Les héros de
Walter Mosley se débattent
contre les inégalités raciales
et sociales de la société
américaine
Melting pot blues

Emeutes de Watts
(Los Angeles, 1965). HARRY
BENSON/GETTY IMAGES
Depuis Le Diable en robe bleue,
son premier roman paru en 1990,
Walter Mosley poursuit la chronique
du quartier noir de son enfance à
Los Angeles. Il avait 13 ans en 1965
lorsqu'y éclatèrent les émeutes de
Watts. Ce qui le marqua le plus, ce
n'est pas d'avoir été témoin des
violences. C'est la réaction de son
père, douloureusement partagé entre
l'envie de prendre part physiquement
à la révolte et le désir de rester
dans la légalité.
Easy Rawlins, le
personnage récurrent de Walter
Mosley, semble avoir hérité de ce
sentiment ambigu. Officiellement, il
est détective privé et détient une
licence en bonne et due forme
délivrée par la police de Los
Angeles. Il doit d'ailleurs la
produire régulièrement, car qui
pourrait prendre au sérieux un privé
noir ? Par ailleurs, il travaille
dans un collège, comme responsable
de l'équipe des agents d'entretien.
Pourtant, au moment où commence
Noirs baisers, il s'apprête à
attaquer un convoyeur de fonds avec
l'aide de son vieil ami Mouse.
Mais justement,
il hésite, pris de scrupules à
l'instant de basculer dans
l'illégalité. Une autre affaire plus
classique, mais également rentable,
se présente opportunément à lui : il
s'agit de retrouver un riche avocat
blanc et sa charmante secrétaire
noire, Cinnamon Cargill, qui ont
mystérieusement disparu, et ce pour
le compte d'un étrange
commanditaire, un nabot nommé Robert
E. Lee, comme le célèbre général
sudiste de la guerre de Sécession.
L'époque est
celle de la guerre du Vietnam, et
Easy Rawlins regrette d'avoir passé
l'âge d'adhérer au mouvement hippie
pour faire l'amour plutôt que la
guerre. Il se demande surtout pour
qui il travaille et quel rôle on lui
fait jouer dans cette affaire. S'il
est prêt à basculer dans la violence
la plus radicale, c'est qu'il a un
besoin pressant d'argent. Sa fille
adoptive, Feather, est atteinte
d'une forme de septicémie que seule
une clinique suisse (donc chic et
chère) est en mesure de soigner. La
compagne d'Easy, Bonnie, hôtesse
d'Air France, a réussi à obtenir ses
entrées dans la fameuse clinique et
peut organiser le voyage en Europe :
reste à trouver le financement.
L'enquête s'avérera plus périlleuse
que prévu. Elle ravivera chez Easy
ses souvenirs de la seconde guerre
mondiale, à laquelle il a pris part
en Europe et qui l'a profondément
marqué, en particulier à cause d'un
épisode au cours duquel il a dû tuer
au corps à corps un jeune soldat
allemand qui n'était pas plus
agressif envers lui que ses propres
compatriotes blancs de l'armée
américaine.
Cette méditation
sur la violence se retrouve au coeur
d'un autre roman de Walter Mosley
qui est traduit simultanément,
Lucky Boy. Ce texte n'a pas de
trame policière, c'est l'histoire de
deux garçons devenus frères à la
suite d'une histoire un peu
compliquée d'adoption. Eric et Tommy
s'adorent, bien que tout les sépare.
Le premier est blanc, robuste,
fonceur et bourré de talents, le
second est noir, chétif, rêveur et
introverti. Les deux gamins passent
ensemble une petite enfance
idyllique. Pourtant, Eric finit par
se persuader qu'il a tellement de
chance qu'en détournant le malheur
de sa personne, il en vient, bien
involontairement, à l'attirer sur
son entourage : dans le même temps,
Tommy collectionne les avanies. "
Il faut, constate Eric, que
je fasse attention à la manière dont
je traite les gens. Toi, tu dois
faire attention à la manière dont
les gens te traitent. "
CONDITION
PRÉCAIRE
A 6 ans Tommy
doit retourner vivre dans la famille
de son père biologique. Dès lors, le
destin des deux garçons diverge
radicalement. Une douzaine d'années
plus tard, quand ils se croiseront
de nouveau, ils n'auront plus rien
en commun si ce n'est leur mutuelle
affection. Ainsi résumée, l'intrigue
peut faire penser à un mélodrame ou
à une fable plus ou moins didactique
sur la différence de traitement
social réservé aux Noirs et aux
Blancs. Mais les personnages de
Walter Mosley ne sont pas des idées
abstraites, ils s'incarnent dans
leurs contradictions, leurs
faiblesses. " Etre pauvre,
écrit Walter Mosley, à propos de son
détective Easy Rawlins, c'est
être avant tout préoccupé par sa
survie. Toutes vos actions sont
déterminées par cette réalité. Vous
pouvez essayer d'agir de manière
légale, morale, mais il y aura
toujours un moment où il faudra
faire des choix : commettre telle
action répréhensible et pas telle
autre, se fixer des limites. "
Que l'intrigue
soit policière ou pas, tous les
personnages de Walter Mosley sont
hantés par ce vertige, partagés
entre leurs conceptions morales et
les nécessités imposées par leur
condition souvent précaire, empêtrés
dans leurs dilemmes, en un mot ils
sont humains, c'est ce qui les rend
si attachants.
Gérard Meudal
NOIRS BAISERS (Cinnamon Kiss) de Walter Mosley.
Traduit de
l'anglais (Etats-Unis) par Mireille
Vignol,
Seuil policiers,
300 p., 20 €.
LUCKY BOY de Walter Mosley
Traduit de
l'anglais (Etats-Unis) par Michelle
Herpe-Voslinsky,
éd. Liana Levi,
336 p., 21 €.
En librairie le
18 janvier.