Depuis de longues années
Pierre-André Taguieff construit
une oeuvre imposante, au
carrefour de l'histoire des
idées, de la sociologie et de
l'intervention politique.
Directeur de recherches au CNRS,
enseignant à Sciences-Po, il a
contribué, en une trentaine de
livres, à renouveler l'analyse
du racisme dans la société
contemporaine. Il a notamment
souligné les insuffisances de
l'antiracisme, montrant qu'on se
trompe d'adversaire et de
combat, si l'on croit vivre dans
les années 1930 et n'avoir
affaire qu'à des répétitions du
nazisme.
Travaillant sur des sujets
conflictuels, porteurs de
querelles passionnées, ne
répugnant pas à la polémique,
Taguieff suscite critiques et
controverses. La somme tout à
fait remarquable qu'il publie
aujourd'hui, La judéophobie
des modernes, ne fera pas
exception. Car le politologue
s'y emploie à démontrer comment
fonctionne le changement majeur
intervenu au cours des dernières
décennies : la haine envers les
juifs passe désormais par la
détestation de l'Occident.
Autrefois, les racistes
européens haïssaient dans le
juif celui qu'ils jugeaient
extérieur (non chrétien,
oriental, sémite...).
Aujourd'hui, c'est au contraire
en détestant l'Occident qu'on va
haïr le peuple juif, car il
symbolise désormais ce qu'on
veut détruire
(judéo-christianisme,
capitalisme, libéralisme,
impérialisme). " Le peuple
juif a été désorientalisé ou
désémitisé, pour être
radicalement occidentalisé ",
souligne Taguieff.
Principale conséquence :
l'antisionisme - qui accuse
l'Etat d'Israël de violence
systématique, de racisme,
d'apartheid et qui, sous sa
forme radicale, veut sa
disparition pure et simple en
l'accusant de tous les maux du
monde - constitue pour Taguieff
le dernier avatar de l'antique
et multiforme haine des juifs.
" Le slogan "Mort à Israël !"
a remplacé le slogan "Mort aux
juifs !" ", écrit-il.
Ceux qui refusent d'admettre
cette substitution insidieuse
que décèle Taguieff répliquent
par exemple : combattre la
politique israélienne ne saurait
être confondu avec une hostilité
envers " les juifs " dans leur
ensemble. On peut être "
antisioniste " sans être "
antisémite ". On ne saurait
assimiler " critiques envers
Israël " et " hostilité
antijuive "... Pourtant, dans
ces torrents d'accusations, en
principe purement politiques,
qui fleurissent envers l'Etat
juif, dans ces imprécations qui
le décrètent insensible,
inhumain, haineux, injuste,
raciste, brutal, perfide,
comploteur, dangereux... on
retrouve bien des préjugés
séculaires et des haines
anciennes, dont les juifs, au
cours de l'histoire, ont fait
l'objet.
Pour s'en convaincre, il faut
s'immerger dans cette enquête
passionnante. Sur près de 700
grandes pages imprimées serrées
- dont 200 de notes -, Taguieff
brasse une documentation
colossale et la met en
perspective pour éclairer les
lignes de force de ces récentes
métamorphoses de la haine.
Car, selon lui, on doit
éviter de parler de "
l'antisémitisme " comme d'un
bloc figé, identique de siècle
en siècle. Certes, les juifs
furent toujours au centre de
mythes, fantasmes et rumeurs. On
peut en suivre les thématiques
principales, en discerner les
points communs. Toutefois, cette
haine continuée prend, selon les
époques, des formes historiques
distinctes. Et la nouvelle
judéophobie fusionne la haine
des juifs et celle de
l'Occident.
CONTINUITÉ DES DISCOURS
Taguieff a déjà formulé cette
thèse dans des travaux
antérieurs. Mais ce livre
l'illustre avec plus de force,
de références, et de profondeur
qu'aucun autre. Il révèle en
effet les variations et les
continuités des discours depuis
Voltaire jusqu'à diverses
figures actuelles comme Garaudy
ou Dieudonné. Ainsi, après des
siècles d'antijudaïsme chrétien,
où les juifs sont jugés "
déicides " et organisateurs de
crimes rituels, le " moment
voltairien " marque la naissance
d'une nouvelle forme de
condamnation des juifs, au nom
cette fois de
l'antichristianisme : ce
seraient eux, les inventeurs du
" dieu barbare " de la Bible !
Bientôt suivent les
invectives sociales. De Fourier
à Marx et au-delà, " le " juif
(essentialisé et diabolisé,
selon le dispositif propre à
tout racisme) est haï pour son
lien supposé à l'argent, à
l'usure, aux banques
(prétendument apatrides et
toutes-puissantes). " En
France, rappelle Taguieff,
l'extrême-gauche révolutionnaire
a explicitement été antijuive
tout au long du XIXe siècle ",
sans être pour autant raciste
comme le seront les nazis.
Car l'antisémitisme nazi est
issu, lui, du " moment
racialiste " où, de 1840 à 1890,
la haine des juifs se
métamorphose en empruntant aux
sciences nouvelles
(anthropologie, mythologie,
philologie). Cette fois, les
juifs sont considérés comme des
spécimens d'une race supposée
inférieure - " asiatique " ou "
négroïde ". Cette race imaginée
malsaine, impure et dangereuse,
menace de corrompre à jamais la
santé de la " race aryenne ".
C'est à cette seule forme
racialiste de la judéophobie
qu'il convient de réserver,
selon Pierre-André Taguieff, la
dénomination " antisémitisme ".
On peut donc, sans être "
antisémite " en ce sens,
c'est-à-dire sans partager
l'idéologie de la race, être
judéophobe, ce qui n'est pas
moins grave.
Le dernier moment des
métamorphoses contemporaines
s'élabore autour des
Protocoles des sages de Sion,
ce célèbre faux confectionné par
la police tsariste. On attribue
cette fois aux juifs la mise en
oeuvre d'une conspiration
mondiale, d'un complot permanent
pour la domination universelle.
Les juifs sont censés être
partout, tout contrôler et
manipuler, de la finance aux
médias, de la politique à
l'industrie.
Au terme du parcours, on voit
combien les discours
antisionistes radicaux, depuis
certaines franges de
l'extrême-gauche jusqu'aux
islamistes jihadistes,
reprennent et réactivent, tantôt
à leur insu, tantôt
volontairement, une série de
thèmes antijuifs forgés de
longue date. La diabolisation
(Satan, le goût du sang), la
conspiration et le complot, le
cosmopolitisme financier hantent
en effet leurs représentations.
A quoi s'ajoute, comme on sait,
l'ignominie récente décrétant "
nazis " et " racistes " les
Israéliens, voire tous les
juifs. A ce prix, on aura bonne
conscience, avec la haine en
prime.
Roger-Pol Droit
La judéophobie des modernes.
Des Lumières au Jihad mondial
de Pierre-André Taguieff
Ed. Odile Jacob, 686 p., 35
¤.