Quels
rapports se tissent dans la
littérature caribéenne entre
écriture militante et écriture
érotique ? Autrement dit, quelles
relations s’établissent dans cet
espace de création entre désir et
engagement ? Lorsque Suzanne Césaire
parle de « littérature de
pâmoison » dans Tropiques
contre les productions littéraires
doudouistes à la Daniel Thaly (« Je
suis né dans une île amoureuse du
vent où l’air à des odeurs de sucre
et de vanille…) nous sommes
hélas en présence d’un certain
manichéisme faisant fit que la dite
« littérature de pâmoison » a
participé à sa manière à un
inventaire du réel, en l’occurrence
antillais. Mais l’on pourrait
insister aussi sur cette mise à
distance quasi dédaigneuse de la
pâmoison (métonymie du désir pour
l’occasion) de la part de nombreux
écrivains dits engagés — non pas au
sens créole du terme lié à un pacte
avec l’univers diabolique, mais
pleinement dans l’acception
politique du terme. La question se
pose donc de savoir s’il faut brûler
« la littérature de pâmoison » au
bénéfice des révolutions ? À moins
que les tenants de cet autodafé ne
soient censurés de pudeur dans
l’élégante définition qu’en donne le
Petit Robert : « Gêne qu’éprouve
une personne délicate devant ce que
sa dignité semble lui interdire ».
Il convient de leur renvoyer la
censure. La pâmoison, pour qui
franchit les portes de L’enfer des
bibliothèques ou des musées renvoie
à une esthétique ; elle s’inscrit
dans l’esprit de la contre-Réforme :
voyez L’extase de Sainte-Thérèse
sculptée par Le Bernin, chef-d’œuvre
du baroque par excellence ! Lequel
mouvement baroque prolifèrera de
manière naturelle dans les
Amériques.
Joignant
l’analytique à l’agréable, nous
tenterons de nous opposer au
refoulement de ces questions qui
rejoignent concrètement la
problématique plus générale de la
littérature forcée et de la
littérature faillisante dont
parle Edouard Glissant. Nous n’en
examinerons seulement que quelques
aspects où le désir devient
littéralement un tigre de papier.

L’extase de Sainte-Thérèse,
Le Bernin
L’intention érotique
L’histoire
enfouie de l’érotisme créole ne
se conçoit pas sans les affres de la
Traite et l’esclavage dans les
Amériques. Une histoire dans
laquelle s’engouffre mille
stratégies de survie, mille
romances, mille tortures encore de
la violence coloniale.
Il en résulte
sans conteste un trauma collectif ou
des attitudes qui font penser dans
nos sociétés à une misère érotique.
Hormis dans la danse, les corps ne
se touchent pas en public. On ne
parle pas ouvertement des choses de
l’amour. Ou alors sous l’effet d’une
déferlante d’acculturation à la
hauteur du pâtoisement que vit
actuellement la langue créole. Il en
est ainsi de ce que nous nommons
« l’amour-France » : les baisers
échangés en public par les amoureux
qui ne sont pour nous que mœurs
rapportées ou vus au cinéma. Au
vrai, en dépit des clichés, nous
sommes habités par la pudeur. Sans
compter les mythes : tel celui du
nègre-étalon découlant d’un
historique qu’à su si bien analyser
Serge Bilé dans Le sexe
surdimensionné des noirs. Quant
à Aimé Césaire, il a écrit à propos
de l’émergence des Mulâtres que les
Blancs ont creusé leurs tombeaux
avec leur pénis. C’est dire qu’ici
les pratiques sexuelles ont été
étroitement liés à la race et à la
condition sociale.
N’allez pas non
plus chercher un projet affectif
déclaré. Il y a littéralement une
mise « en situation » de la relation
amoureuse. On constate (sans
faire-part) toutes sortes
d’alliances. Béni-commerce ou
démariage. Les sociologues,
psychologues, poètes ou assistantes
sociales n’ont de cesse d’examiner
ces figures de notre relation
amoureuse relayées par des émissions
radiophoniques nocturnes où la
complexion et la chevelure du
partenaire recherché reste
déterminante.
Cette histoire
n’est évidemment pas sans liens avec
l’histoire de l’érotisme du Moyen
Âge européen où la nudité était une
pratique culturelle avec, par
exemple, ses bains mixtes publics.
Elle déclina en sa Renaissance. Car
la Réforme combattit les libertés
corporelles. D’où (pour faire court)
l’invention des pyjamas et du nu
idéel dans la peinture européenne
face à ce refoulement des corps tout
nus. D’où (pour encore
court-circuiter le temps),
l’étonnement des navigateurs et
conquistadores devant la nudité des
« sauvages » ou des Noirs. Il n’y eu
à l’époque qu’un Montaigne pour
souligner l’hypocrisie du regard de
cette Chrétienté. Nous avons
consommé et acclimaté l’opium de ce
regard sur nous-mêmes. Et cela n’est
certes pas étranger à l’histoire de
nos mentalités.
Nous ne
saurions écrire sur la caresse
comme Jean Paul-Sartre :
...lorsque je glisse lentement ma
main inerte contre le flanc de
l’Autre, je lui fais tâter ma chair
et c’est ce qu’il ne peut faire,
lui-même, qu’en se rendant inerte ;
le frisson de plaisir qui le
parcourt alors est précisément
l’éveil de sa conscience de chair.
La
véritable caresse c’est le contact
des deux corps dans leurs parties
les plus charnelles, le contact des
ventres et des poitrines : la main
qui caresse est malgré tout déliée,
trop proche d’un outil perfectionné.
Mais l’épanouissement des chairs
l’une contre l’autre et l’une par
l’autre est le but véritable du
désir. (L’être et le néant)
Au
vrai, sitôt évacué l’expérience
d’avoir été un corps pour-travail
et de ne pas être pleinement un
corps pour-jouir nous sommes
tout de même écartelés, comme sonnés
par la réalité de l’excision qui
nous paraît si lointaine et cruelle
de nos cousins Africains. Nous
refoulons ces stigmates.
Mais le temps
nous fut-il donné pour composer une
ars erotica ? L’herbier de
l’acte sexuel offre en langue
créole, comme dans nombre d’autres
langues d’ailleurs, qu’un registre
de conquête, de profitation :
koké, koupé, lapiné,
krasé, chayé, etc. Où
se glisse parfois la caresse (miyonnen),
le baiser (landjé), la
fellation ou le cunnilinctus (sousé).
Faire l’amour se pratique sous
l’idéologie du péché (fè vis,
fè malélivé). Avec ses
variantes de la masturbation et de
l’homosexualité (bat dous,
fè makoumè, fè zanmi).
De même qu’un
Esquimau utilise quelques dizaines
de mots pour décrire les diverses
espèces de neige qu’il perçoit dans
son environnement, l’étendu de notre
vocabulaire pour nommer le sexe
féminin n’en est pas moins aride :
coucoune, choune,
cocotte, foufoune,
kouni, la lune, la
nature, quequette,
patate, kougnia,
mafoune ou madafa.
Et pourtant,
l’hypocrisie dont est frappée
l’usage du mot coucoune est
un bel exemple de notre
« puritanisme de façade ». Cependant
Gisèle Pineau le fait entrer et
accepter en littérature par une voix
moins manifeste :
Ta
coucoune est plus douce qu’un duvet
d’oie, plus brûlante qu’une rossée
de piments, plus profonde qu’une
nuit sans lune et sans étoiles. (Une
antique malédiction)
Alors, dans ces
conditions, de quelle libération
sexuelle se réclamer ? Surtout quand
notre octroi de citoyenneté
s’exprime – au comble de l’intime -
lorsque des Martiniquais faisant
l’amour avec une personne de race
blanche s’écrient « Vive
Schœlcher ! » au moment de l’orgasme
nous rapporte Fanon.
La ligne du
partage des eaux de notre
imaginaire érotique n’est
peut être pas si impossible à
localiser. Elle
s’appréhendera, non sans la
révélation de poteries amérindiennes
inédites par la houle. Par ailleurs,
les iconographies et les écrits
laissés par les chroniqueurs nous
laissent supputer leurs orgies sans-manman.
Et, s’agissant des fameuses
Amazones, leurs pratiques dites
« cannibales » devraient être
rapprochées de l’expression créole
« manjé fanm lan » pour
signifier dans sa bestialité, non
moins humaine, lui faire l’amour.
Rien d’étonnant puisque sous toutes
les latitudes le sexuel s’accommode
toujours de l’alimentaire, de la
gourmandise. Ainsi vont les
analogies du jeûne et de la
chasteté, de l’ascétisme et de
l’abstinence : héritages de l’Orient
via l’univers judéo-chrétien.
S’agissant
de l’oraliture, dans le conte créole
on dérisionne amplement les
attributs sexuels avec une
utilisation prononcée des mots et
des phrases à double sens. Ainsi,
dans celui de Marie-Baleine,
l’histoire d’une petite fille qui
joue à une embouchure avec un
« poisson » qui grandit et grossit.
Ou de Pipi-suif, conte
celui-là d’un petit homme au « deux
cent cinquante mètres de verge liée
autour de ses reins ». C’est dire
que chez le conteur créole, l’humour
se fait toujours solidaire de
l’érotisme. Ce qui s’exprime
également par la performance
sexuelle de (« deux heures sans
panne ») d’un personnage de Patrick
Chamoiseau dans Chronique des
sept misères.
Les chansons
créoles – dont celles du virtuose
Franky Vincent — ne sont pas en
reste avec des évocations de
ressemblance de poils et de longueur
d’épis de maïs, voire de trous de
crabes. Ainsi, dans cette Caraïbe où
l’on s’injurie uniment par
l’évocation d’une tubercule (la
patate douce) nous souquons nos
corps avec ce qu’il ne faut jamais
nommer : le viol qui nous a
constitué. Avec ses corollaires
d’incestes, d’attentats à la pudeur
ou de droits de cuissage. Cependant
que Sanctuaire de Faulkner,
où un gangster impuissant ayant
défloré une femme dans une grange à
l’aide d’un réel épi de maïs,
sublime le procès de la domination
masculine. Par contre, nous abordons
l’homosexualité avec une grande
discrétion. C’est que nous
inscrivons aussi nos mœurs dans nos
silences. Qui soupçonnerait une
vision homosexuelle (latente) dans
la description et les attitudes des
personnages masculins dans Les
jours immobiles de Joseph Zobel ?
Ainsi, le célèbre ouvrage Une
nuit d’orgie à Saint-Pierre
présenté comme une perle rare n’est
donc pas un cas isolé de libertinage
à la créole.
Si nous
tournons autour de la notion
d’érotisme sans vouloir
l’enfermer dans une définition,
c’est que nous pressentons que,
aussi vrai qu’un coup de foudre est
une action réfléchie (qui
vient après coup comme dans
Phèdre), qui ne se donne que
dans la distance ; une action que
Schopenhauer ne conçoit que
comme stratégie de la nature pour la
perpétuation de l’espèce. Freud
ajoutera que ce qui n’est pas de
l’ordre de la reproduction relève de
la perversion. Telle est la glose de
L’origine du monde. Le
tableau de cet érotisme s’exprime en
puissance maritime du désir et
célébration de l’amour physique dans
la poésie de Perse :
Semence et sève de douceur, l’acide
avec le lait mêlé, le sel avec le
sang très vif, et l’or et l’iode, et
la saveur aussi du cuivre et son
principe d’amertume — toute la mer
en moi portée comme dans l’urne
maternelle. (Amers)
Ne nous enfermons pas dans les
minauderies de la pensée de la
distinction commune de l’érotisme et
de la pornographie qui fit dire à
Alain Robbe-Grillet que
l'érotisme est
à la pornographie ce que le melon
est à la pastèque. Il serait en
effet délicat de détacher de manière
péremptoire l’amour de la sexualité,
la sexualité de l’érotisme,
l’érotisme de la pornographie.
La structure culturelle dans
le temps et l’espace compte pour
beaucoup. Ce que nous prenons pour
de l’art relève le plus souvent du
sacré. D’où la nécessité d’évaluer
l’intention érotique de ce qui
apparemment s’offre comme tel. Car
l’époque, le regard contemporain est
particulièrement érotique. On va
même chercher de l’érotique là où il
n’y en a pas comme le suggère Alvaro
Mutis :
Le
corps de l’homme, pas plus que celui
de la femme, ne possède le moindre
duvet. Elle montre son sexe, ouvert
comme un fruit tout juste éclos, et
lui le sien, avec le long prépuce
qui finit en pointe. On dirait une
corne ou un éperon, un objet
complètement étranger à toute idée
sexuelle et sans la moindre
connotation érotique. (La neige
de l’amiral)
Il est aussi une facilité qui
consiste à déclarer qu’une notion
n’existe pas dans une culture sous
prétexte que le mot qui lui
correspondrait serait introuvable.
Ainsi en est-il du terme paysage
que des créolistes traduisent par
laliwondaj. L’érotisme qui fort
heureusement ne se départ ni de la
surprise ni de la transgression, ne
se résume pas à un mot. Car de même
que la notion de paysage n’est pas
vécue dans les Amériques comme un
décor (en témoigne une
littérature et des œuvres où le
paysage est un personnage parmi tant
d’autres), dans nos cultures créoles
l’érotisme se donne rarement de
façon détachée ; le plus souvent il
est intégré au mouvement même de la
vie sans que l’on éprouve le besoin
de le mettre en exergue. Ainsi nous
disons qu’il n’y a rien dans ça.

L'Origine du
monde, Gustave Courbet
Désir et engagement
L’érotisme est
le baroque de l’amour. Il
s’épanouit naturellement dans l’art.
Cela est assurément subversif. C’est
ainsi qu’existe, aux côtés des arts
plastiques, une littérature
progressiste, véritable métaphore de
la répression des pouvoirs
politiques et spirituels sur le
corps. La philosophie dans le
boudoir ne saurait rayonner sans
son chapitre intitulé : Français
encore un effort pour être
républicain. La fulgurance
érotique de l’œuvre de Sade
transcende en effet les différents
régimes politiques auxquels il a été
confronté dans sa vie. C’est qu’un
livre érotique, outil interactif où
le langage agit sur la sensualité,
n’est pas un simple
livre-de-papier : il interroge
le corps-dominé sur un mode moins
intellectualiste qu’une conversation
de banquet platonicien. On ne peut
pas embastillé le désir.
Un pan de l’œuvre
de René Depestre (romans et
nouvelles) participe de cette
littérature dite érotique mais
assurément engagée. À l’instar de
l’œuvre sadienne elle est pleinement
une littérature de combat. Ainsi, le
recueil de récits Alléluia pour
une femme-jardin s’ouvre par une
citation de Georges Bataille en
exergue, donnant son plein sens au
titre. Par ailleurs, cette filiation
littéraire de Depestre à Georges
Bataille, théoricien majeur de
l’érotisme du Xxème siècle, se mêle
à leur engagement communiste commun.
Les insulaires, nous rappelle
l’écrivain haïtien René Depestre,
citant le livre V de La
République de Jean Bodin sont
des gens dont il faut se méfier. (« Insulares
omnes infidos habere »). C’est
dire que les textes érotiques de
Depestre ne sont pas des romans à
l’eau de rose. Pas plus que Les
onze mille verges n’est un écrit
marginal de Guillaume Apollinaire.
Le « géolibertinage » de Depestre
lui a permit de traverser à son tour
les affres de la dictature haïtienne
et de réécrire pour d’autres moyens
un message simple : faites l’amour
pas la guerre !
L’obsédé textuel
La littérature n’est pas un
tract. Si la prose militante
prône l’action immédiate, la
littérature à l’opposé des modes
d’emplois, vise une intention
esthétique. Elle relève de l’art, du
détour par définition, et gagne ses
lettres de noblesse, au delà des
modes, par la durée. C’est
aussi en cela que la littérature
érotique caribéenne est une
littérature de combat. Ecrire sur
l’amour n’irait pas de soi dans
certaines conditions d’engagement ?
Glissant — qui a sans cesse rappelé
la condition de la femme antillaise,
(cf. Familles sans foyers ?
in
Le discours antillais) — dit
volontiers qu’il
ne se voit pas écrivant un
poème d'amour et qu’il n’a pas du
tout la tendance à se servir de sa
vie pour nourrir sa littérature,
qu’il ne puise pas dans son affect
quotidien pour la nourrir. Ainsi, il
n’aurait pas pu écrire comme Karl
Marx :
Etre reconnu et ressenti
par toi-même
comme un complément
de ton être
comme une partie nécessaire
de toi-même
me sachant ainsi confirmé
dans ta pensée
comme dans ton amour
Relevons pourtant que
la littérature érotique, comme la
littérature intimiste, est de plus
en plus investie par les femmes, de
Simone Swartz-Bart à Audrey Pulvar
(avec L’enfant-Bois) en
passant par Maryse Condé.
Ecarter l’affect d’un
projet littéraire, c’est certes se
déprendre du crédo romantique,
lequel n’évacue pas l’implication
politique et sociale. En un mot :
l’engagement. Par conséquent, la
contre-poétique, une poétique
volontariste et qui se met en
question ne s’oppose pas franchement
à la poétique faillisante,
naturelle. L’œuvre de Depestre
l’illustre pour ce qui concerne la
littérature érotique et — Michel
Foucault dans Surveiller et punir
nous met sur la voie concernant la
littérature policière — le lecteur,
l’obsédé textuel, qui peut
transformer une littérature
d’origine bourgeoise en littérature
populaire, est le seul acteur de la
lutte des classes.
Manuel NORVAT
Première illustration :
L’extase de Sainte-Thérèse,
Le
Bernin
Deuxième illustration :
Gauguin
Troisième Illustration : Poterie
Moche 200 ans AV J.C.
Quatrième illustration :
L'origine du monde Gustave
Courbet