"Tête haute"
À
l’occasion de la sortie en
librairie de Tête haute
(Jean-Claude Lattès, 280 pages,
17 euros) qui retrace son
parcours professionnel et
personnel, nous avons rencontré
Memona Hintermann. Journaliste
singulière, femme spontanée,
elle a accepté de s’exprimer sur
des sujets de société comme
l’école, l’intégration, la
discrimination positive et de
revenir sur son métier de
journaliste.
Memona
Hintermann est née à l’île de la
Réunion d’un père indien
musulman et d’une mère créole
catholique. Issue d’un milieu
très modeste, elle est la
première bachelière de sa
famille. Alors qu’elle poursuit
des études de droit, elle
remporte un concours organisé
par l’ORTF de Saint-Denis de la
Réunion et s’engage dans la voie
du journa- lisme.
En 1974, âgée
de 24 ans, elle arrive pour la
première fois en France et
travaille comme journaliste à
FR3 Orléans. Depuis 25 ans, elle
est grand reporter à France 3.
De la chute du mur de Berlin en
passant par les Bal- kans,
l’Irak et l’Afghanistan, elle a
couvert tous les temps forts de
l’histoire immédiate. Aujour-
d’hui, elle couvre
principalement le Moyen-Orient.
Memona
Hintermann n’a pas écrit Tête
haute pour faire le récit de sa
vie et de ses expériences de
journaliste de terrain : elle a
d’abord voulu réagir en
citoyenne à la dérive sociale et
morale qu’elle a cru percevoir
dans les émeutes de novembre
2005. C’est donc pour parler
intégration, violence dans les
banlieues, racisme et ascenseur
social qu’elle a fait le choix
d’évoquer ce qu’il pouvait y
avoir d’instructif, voire d’«
exemplaire » dans son propre
parcours : « Comme fille
d’immigré, j’ai le droit à la
parole et ces questions me
tiennent à cœur mais je ne
pouvais les aborder sans parler
de moi ».
L’US : Vous
vous présentez dans votre livre
Tête haute comme une enfant de
l’école républicaine. Vous dites
que l’école a été votre « bouée
de sauvetage ».Vous faites donc
partie de cette catégorie de la
population pour laquelle l’école
a joué son rôle d’ascenseur
social...
Memona
Hintermann : Sans l’école,
rien n’aurait été possible. Mes
propos peuvent passer pour une
profession de foi catégorique
mais si je n’avais pas suivi
l’enseignement primaire puis
secondaire, rien n’aurait été
possible. Ma mère voulait que
nous sachions lire et écrire
mais elle n’envisageait pas que
ses enfants aillent au-delà du
certificat d’études primaires.
C’est vrai que ma génération à
la Réunion a pleinement profité
de l’école.
L’US :
Aujourd’hui, plusieurs
indicateurs montrent que l’école
ne joue plus pleinement ce rôle
d’ascenseur social. Comment
expliquez-vous cette régression
?
M. H :
L’école peut encore remplir ce
rôle mais la jeunesse n’a plus
les mêmes attentes. Pour
beaucoup de jeunes aujourd’hui,
réussir c’est faire la Star
Academy et conduire un 4x4. La
réussite doit être rapide,
fulgurante. Il faut aller très
vite sans passer par le temps
lent de la progression scolaire.
La scolarité est de plus en plus
considérée comme une perte de
temps. Jeune, je rêvais
d’apprendre, aujourd’hui,
l’école ne fait plus rêver. Il
faut reconnaître que l’école
depuis vingt ans n’a pas été
aidée : on a isolé les
enseignants, on les a paupérisés
tout en demandant à l’école de
résoudre tous les maux de la
société. Dans le même temps, on
a continué à présenter les
enseignants comme une classe de
privilégiés, de per- sonnes
hostiles à toutes réformes Je me
souviens d’un reportage, il y a
pourtant une dizaine d’an- nées,
dans une école de Creil. J’étais
allé filmer une classe d’élèves
non francophones. Il y avait des
enfants de 23 nationalités
différentes. Je suis partie en
me demandant comment cette
institutrice faisait pour
assumer son travail. Sa tâche
était colos- sale. On sentait
que pour ces enfants, l’école
était un monde totalement
étranger. Dans la plupart des
pays où je vais en reportage, je
tourne dans les écoles et
j’interroge des enseignants. Ç’a
été le cas en Irak, en
Afghanistan, en Russie, en
Allemagne, aux États-Unis. C’est
le plus juste reflet des
tensions qui traversent une
société. En France, je suis très
inquiète lorsque je vois la
violence banalisée dans
l’enceinte des établissements
scolaires. Il faut absolument
s’opposer à cette situation. On
ne touche pas à un enseignant,
on respecte l’école. Il n’y a
pas d’autres moyens pour faire
progresser notre société.
L’US : Vous
racontez que petite fille vous
écoutiez fascinée les leçons
d’histoire de France contées par
votre institutrice. Vous avez
complètement intégré cette
histoire qui pourtant n’est pas
la vôtre. D’ailleurs vous
semblez maintenant regretter de
ne pas avoir pris conscience
plus tôt de votre spécificité:
celle d’être une française de la
Réunion. Pensez- vous que
l’école actuelle doit intégrer
dans son enseignement la
iversité culturelle et reli
gieuse du public scolaire auquel
elle s’adresse ?
M. H : Ce
qui m’a surtout manqué, c’est de
ne pas connaître ma géographie!
J’ai appris les fleuves de la
métropole sur les bancs de
l’école. C’est plus tard, en me
déplaçant pour l’ORTF, que j’ai
découvert mon environnement, la
géographie de mon île. De même,
je n’ai pas appris l’histoire du
peuplement de la Réunion. Élève,
j’ai dû entendre mentionner
seulement une ou deux fois la
pratique de l’esclavage et le
nom de Victor Schoelcher. Il
faut cependant faire attention à
ne pas faire éclater notre
histoire nationale en une juxta-
position d’histoires, des
communautés. Il faut transmettre
à tous des images unificatrices.
Mais je reconnais que mon
identification à l’histoire de
France a été facilitée par le
fait que je n’ai pas été élevée
dans la culture de mon père : il
n’a pas transmis sa langue,
l’hindi, à ses enfants. Nous
n’avons pas grandi dans la
religion musulmane. Je ne me
suis pas sentie tiraillée entre
plu- sieurs identités. J’ai fait
le choix de la règle commune et
du creuset commun. Je me suis
inscrite dans la République et
dans l’universalité. Je crois
que l’école doit aussi faire ce
choix. L’histoire enseignée ne
doit pas être un tribunal. Il
faut enseigner une histoire en
bloc et faire confiance pour
cela aux enseignants.
L’US : dans
votre livre, vous parlez à
plusieurs reprises des thèmes de
l’immigration et de
l’intégration. Vous dites « je
suis une fille d’immigrée, je
choisis l’intégration », «
l’intégration, c’est s’adapter
sans renoncer à son univers
personnel ; c’est un pari
difficile et douloureux ». Mais
l’intégration aujourd’hui ne se
résume pas à une question de
choix ou de volonté...
M. H :
Bien sûr. Mais j’aimerais que ce
message soit porté par des gens
qui bénéficient d’une véritable
aura comme Zidane par exemple.
C’est un message fondamental. Il
ne faut pas éluder ces questions
et les abandonner à
l’extrême-droite.
L’US : Vous
êtes bien placée pour constater
que les discriminations
perdurent au-delà de la première
génération d’immigrés. Quand
vous êtes arrivée en France pour
travailler sur France 3 Orléans,
on vous a suggéré de changer de
nom. Plus récemment, lors du
renouvellement de votre carte
d’identité, vous avez subi des
tracasseries administratives
humiliantes... Comment faire
passer votre mes- sage aux
jeunes issus de parents immigrés
qui sont souvent confrontés à ce
type de discrimination ?
M. H :
Ils doivent faire le choix
d’avancer et ne pas se replier
sur eux-mêmes. On est forcément,
à un moment, perçu comme
différent. Quand je suis en
reportage en Afghanistan et même
aux États-Unis, je suis perçue
comme différente. On me pose des
questions. Il faut oser parler
de ses origines, de son
histoire, pour faire tomber les
préjugés. Vous savez, quand je
suis arrivée à Paris en 1978,
après mon pas- sage à FR3
Orléans, certains de mes
confrères m’ont reproché mon
accent et mettaient en doute mes
capacités à rédiger correcte-
ment en français... mais il faut
croire en ses capacités.
L’US : Vous
affirmez clairement votre
opposition à la pratique de la
discrimination positive. Pour
vous, ce n’est pas le bon moyen
pour mettre fin aux pratiques
discriminatoires.
M. H :
Tout à fait et les États- Unis
en reviennent : certains États
veulent revoir leur législation
et abandonner la pratique de la
discrimination positive. Et puis
le contexte français est très
différent. À l’antenne, en tout
cas, c’est souvent l’arbre qui
cache la forêt. On met
actuellement en avant des
présentateurs noirs ou métis et
c’est positif mais ça ne permet
pas pour autant à de jeunes
journalistes issus de
l’immigration de trouver plus
facile- ment du travail. C’est
un concept qui peut une fois de
plus nourrir les théories de
l’extrême-droite. Dans les cas
de discrimination avérée, il
faut que la loi punisse de
manière exemplaire mais il faut
surtout éduquer. Pour moi, la
Réunion nous montre la voie car,
dans ce pays de métis, la
situation est plutôt
encourageante.
L’US : Vous
relatez plusieurs anecdotes qui
prouvent qu’en France les
journalistes subissent des
pressions fortes de la part du
pouvoir politique. Où en sont
les rapports entre les
journalistes et les politiques
en cette période de campagne
électorale ?
M. H :
D’abord cette situation n’est
pas franco-française. Cela
existe dans toutes les pays
démocratiques où j’ai eu
l’occasion de faire des
reportages. Aux États- Unis, et
la guerre en Irak le prouve, les
médias sont très suivistes mais
ils sont capables de faire leur
autocritique, de changer
radicalement de posture et de
mener de véritables enquêtes.
Les anglo-saxons, bien plus que
nous, ont une tradition de
contrôle, d’investigation. En
France, nous sommes moins
vigilants car la presse écrite
est dans une situation
financière dramatique et cette
fragilité économique la rend
très vulnérable. À ce titre, les
grands journaux régionaux comme
« Ouest France » s’en sortent
beaucoup mieux que des
quotidiens nationaux et ont les
moyens de rester indépendants.
Quant à la télé et à la radio,
ce sont les plus suivistes. En
2005, au moment du référendum
sur le projet de constitution
européenne, il est très clair
que ces deux médias ont choisi
le camp du oui et ils ont obtenu
le résultat absolument inverse !
Pour ce qui est de la campagne
des présidentielles, je peux
surtout parler de la situation
dans ma rédaction, celle de
France 3, et je constate qu’il y
a une vraie volonté, surtout de
la part des jeunes journalistes,
de rester indépendants. Les
syndicats en particulier sont
très vigilants et jouent leur
rôle. Mais les tentations du
pouvoir sont fortes ! La
télévision, c’est aujourd’hui le
« robinet à expression directe
». Tout le monde a envie de le
contrôler ! Aux téléspectateurs
et aux auditeurs d’être
vigilants.
L’US : Quels
sont vos souvenirs de reportage
les plus marquants ?
M. H : Je
me souviens des gens, plus que
des lieux. Je pense sou- vent à
cette petite fille que j’avais
rencontrée dans un camp de
réfugiés vietnamiens au large de
la Malaisie. Je me demande ce
qu’elle est devenue. Depuis
trois ans, je pense aussi
beaucoup aux visages croisés en
Irak au début de la guerre et en
particulier à un fixeur, celui
qui nous accompagne sur place et
nous aide dans nos démarches. Il
s’appelait Ali. C’était un
chiite qui parlait très bien
anglais. Je n’ai plus de
nouvelles de lui depuis
plusieurs mois. Il était
anti-Saddam Hussein mais aussi
très anti-américain... Je me
demande parfois s’il n’est pas
devenu un combattant. À Bagdad,
nous avions aussi fait le
portrait d’une institutrice qui
nous avait emmenés chez elle. Je
ne sais pas si elle est encore
vivante. Ce sont des anonymes
mais leurs témoignages sont plus
intéressants que les communiqués
de presse des officiels. Mainte-
nant, ces derniers ne font plus
des conférences de presse mais
des points de presse orchestrés
par les services de
communication. C’est frustrant
pour un journaliste !
Propos
recueillis par Carole Condat
pour US Mag n° 647