Plantation Massa-Lanmaux est le premier
roman d’un jeune écrivain qui ne manque pas de
verve. La dimension romanesque de cet ouvrage le
dispute à sa fibre poétique et à sa force
réaliste.
L’originalité de l’ouvrage consiste avant tout
dans le contexte qu’il met en place ; l’univers
est celui d’une plantation dans une des îles de
Guadeloupe à la veille de la révolution. Dans ce
cadre propice à tous les débordements, vont
s’affronter les idéologies progressiste et
conservatrice autour des enjeux moraux et
matériels spécifiques de l’exploitation des
esclaves dans une économie de plantation. Chacun
de ces courants de pensée est incarné par les
deux protagonistes, père et fils, M de Massa et
son fils Donatien. Celui-ci est le digne
héritier du divin marquis dont il porte le
prénom, épigone aussi ambigu que son maître,
comme lui philosophe des lumières, anticlérical,
athée, porteur des idées de progrès et comme lui
porteur d’un érotisme associé à des actes
impunis de violence et de cruauté (fustigations,
tortures, meurtres, incestes, viols, etc.).
Celui-là incarne une figure de maître débonnaire
et hypocrite, surtout versé dans un scientisme
mathématique (nouveau d’Alembert exploitant les
données du calcul infinitésimal) qui fait bon
ménage avec le clergé tant que celui-ci protège
ses intérêts d’esclavagiste. Les deux figures
représentent avec justesse les contradictions de
la morale chrétienne dont le verbe
philanthropique est au service d’une pratique
inhumaine, en totale contradiction avec la
morale de l’Évangile.
La
dynamique du récit est efficace, quoique très
simple : elle progresse d’un état initial
stable : la colonie est relativement prospère et
calme quand le fils Donatien, mandé par son Père
revient au pays. Une intrigue amoureuse assez
convenue va servir de déclencheur au
bouleversement narratif : Donatien s’est séparé
de sa dulcinée, la belle Charlotte en quittant
son pays. Mais à son retour, il ne rencontre que
déception et trahison ; Charlotte épouse un
propriétaire plus riche que lui. Amer et
désespéré Donatien se laisse emporter sur la
pente d’un libertinage de plus en plus brutal en
profitant de la licence dont jouit
l’esclavagiste. Il se livre désormais sans
retenue à ses instincts les plus sauvages. Sa
dépravation est alors sans limite, jusqu’au
viol, jusqu’à l’inceste et au meurtre.
Parallèlement à cette trajectoire démoniaque,
les commandeurs, économes et autres petits chefs
responsables de l’administration des esclaves se
livrent à des abus de toutes sortes et se
vautrent dans des orgies dont la férocité et la
barbarie n’ont d’égale que la stupidité.
Voilà comment petit à petit la vie de la colonie
se dégrade, dans l’indifférence d’un maître
irresponsable, retiré dans le confort de ses
études mathématiques, jusqu’à la révolte finale
des esclaves. A cet égard la scène de
nécrophilie finale, lors de laquelle le
commandeur noir Mamzelle s’accouple à Charlotte
inerte, la maîtresse blanche qu’il idolâtrait en
silence, résume toute la violence symbolique
dont l’histoire est porteuse. La femme alors
« dans sa matrice morte l’interfécondation des
races. »
En
dépit de quelques facilités imputables à la
jeunesse du romancier (baroquisme des
descriptions, outrance dans l’obscénité,
maniérisme de l’écriture, académisme des décors
dans le style naïf) la recherche formelle est
indéniable et heureuse. Celle-ci suit d’ailleurs
l’évolution générale de l’histoire, partant
d’une novation audacieuse et quasi
révolutionnaire pour aboutir à une sage
régularité classicisme.
La
nouveauté de cette écriture consiste en une
polyphonie systématisée. Dans la dialectique du
maître et de l’esclave, le parallélisme des
points de vue est rendu par une alternance des
voix et des styles, soutenue par une graphie
différenciée. La voix de l’esclave, quel qu’il
soit, est transcrite en italiques tandis que
celle du maître est rendue en caractère romain
classique. Cette opposition des graphies
symbolise à lui seul la différence de statut des
paroles. L’étrangeté de la parole servile et sa
dimension puissamment poétique s’oppose à la
régularité stylistique quasi académique de la
parole du maître ou de celle du narrateur. Le
même procédé peut servir à opposer le rêve et le
souvenir du jeune Donatien à la voix du
narrateur.
L’audace dans le procédé culmine dans la
deuxième parie (p. 122) quand les deux voix
s’entremêlent ligne à ligne, la différence de
caractère typographique permettant seule
d’identifier chacun des deux discours.
On
l’aura compris, le grand mérite de premier roman
est de tenir l’équilibre entre la dimension
réaliste, servie par une documentation de
premier ordre et une invention poétique nourrie
par une écriture lyrique puissante ; on lui
pardonnera donc de s’égarer parfois dans des
métaphores alambiquées et ténébreuses.
Les références permanentes à l’épopée (Homère et
Virgile) ou à la tragédie grecque, les allusions
à Longus sont ici plus que des prétextes
culturels. Heureusement placées, elles
soutiennent l’inspiration, et enlèvent le récit
en lui donnant un souffle poétique.
*Michèle Bigot, CIEREC,UJM St Etienne