Il est
extrêmement frappant de voir
qu'en Martinique chacune et
chacun a un Césaire à raconter.
Son Césaire. Le grand homme, il
est vrai, a de quoi nourrir
diversement les uns et les
autres : noir, poète, élu,
humaniste. Il a, peu ou prou,
accompagné tous ses compatriotes
de son île natale.
La première
image qui vient remonte à
l'après-guerre. Pour la première
fois, les femmes vont voter.
Aimé Césaire, jeune professeur
au lycée Schoelcher, se
présente. Une "marchande",
archétype du petit peuple,
annonce fièrement : "Je vais
voter pour la grammaire."
Les liens se tissent solidement
entre les Martiniquais et
l'intellectuel, écrivain
naissant issu de Normale sup,
pétri de latin et de grec tout
autant que convaincu de la
richesse des civilisations
africaines d'où viennent ses
ancêtres asservis. Pendant un
demi-siècle (maire de
Fort-de-France cinquante-cinq
ans, député quarante-huit ans),
le héraut de la négritude a
représenté son île. Il n'est
guère d'autres terres au monde
incarnées par un poète, sauf,
précisément, le Sénégal, avec
Léopold Sédar Senghor,
cofondateur du concept avec
l'Antillais.
Ma première
rencontre avec Aimé Césaire
remonte à trente ans quand je
lui ai proposé pour une radio
martiniquaise d'enregistrer un
"mémorial oral". Il m'a
gentiment éconduit. Je l'ai
retrouvé au début de ce siècle
avec mon retour dans l'île dans
l'espoir notamment d'y écrire
des livres. Au moment du
centenaire de l'éruption de la
montagne Pelée de 1902, j'en
commis deux. C'est après que je
me suis lancé dans un ABC...
ésaire. Sans le précédent du
volcan, je n'aurais jamais eu
l'outrecuidance d'écrire sur
Césaire. Mais abordé comme
l'autre sommet de la Martinique,
cela me semblait évident.
Lui ayant
présenté mon manuscrit, Aimé
Césaire eut la bonté de
considérer que je l'avais lu
"intelligemment". Du coup,
je lui proposai des entretiens
pour la télévision, qu'il
accepta. C'est ainsi que j'ai
réalisé l'un des rares récits
sur sa vie et sur son oeuvre
devant des caméras - "M.
Louis, ce projet m'épouvante",
ont été ses premiers mots.
S'il faut ne
retenir qu'un épisode, mon
Césaire à moi est là. A un
moment, je lui rappelle, ouvrage
en main, une phrase de
Tropiques, revue éditée sous
le régime de Vichy,
particulièrement sévère en
Martinique : "L'ombre
gagne..." Il me demande le
livre et lit lui-même (Césaire
ayant toujours été le meilleur
interprète de Césaire) :
"Nous sommes de ceux qui disent
non à l'ombre. Nous savons que
le salut du monde dépend de nous
aussi. Que la terre a besoin de
n'importe lesquels d'entre ses
fils. Les plus humbles. L'ombre
gagne... Ah ! tout l'espoir
n'est pas de trop pour regarder
le siècle en face !"
Aux mots
"les plus humbles", dans un
geste spontané proprement
stupéfiant, Césaire posa son
index sur son coeur, révélant,
si besoin était, une humilité
permanente.
Après ces
retrouvailles, Aimé Césaire m'a
reçu régulièrement. Je frappais
à la porte du bureau, où il
continuait de venir chaque
matin, et il m'ouvrait. Chaque
visiteur peut témoigner de sa
gentillesse. Il racontait
volontiers sa rencontre avec
Senghor au lycée Louis-le-Grand,
l'Africain son aîné lui lançant
: "Qui es-tu bizut ? - Je
m'appelle Aimé Césaire et je
viens de la Martinique - Eh
bien, bizut, tu seras mon
bizut." Ils ne se quittèrent
jamais vraiment : "On a
beaucoup discuté ensemble, on
s'est disputé ensemble, toujours
réconcilié et fraternellement."
Il parlait,
je l'écoutais. Je sortais
heureux, comblé à chaque fois -
plus encore (humaine faiblesse)
quand il m'a dit : "Je vous
adopte", ou quand il m'a
qualifié de "vieux complice".
Notre dernier entretien remonte
au 3 mars. J'étais venu lui
parler de Barack Obama. Il était
très faible mais l'esprit encore
vif, même s'il connaissait de
naturels moments de faiblesse.
"Tout s'en va", me
disait-il souvent, montrant son
corps qui le lâchait.
Ce matin-là,
il réussit une fois de plus à
m'épater. Il lui eût été facile,
à lui que ses thuriféraires
avaient défini comme le
"nègre fondamental",
de couvrir l'Américain de
couleur de compliments. Mais non
: "Je ne connais pas assez
son programme", me
confia-t-il, ajoutant en
substance que la couleur de la
peau ne suffisait pas pour qu'il
le soutienne. L'universel,
toujours...
La dernière
occasion de le voir relève, une
fois de plus, d'un concours de
circonstances, du "hasard
objectif" cher aux
surréalistes dont il fut si
proche - ne jamais oublier la
fascination qu'il exerça sur
André Breton. C'était le 10
avril, lendemain de son arrivée
au CHU de Fort-de-France. Il
était inconscient. J'ai pu
passer de longues minutes en un
tête-à-tête silencieux. Dans la
chambre 535, il avait sa belle
tête couronnée de cheveux blancs
posée sur un oreiller, le visage
apaisé. La fenêtre ouvrait sur
la nature et je me suis souvenu
qu'à la fin de sa vie, les
après-midi, Aimé Césaire, l'Aimé
Césaire de chacun et de tous,
mon Aimé Césaire, se faisait
conduire dans la Martinique
profonde où il parlait aux
arbres.
Patrice
Louis est journaliste,
correspondant du "Monde" en
Martinique, auteur de l'ABC...
ésaire (Ibis rouge, 2003) et
de Conversations avec Aimé
Césaire (Arléa, 2007).