, directeur adjoint d'une
maison de quartier. Mais également
patron d'une marque de streetwear,
qui produit en Chine et recrute ses
modèles sur le bitume du 95 ! Le
nom, « Thug » (« voyou », en
anglais), transcende le passé de la
cité : «Tout homme est unique dans
le ghetto.» C'est une histoire de
France. Le père de K-6 est venu de
Côte d'Ivoire pour « gagner 1500
francs avant de rentrer au pays». Il
est resté plus de trente ans. Gamin,
K-6 se perdait. Et puis l'envie de
travail, la chance d'un
emploi-jeunes... Sa soeur est élue
au conseil municipal. «Vous devenez
blancs», lancent aux Sonogo ceux qui
n'y arrivent pas. «Les Noirs qui se
plaignent du racisme cherchent des
excuses, lance K-6. Le racisme, cela
existe. Mais moi, j'ai plutôt été
aidé, comme si les gens voulaient
compenser.»
C'est la vie. Riche. Ambiguë. La
France noire est une floraison de
cultures et de sons, de destins et
de mots, souvent inattendus.
L'Afrique recolonise la France, par
en dessous, par les rythmes importés
des banlieues. Ainsi le «
coupé-décalé » des fêtards ivoiriens
- danse fétiche de Drogba après ses
buts - aux origines un peu marlou :
couper et décaler, c'est arnaquer et
se sauver. Prends l'oseille et
tire-toi... Dans les cités d'ici, et
même d'ailleurs, chacun se déhanche
sur ce rythme, popularisé par Claudy
Siar - Antillais de France, pape de
la musique afro-caribéenne sur
RFI... Et militant de la défense des
Noirs, «les paillassons de la
France», jusqu'au soutien à
Dieudonné, «parce qu'on le
ressentait comme un Noir qui se
faisait lyncher», dit-il
aujourd'hui. Siar a lâché Dieudonné,
las de la folie de l'homme. A 40
ans, il est désormais préposé à l'«
Eurovision » avec Michel Drucker.
Lui qui manifestait contre France 2,
jadis, furieux de la diffusion d'une
interview de Charles Trenet
expliquant que les Noirs étaient de
grands enfants...
Voilà les nouvelles gueules. La
France n'est plus blanche, elle est
de partout. Et la négritude se
construit, foisonnante. Des sites
internet - Grioo.com, Amadoo.com,
Afrik.com. Des associations, des
regroupements, des rivalités.
Antillais militants, défenseurs
jaloux de la mémoire de l'esclavage,
contre africanistes, plaidant le
destin commun de tous les Noirs.
Néo-Egyptiens, qui cherchent dans
Cheikh Anta Diop - ce chercheur
sénégalais qui affirma la négritude
des pharaons - de quoi nourrir leur
fierté. On cherche. On se fait du
bien.
Un samedi après-midi, à la Cité des
Sciences de la Villette, une petite
foule applaudit fièrement. Un
journaliste raconte comment
Joséphine Baker, belle Noire venue
des Etats-Unis, vola la vedette à
Maurice Chevalier ! Le cadre ? Un
«hommage aux femmes» - aux femmes
noires - organisé par les Braves
Garçons d'Afrique. Les gars du 19e
ont réuni un beau plateau. Amelia
Robinson, vétéran du Mouvement des
Droits civiques américain ; Marthe
Moumié, veuve d'un héros de
l'indépendance camerounaise,
assassiné par des réseaux français ;
mais aussi Rosa Amélia Plumelle-Uribe,
auteur d'un livre-brûlot, « la
Férocité blanche » (Albin Michel),
où elle soutient que la furie nazie
était de petit calibre comparée à la
haine antinoire. Etrange
juxtaposition. C'est la marque de la
période, indécise et curieuse. Pas
l'explosion que redoute Patrick
Lozès, mais une latence.
Passionnante et risquée. «On nous a
caché notre histoire, explique Eddy,
un des Braves Garçons, comptable de
25 ans, d'origine guadeloupéenne. On
ne nous a pas raconté les grandes
heures de l'Afrique. Alors, pourquoi
croire les médias? Nous apprenons
par nous-mêmes.»
C'est le revers de la médaille. Eddy
est en recherche de dignité. Mais
d'autres construisent la haine en
tordant leurs sources. Ainsi, la «
Tribu KA », qui pousse jusqu'à
l'horreur les thèses de Cheikh Anta
Diop sur l'antériorité des
civilisations noires. Ce groupuscule
excommunie les «leucodermes» - les
Blancs - et leurs complices. Il
soutient Dieudonné. Après la mort
d'Ilan Halimi, la « Tribu » a menacé
la communauté juive : «Suite à la
mort du vendeur de portables Ilan
Halimi, [une] véritable chasse à
l'homme se dessine envers Youssouf
Fofana [...]. Que notre frère soit
coupable ou pas, nous vous prévenons
que si d'aventure il vous prenait
l'envie d'effleurer ne serait-ce
qu'un seul des cheveux du frère
[...] nous nous occuperons avec soin
des papillotes de vos rabbins.»
Des imbéciles ? Mais qui menacent
également les journalistes Stephen
Smith et Géraldine Faes,
explorateurs de la France militante
noire (1). Pap N'Diaye, coupable
d'avoir défendu l'historien de
l'esclavage Olivier Petré-Grenouillau
sur Grioo.com, a, lui, été insulté
par des internautes. L'écrivain
Gaston Kelman, qui moque l'idéologie
du «black is beautiful», est
régulièrement vilipendé. «Nos forums
internet sont pollués par une
minorité véhémente», dit Hervé
Mbouguen, responsable de Grioo.com.
Cet informaticien, ancien de Normale
Sup, se désole d'être assimilé aux
radicaux. L'extrémisme est le
malheur des militants noirs pris en
otages. Dieudonné - «un homme
dangereux», dit Lozès - ou le
publiciste Claude Ribbe, qui est
allé chercher une référence outrée
aux chambres à gaz pour dénoncer
l'horreur du rétablissement de
l'esclavage par Bonaparte,
désespèrent les défenseurs de
l'histoire. «Il y aura forcément une
représentation des Noirs en France,
affirme N'Diaye. Soit nous
l'emporterons, soit les extrémistes
s'imposeront. C'est une course de
vitesse.»
Pap N'Diaye plaide pour sa paroisse.
Aidez le Cran pour conjurer
l'horreur ! Le chercheur exprime
l'angoisse des « élites » noires.
Des pionniers qui se heurtent aux
limites de la France. Et s'en
exaspèrent, tant elles nient ce
qu'eux-mêmes construisent. C'est le
désarroi de Basile Boli, footballeur
glorieux devenu homme d'affaires et
producteur de télévision, quand il
constate l'obsédante blancheur de la
télé fétiche du foot : «Canal+ vit
sur les exploits de sportifs noirs,
et il n'y a pas un seul journaliste
noir dans leur service des sports.»
Précisons bien : Boli est tout sauf
un pleurnicheur. Mais un homme
comblé, strict républicain, qui
organise parfois le retour au pays
de la deuxième épouse d'un foyer
polygame. Mais que vaut sa réussite
si elle n'essaime rien ? Le Noir
peut galérer à Sarcelles. Mais à
Neuilly il gère une solitude. C'est
moins une affaire de remords que le
sentiment de l'inutile.
Pascal Agboyibor a connu cette
expérience. A 39 ans, il fait partie
des maîtres de l'économie, associé
chez Orrick, une des grandes law
firms américaines implantées à
Paris. Il combat dans un monde dur
et fascinant. Mais ce fils d'un
avocat et homme politique togolais
n'a jamais rayé l'Afrique et les
Noirs de son agenda. «Quand j'ai
commencé, on comptait les Noirs dans
les cabinets d'affaires sur les
doigts d'une main.» Agboyibor a créé
un club, le club Kleber - comme
l'avenue chic où il habitait - où se
retrouvent ses amis. Ses pairs.
Africains d'origine, quelques
Antillais. Avocats et associés,
jeunes, riches et brillants. Ils
parlent politique, Afrique. Et
diversité. Un de leurs amis,
excellent avocat dans un cabinet
français, est parti au Cameroun,
pays de ses ancêtres où il n'avait
jamais mis les pieds, travailler
pour des Américains. A paris, il se
croyait barré. «Les entreprises
anglo-saxonnes ont compris l'enjeu
de la diversité, dit Pascal
Agboyibor. En France, on est dans le
déni. Le plafond de verre existe
toujours. Il faut crever l'abcès.
Que mon milieu soit ouvert ne
sauvera pas les gens en difficulté.
Mais je dois travailler là où je
suis...»
Logique. La France d'en haut,
puisqu'elle échappe au malheur
social, n'aurait aucune excuse de ne
pas s'ouvrir. Le club Kleber,
désormais, interpelle les
politiques. Dominique Strauss-Kahn a
été le premier : «Si vous entrez à
l'Elysée, allez-vous enfin confier à
un Noir un ministère majeur,
régalien, pas un strapontin?» lui
a-t-on demandé.DSK a parlé du manque
de ressources, des rythmes propres
de la politique. Triste honnêteté.
Car, de fait, l'oiseau rare n'existe
pas encore. La politique française
ne compte pas de Noir capable de
jouer au sommet... Ou s'interdit
d'en avoir, ayant consciencieusement
enfermé ceux qui aurait pu passer la
barrière.
Parfois Christiane Taubira soupire
sur l'étrangeté de son destin.
Révélation de la présidentielle de
2002, la député de Guyane pourrait
être une figure majeure de la
gauche. Elle reste pourtant bloquée
sur le créneau ethnique. Sa faute,
pour avoir porté avec tant de talent
la cause noire, depuis sa loi sur la
traite négrière ? Christiane Taubira
connaît trop son histoire, elle cite
Fanon ou Césaire avec tant de
talent, elle possède son Delgrès, ce
colonel guadeloupéen qui en
appellait aux Lumières quand les
troupes de Richepance ravageaient
son île pour rétablir l'esclavage...
«Mais je ne fais pas que ça,
dit-elle. Je travaille sur le Sud.
Sur le nucléaire. Mais les médias ne
me sollicitent que pour parler des
Noirs!»
En 2002, à Sarcelles, des ménagères
antillaises, sollicitées par des
militants socialistes, se pinceaient
la peau, pour montrer qu'elles
voteraient Christiane au premier
tour, cette femme qui leur
ressemblait. Ce fut sa chance, son
malentendu, et sa prison. Le PS,
échaudé par sa performance, la
soupçonne de jouer une carte
ethnique pour remettre ça en 2007.
Elle jure le contraire. On ne la
croit pas. «Je ne serai jamais une
candidate des Noirs. Ce n'est pas un
enjeu. La France va tout droit vers
un affrontement entre les
possédants, les abrités, et les
barbares que l'on confine aux portes
des villes. Cela dépasse la question
noire, même si ça la recoupe. On a
le choix entre l'égalité, une
refonte de notre société ou la
catastrophe collective.» Si la
guerre vient entre les nantis et les
gueux, Christiane Taubira a déjà
choisi son camp. L'entendrait-on
mieux si elle était blanche ?
(1) « Noirs et français »,
Editions du Panama.
Claude
Askolovitch
Le Nouvel
Observateur
Nº2162
SEMAINE DU JEUDI
13 Avril 2006