Photo
de Françoise Vergès
“Nègre
je resterai”
Aimé Césaire qui sut
toujours entremêler devoir poétique
et art politique demeure à
92 ans la voix de toutes les victimes
du colonialisme, le chantre de la
négritude et de sa terre tant
aimée, la Martinique. Combat
qu’il définit ainsi :
liberté, égalité,
identité. Rencontre à
Fort-de-France.
Tous les jours, le même rituel.
Le coup de Klaxon du chauffeur. La
voiture qui entre dans la cour de
l’ancien hôtel de ville
de Fort-de-France, aujourd’hui
écrin coquet du théâtre
municipal. Et puis, la secrétaire
d’Aimé Césaire,
qui guide les pas hésitants
du vieil homme, bras dessus, bras
dessous, jusqu’à sa table
de travail. A 92 ans, l’ancien
maire et député de Fort-de-France
a conservé son bureau, comme
un ultime honneur. Dans ce refuge
encombré de cadeaux et de souvenirs
divers (des statuettes africaines,
un maillot du footballeur Lilian Thuram
accroché au mur dans un sous-verre…),
Aimé Césaire accueille
ses visiteurs sans rendez-vous et
sans protocole. Comme un Saint Louis
des tropiques tenant audience, il
reçoit des célébrités
de la planète qui ont fait
parfois des milliers de kilomètres
pour rencontrer l’un des derniers
grands mythes de la littérature
du XXe siècle. Il y a aussi
– surtout – des anonymes,
comme ce couple de métropolitains,
venu tôt ce matin pour une dédicace.
Et aussi des Martiniquais modestes,
jeunes ou vieux admirateurs de «
papa Césaire », qui attendent
patiemment dans l’antichambre.
« Ce sont des amis. Ils me parlent
de leurs problèmes… dit
en nous accueillant l’écrivain,
des problèmes auxquels je n’ai
moi-même pas de réponse
! »
L’écrivain
arbore son éternel costume-cravate
impeccable, à l’élégance
surannée. Derrière ses
grandes lunettes rondes et dorées,
pointent, comme deux billes rondes,
des yeux soucieux qui scrutent avec
difficulté la silhouette du
visiteur. Sous le cheveu ras et neigeux,
la peau anthracite de son visage est
tendue comme un cuir, et rajeunit
le poète de dix ou quinze ans.
Face à ses hôtes arrivant
pétris d’admiration,
les bras chargés de compliments,
le malicieux vieillard a mis au point
une technique assez efficace, l’esquive,
qu’on dirait empruntée
au compère lapin, le héros
rusé des contes créoles…
Le journaliste intrépide ou
ingénu veut-il brasser une
fois encore le siècle avec
le grand homme, confronter son œuvre
et sa vie à l’histoire
de la Martinique, de la France, du
monde ? « Monsieur, votre projet
m’épouvante ! »
lance-t-il chaque fois avec autant
de malice que de courtoisie.
Pour
déjouer ce piège affectueux,
il est temps d’avouer une botte
secrète : notre compagnon de
voyage, Daniel Maximin, nous sert
de guide ce matin-là. Ami et
confident d’Aimé Césaire,
Daniel Maximin est non seulement un
connaisseur hors pair de l’œuvre
de son maître, mais poète
et romancier lui-même : il vient
de publier Les Fruits du cyclone (éd.
du Seuil), une « géopoétique
» de la Caraïbe, réflexion
érudite sur l’identité
antillaise. Né en Guadeloupe,
il y a cinquante-neuf ans, Daniel
Maximin a d’ailleurs trouvé
l’une des plus justes définitions
des Antilles françaises, filles
de quatre cents ans d’esclavage
et de colonisation : « tellement
de blessures, en si peu de géographie
».
«
Très bonne formule. Je la retiens
! » goûte Aimé
Césaire, qui exècre
« l’exotisme » de
carte postale dont sa Martinique,
entre plages et cocotiers, est si
souvent parée. « Exotisme
? c’est le mot français.
Mais pour moi, mon pays n’est
pas “exo”, “en dehors
de”… C’est l’intérieur
que je cherche ! » s’exclame
le poète, qui, d’André
Breton à André Malraux,
a toujours pris soin de dessiller
les yeux de ses visiteurs, leur faisant
apercevoir « le grand phénomène
humain » martiniquais, au-delà
de l’exubérance végétale
et de la « splendeur solaire
» de son île : «
La Martinique paraît belle,
sereine, même joyeuse…
mais il y a, au fond, une inquiétude,
une douleur, que pour ma part je considère
comme la nostalgie de quelque chose.
J’ai voulu trouver la nature
de cette nostalgie, et tout mon effort
politique a été de prendre
ça en compte. Autrement dit,
j’ai toujours été
hanté par l’idée
d’une identité antillaise…
Il y a une civilisation française
autour de laquelle nous ne nous retrouvons
pas pleinement. Elle n’a pas
été faite pour nous.
Liberté ? Oui. Egalité
? A peu près. Fraternité
? Difficile à réaliser.
Mais il y a un mot qui est oublié
: le mot identité. »
«
Un nègre de la campagne »,
dit affectueusement Daniel Maximin
pour définir son vieil ami.
Les racines d’Aimé Césaire,
né à Basse-Pointe, dans
le nord de l’île, plongent
effectivement dans la verte campagne
des petites gens, des sans-grade.
Une mère couturière,
un père petit fonctionnaire.
Dans cette famille modeste, où
l’éducation a toujours
été considérée
comme une valeur sacrée, c’est
« maman Nini », la grand-mère
d’Aimé, une maîtresse
femme, qui lui apprend à lire.
Quand
la famille Césaire s’installe
à Fort-de-France, Aimé
a une dizaine d’années.
Plus tard, au lycée Victor-Schœlcher,
où il accumule les prix de
français, de latin et d’anglais,
il se sent déjà à
l’étroit dans cette société
coloniale corsetée, seul et
mal à l’aise dans cette
petite France où les maîtres
blancs et mulâtres sont racistes
et arrogants : « Un monde de
petits-bourgeois qui m’a beaucoup
irrité, se souvient encore
aujourd’hui l’écrivain.
Un monde qui n’avait en réalité
qu’une idée : l’européanisation.
Ce qu’ils appellent l’assimilation...
»
Sa
révolte, il va la baptiser
« négritude ».
Ce néologisme, inventé
dès les années 30, dans
la revue L’Etudiant noir, est
en fait une création collective
élaborée avec ses deux
compagnons d’études,
le Sénégalais Léopold
Sédar Senghor et le Guyanais
Léon Gontran Damas. La négritude,
qui a été souvent mal
comprise, n’a jamais été
une idéologie. Pas même
une célébration d’un
mythique retour aux sources africaines.
Ce n’est pas l’Afrique
que cherchait Césaire : il
a attendu 1961 pour en fouler le sol
et il y est retourné peu souvent.
Non, la négritude de Césaire
n’est rien d’autre qu’une
plongée en lui-même.
Une exploration de sa peau noire,
de son « moi profond »
et de la culture de ses ancêtres.
Cette
quête ne s’est pas faite
sans douleur, comme en témoigne
l’extraordinaire Cahier d’un
retour au pays natal (éd. Présence
africaine), ce monument de 65 pages.
L’œuvre fondatrice du poète.
Aimé Césaire a une vingtaine
d’années quand il écrit
ce sublime cri de révolte,
poème lyrique contre les «
larbins de l’ordre et les hannetons
de l’espérance ».
Le jeune boursier, l’enfant
des colonies projeté dans le
Paris des lettres, au lycée
Louis-le-Grand puis à l’Ecole
normale supérieure de la rue
d’Ulm, hurle sa soif de justice
et de dignité : « Ma
bouche sera la bouche des malheurs
qui n’ont point de bouche, ma
voix, la liberté de celles
qui s’affaissent au cachot du
désespoir. » Mais, chez
le jeune et impétueux Césaire,
jamais de haine envers les «
Blancs ». Seulement un refus
obstiné de l’assimilation,
ce venin qui dissout la personnalité
: « J’ai senti très
vite que je n’étais pas
un Européen, que je n’étais
pas non plus un Français, mais
que j’étais un nègre.
C’est tout. Ce n’est pas
plus compliqué que ça
» (1).
Nègre
né dans une « calebasse
», dans une Martinique-confetti,
au milieu de l’océan
: l’histoire et la géographie
lui ont vite fait comprendre qu’il
allait grandir du côté
des vaincus. « Nous ramassions
des injures pour en faire des diamants
», disait magnifiquement René
Ménil, le cofondateur avec
Césaire de la revue culturelle
Tropiques. Une publication iconoclaste
qui brillait dans la nuit noire des
années 40, dans la Martinique
de l’amiral Robert, le «
Pétain des Antilles ».
Comment
s’étonner qu’au
sortir de la guerre le poète
réponde alors à l’appel
de la politique ? Quand ses amis communistes
le sollicitent pour briguer la mairie
de Fort-de-France, Aimé Césaire
se souvient de ses racines populaires
: « J’avais une dette.
[…] J’ai donné
mon nom un peu comme l’intellectuel
qui aujourd’hui signe une pétition
pour le peuple kurde » (2).
Elu « par hasard », le
professeur de français hérite
d’une ville sans égouts,
entourée de bidonvilles sans
eau potable et sans électricité.
Ce qu’il ne savait pas, c’est
qu’il restera… cinquante-six
ans maire de cette ville et quarante-sept
ans député, jusqu’en
1993. Cela a donné forme, pour
le meilleur et pour le pire, au «
césairisme » : un mélange
de gestion sociale, de distribution
de prébendes et d’emplois
municipaux. Mais de cette trajectoire
singulière, on n’oubliera
pas non plus la rupture prophétique,
dès 1956, avec le Parti communiste
français, dans lequel il ne
se reconnaît plus. L’homme
n’est pas prêt à
changer sa peau noire contre un masque
blanc. « Nègre fondamental
» il restera.
Statufié
de son vivant, Césaire ? Certes,
il l’est. Et l’universitaire
Françoise Vergès a bien
raison de prôner « une
lecture ni nostalgique ni idolâtre
» de son œuvre (3). Dans
les années 90, les enfants
terribles de Césaire, Patrick
Chamoiseau et surtout Raphaël
Confiant, avec son essai au vitriol
Aimé Césaire, une traversée
paradoxale du siècle (éd.
Stock, 1993), se sont crus obligés
de tuer le père, peut-être
pour mieux exister sous l’ombre
tutélaire. Leur attaque en
règle de la négritude
– remplacée par le concept
de « créolité
» et de métissage –
était, il est vrai, loin d’être
stérile. Césaire, qui
ne veut pas entretenir la polémique,
a peut-être deviné là,
en creux, le plus bel hommage. Celui
d’être toujours vivant
pour les jeunes générations,
alors qu’il n’a pas publié
depuis de très longues années
: « J’écris très
peu, je suis très fatigué.
J’ai, en plus, la difficulté
de lire », nous confie à
regret le poète, qui soutient
difficilement une longue conversation.
Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau,
Confiant… Incroyable marmite
de talents que cette petite Martinique
de 400 000 habitants !
Aimé
Césaire traverse ainsi le crépuscule
de sa vie tel un monstre sacré,
entré de son vivant dans la
grande histoire. Dégagé
des responsabilités, il sait
aussi redescendre dans l’arène
quand il le faut, pour remettre les
pendules à l’heure. Et
avec quelle force ! En décembre
dernier, avec un calme olympien, il
a cloué le bec à Nicolas
Sarkozy et aux tenants de la loi de
février 2005 sur la «
colonisation positive ». En
refusant de recevoir le ministre de
l’Intérieur, le poète
a grandement aidé la fronde
qui montait : le président
de la République a dû
finalement capituler et revenir, dans
le dos du Parlement, sur cette loi
qui prétendait dire comment
enseigner l’histoire. Colonisation
positive ? Lisez ce qu’écrivait
Aimé Césaire en…
1955 dans son fameux Discours sur
le colonialisme (éd. Présence
africaine), malheureusement toujours
d’actualité : «
On me parle de progrès, de
“réalisations”,
de maladies guéries, de niveaux
de vie élevés au-dessus
d’eux-mêmes. Moi, je parle
de sociétés vidées
d’elles-mêmes, des cultures
piétinées, d’institutions
minées, de terres confisquées,
de religions assassinées, de
magnificences artistiques anéanties,
d’extraordinaires possibilités
supprimées… » Et
ceci, encore : « Il faudrait
d’abord étudier comment
la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur,
à l’abrutir, au sens
propre du mot, à le dégrader
[…] et montrer que chaque fois
qu’il y a au Vietnam une tête
coupée et un œil crevé
et qu’en France on accepte,
un Malgache supplicié et qu’en
France on accepte, il y a un acquis
de la civilisation qui pèse
de son poids mort, une régression
universelle qui s’opère,
une gangrène qui s’installe
[…], il y a le poison instillé
dans les veines de l’Europe,
et le progrès lent, mais sûr,
de l’ensauvagement. »
Tribun
ou poète, Aimé Césaire
n’a jamais voulu choisir. Ses
pamphlets sont parfois poétiques,
ses poèmes souvent politiques.
La cohérence, il faut la chercher
dans le parcours de cet homme. Inébranlable
dans ses convictions. Eruptif, comme
les volcans qu’il aime tant.
Explosif, comme la montagne Pelée
de son île natale. Explosion,
c’est d’ailleurs le mot
qu’il a souvent employé
pour dire poésie : «
Le monde dans lequel nous vivons est
un monde menteur. Mais il y a un être
en nous qui est là, il faut
le trouver, le chercher, et lui permettre
de s’exprimer. C’est la
poésie qui m’a permis
ça. Je ne sais pas exactement
ce que je pense, et d’un coup
c’est le poème qui me
le révèle. Elle est
là, l’explosion…
»
On
l’imagine fort et indéracinable
comme un banian, le chêne des
Antilles. Aimé Césaire
esquisse un sourire. Il se verrait
plutôt aujourd’hui en
« laminaire », cette algue
ballottée sous l’eau
mais, surtout, accrochée fidèlement
à son rocher, « et que
rien ne peut enlever ». Césaire,
le laminaire ? Voilà qui tranche
avec le « nègre de la
campagne » qui a toujours tourné
le dos à la mer, apeuré
par la vague menaçante de l’Atlantique
qui ravage la côte et noie les
hommes.
«
La complexité humaine…
» soupire le maître, qui,
maudissant ses maux de tête,
met fin en douceur à l’entretien,
en s’excusant. Dans le grand
escalier tournant du théâtre,
le laminaire disparaît, à
pas lents, arc-bouté à
la rambarde de l’escalier, repoussant
la main de sa secrétaire venue
lui prêter assistance.
Poésie : Moi, laminaire, éd.
du Seuil, 1982 et La Poésie,
éd. du Seuil, 2006.
Théâtre : La Tragédie
du roi Christophe, 1963 et Et les
chiens se taisaient, 1956, éd.
Présence africaine.
Aimé
Césaire, chanté avec
talent par Gérard Pitiot, au
milieu d’autres poésies
afro-caribéennes : Chants pirogue,
Productions spéciales.
Vidéo
: Extraits de la rencontre
Thierry
Leclère
(envoyé spécial à
Fort-de-France)
(1)
Aimé Césaire, rencontre
avec un nègre fondamental,
de Patrice Louis, éd. Arléa,
2004.
(2) Le Nouvel Observateur, 1er février
2001.
(3) Nègre je suis, nègre
je resterai,entretiens avec Françoise
Vergès, éd. Albin Michel,
2005.
Télérama n° 2931
- 15 mars 2006