Pourquoi faire une loi
instituant une
commémoration de
l’esclavage reconnu
comme crime contre
l’humanité ? En revenant
sur l’origine de ce
projet de loi, cette
discussion
contradictoire permet de
comprendre les tenants
et les aboutissants des
demandes adressées au
législateur.
ESPRIT – La loi Taubira,
qui définit l’esclavage
comme crime contre
l’humanité, a été
adoptée par l’Assemblée
nationale en 2001. Cinq
ans après, quel bilan
dressez-vous de
l’adoption de cette loi
?
Christiane TAUBIRA
– La
loi est le fruit d’un
travail laborieux mené
pendant deux années et
demie. Le projet de loi
fut déposé en 1998 et la
première lecture à
l’Assemblée eut lieu en
février 1999. Le projet
a d’abord soulevé
l’enthousiasme, surtout
chez les responsables
socialistes. Mais très
vite, la perspective des
conséquences possibles
de la loi a gelé cet
enthousiasme. Certains
faiseurs d’opinion au
sein du parti socialiste
ont souhaité que le
texte proposé soit
réduit à un article
déclaratoire, dans la
lignée de ce qui fut
fait pour le génocide
arménien. L’article sur
la réparation, qui
visait à faire évaluer
le préjudice et proposer
des politiques publiques
de réparation, a
notamment posé problème.
Il a tenu pendant plus
de six mois avant d’être
supprimé deux jours
avant le débat public
par la Commission des
lois. Finalement, le
texte officiel publié
prévoit que le Comité de
personnalités qualifiées
soit chargé de proposer
des actes et lieux de
mémoire.
Dans la société, on a
observé comme une
projection de ce qui
s’est passé à
l’Assemblée. Le public a
d’abord accueilli très
favorablement une loi
qui faisait de la France
la première puissance à
qualifier officiellement
la traite négrière et
l’esclavage de crime
contre l’humanité. Les
milieux judiciaires se
sont très vite
intéressés au texte et,
dans la société civile,
militants associatifs et
enseignants se sont
montrés enthousiastes,
et le sont d’ailleurs
restés de façon plutôt
massive. En revanche,
certains historiens se
sont emparés tardivement
du débat, avec une
grande confusion sur la
problématique des lois
mémorielles.
On peut néanmoins
dresser un bilan
tangible de l’adoption
de la loi. Il existe
maintenant une date
commémorative
officielle, celle du 10
mai, qui correspond à
l’adoption définitive de
la loi par le parlement
français. Par ailleurs,
la loi a favorisé une
sensibilisation réelle
de la société face à la
question de l’esclavage.
Des enseignants se sont
mobilisés, montrant leur
engagement face au
problème qui s’est
traduit, à l’occasion du
10 mai 2006, par des
initiatives et des
expositions au sein de
certains établissements
scolaires. Dans la
société et par
l’intermédiaire des
associations, cette loi
a déverrouillé des
blocages insidieux ou
délibérés, a levé des
inhibitions et permis à
de nombreuses personnes
de s’exprimer sur un
sujet longtemps resté
tabou.
Cela dit, il existe une
vraie urgence sur les
programmes scolaires. On
va trop lentement dans
l’élaboration de
nouveaux manuels
d’histoire. Le premier
comité pour la mémoire
de l’esclavage avait
réuni cinq éditeurs de
manuels scolaires qui
avaient déjà montré
leurs réticences. Ceci
nourrit les frustrations
et favorise la
concurrence des
mémoires, le vide
d’histoire créant
inévitablement un
trop-plein de mémoire,
moins rigoureux sur les
faits.
Vous avez dit que ce
n’était pas une loi pour
l’outre-mer. Mais quel
en fut l’effet outre-mer
?
Christiane TAUBIRA – Il
y eut des conquêtes
symboliques dans chaque
département – je préfère
dire « pays » –
d’outre-mer,
aboutissement des
combats menés à partir
du début des années
1980. Dans chacun de nos
pays il y a désormais
une date qui instaure la
commémoration d’un
événement particulier
(27 mai pour l’épopée Delgrés en Guadeloupe,
22 mai pour
l’insurrection du «
Morne Rouge » en
Martinique, 10 juin et
20 décembre – dates
plutôt administratives –
en Guyane et à la
Réunion). On peut
considérer que, dans les
sociétés d’outre-mer, le
compte principal de
cette histoire a été
réglé. L’impact de la
loi s’y fait sentir dans
le sentiment de fierté
et de légitimité qu’elle
a provoqué.
Daniel MAXIMIN – Au
sujet de ces dates, je
me permets d’insister
sur le fait que même si
elles sont différentes,
elles ne révèlent pas
pour autant une «
concurrence mémorielle »
entre les différents
pays d’outre-mer. Un peu
partout, des rites plus
ou moins clandestins de
commémoration de
l’abolition de
l’esclavage étaient
célébrés par des
militants contestataires
depuis les années 1960.
Or il demeurait
fondamental pour leur
affirmation identitaire
que tous les pays se
reconnaissent dans leur
propre histoire, dans
leurs propres luttes,
sans que pour autant la
perspective collective
des revendications soit
perdue.
Une émancipation ou une
abolition ?
Au-delà des dates et des
commémorations, il
semble que le problème
de la réparation demeure
essentiel…
Christiane TAUBIRA –
C’est en effet un
problème très difficile
et très lourd. Le
Mouvement international
des réparations a estimé
à 300 milliards d’euros
le montant des
réparations financières
et fixé un à-valoir de
200 milliards d’euros à
verser aux
collectivités. Une
procédure de justice est
d’ailleurs en cours sur
la question du
préjudice. Pour ma part,
je précise que mon souci
n’est pas d’armer chaque
citoyen d’un instrument
pénal lui permettant de
saisir la justice et de
réclamer des indemnités
à l’échelle
individuelle. Mon but
n’est pas non plus
d’obtenir des budgets
pour les collectivités
qui, débordées par les
besoins, les fondraient
dans d’autres
nécessités.
Cependant, je pense
qu’il est indispensable
d’obtenir réparation
pour les conséquences du
crime qui perdurent
encore aujourd’hui. Il
existe en effet des
mécanismes de
reproduction de
certaines exclusions qui
remontent au système
esclavagiste. Dans
certaines îles par
exemple, la rareté
foncière et l’exiguïté
territoriale attisent
les conflits. Les
propriétés foncières
d’autrefois ont perduré
tandis que les anciens
maîtres ont reçu, après
l’abolition de
l’esclavage, des
indemnités pour le «
cheptel » perdu.
L’aristocratie foncière
a été transformée en
aristocratie financière
puisque la loi prévoyait
qu’un huitième de
l’indemnité devait être
investi dans le capital
des nouvelles banques.
Ce mode de sortie du
système esclavagiste a
en réalité favorisé le
maintien des propriétés
foncières. C’est donc
pour des réparations en
termes de politique
publique plutôt que pour
des indemnités
individuelles que je
vais continuer à me
battre.
Il faut promouvoir une
politique publique
éducative, en aidant à
la recherche et à
l’élaboration de manuels
scolaires, ainsi qu’à
l’élaboration d’autres
supports pédagogiques.
Il faut aussi mener une
vraie politique publique
de réparation
culturelle, à travers le
soutien aux artistes et
autres personnes
susceptibles de nous
donner à lire et à
comprendre l’histoire
précoloniale et toute la
période d’esclavage, qui
favorisa une invention
culturelle phénoménale.
Ces artistes doivent
repérer et rassembler
les signes de pensée et
d’agissement communs aux
sociétés concernées pour
pénétrer leur legs, qui
est essentiellement
oral. J’y vois une très
belle politique
culturelle à mener. Il
faut qu’elle soit
identifiée, qu’un budget
lui soit alloué, qu’un
cadre lui soit fourni.
Daniel MAXIMIN – Sur ce
point, je pense que l’on
ne peut absolument pas
réduire l’exigence
culturelle à la
satisfaction de la
mémoire ou de
l’histoire. L’histoire
est l’histoire et la
culture est la culture.
La culture ultramarine,
à travers la dérision
par exemple, révèle le
dessous de ce que l’on
ne pouvait pas dire en
face, du temps de
l’esclavage. Tout ce que
la Caraïbe a produit
culturellement vient non
pas de l’esclavage, mais
de la résistance à
l’esclavage. Musique,
contes, proverbes,
danses, viennent de
cette résistance. C’est
l’empêchement d’exprimer
ces formes artistiques
qui a donné à la fois le
modèle et le but de la
libération. Dès
l’origine, l’esclavage a
eu la volonté de
conquérir sa liberté en
affirmant son humanité à
travers ces formes
d’expression.
Cependant, il s’agit
surtout de faire parler
l’histoire, or
l’histoire c’est le
récit de la manière dont
des gens opprimés ont
résisté à l’esclavage et
ont abouti à la
victoire.
Christiane TAUBIRA – Je
parle de politiques
culturelles de
réparation. Ce qui ne
sature pas la politique
culturelle dans toutes
ses missions. Je ne suis
pas sûre que l’histoire
de l’esclavage se résume
à une histoire de
résistance. Pour ma part
je l’accepte dans son
entier, avec toutes ses
ambiguïtés et ses
complexités, parce que
l’histoire de
l’esclavage se
transcende aussi dans
l’épuisement, le
renoncement, le
contournement. C’est une
histoire qui prend des
formes inouïes et
inédites de résistance,
et qui contient une part
d’inventivité et de
créativité prodigieuses.
Que signifie l’esclavage
pour la métropole ?
Daniel MAXIMIN –
Ce dont
nous devons parler,
c’est l’histoire de gens
qui ont façonné des
sociétés, des structures
et des cultures à même
d’exiger aujourd’hui une
parole, des droits, la
reconnaissance
universelle de
l’esclavage comme crime
contre l’humanité, mais
aussi leur identité
spécifique de pays et de
peuples au sein de la
République française. En
ce sens, l’outre-mer est
le lieu de la République
où l’affirmation de
l’identité de cultures
spécifiques est allée le
plus loin. Ainsi, la loi Taubira est passée,
malgré les réticences,
mais ce n’était pas une
loi d’accusation du Noir
contre le Blanc, c’était
exiger de la République
qu’elle reconnaisse un
de ses principes
fondateurs, à savoir
celui de la citoyenneté
commune au-delà de la
race. Mais ce n’était
pas une loi de victimes.
Stéphane POCRAIN
– Il
semble tout de même
évident que la question
de la victime est au
cœur d’une partie de nos
revendications sur
l’histoire et la
mémoire. On ne peut
l’évacuer. La difficulté
est que nous nous
trouvons dans une double
dynamique : on ne peut
nommer le crime sans
accepter la figure de la
victime qui en découle.
C’est un point de
passage obligé, un temps
nécessaire. Mais, ici,
deux voies s’opposent.
Certains mouvements et
associations adoptent
une approche, dont le
but est précisément de
figer ad aeternam la
posture de victime
tandis que d’autres
mouvements visent la
résilience : ils ont
pour objectif de sortir
de la prison victimaire.
Mon propos n’est pas
d’opposer la figure de
la victime à celle du
citoyen, parce qu’il se
trouve que, pour une
partie de l’humanité, la
négation du statut de
victime conduit
forcément à la négation
de son statut de
citoyen. Il faut
cependant être conscient
que la victime est en
passe de devenir une
figure essentielle pour
expliquer le paradigme
de fonctionnement de nos
sociétés. Cela a quelque
chose de dangereux. Par
exemple, il est très
difficile de poser la
question des problèmes
sociaux en France. Il
est plus aisé de parler
de l’insécurité,
puisqu’elle implique
inévitablement le renvoi
à la question de la
victime potentielle
d’une agression. On
observe d’ailleurs une
évolution du droit
français vers un système
de plus en plus
victimaire. Dans ce
contexte, la loi Taubira,
si elle a bien
représenté une victoire
pour le patrimoine
commun français, la
citoyenneté, l’identité,
la nationalité, la
mémoire, a aussi, contre
la volonté de ses
auteurs, agi comme un
paravent identitaire
pour masquer certaines
questions sociales.
C’est ainsi que le débat
soulevé par la loi
Taubira a toujours été
restreint à sa seule
dimension identitaire,
en excluant en
permanence l’actualité
des inégalités qui en
découlent et de la
question sociale.
La question de la
mémoire doit se combiner
avec la question de la
lutte contre les
inégalités pour prendre
tout son sens. Enfin, à
mes yeux, la loi fut
essentielle dans la
visibilité d’un «
cinquième DOM »,
regroupant les personnes
qui sont nées en
métropole de parents
venant de « l’outre-mer
français », car elle
permet de restituer
toute la dimension de
l’imaginaire et de
l’histoire de cette
population. La marche du
23 mai 1998 pour la
mémoire de l’esclavage
organisée par une
coalition
interassociative avait
réuni à Paris plus de 40
000 personnes. Elle fut
pourtant largement
ignorée par les grands
médias. Elle n’en avait
pas moins constitué une
étape essentielle dans
la montée en puissance
des revendications
mémorielles dans
l’espace public. La loi
a contribué à ancrer le
débat de l’esclavage
dans le paysage
français. Il fut,
pendant bien longtemps,
très commode pour la
République de
décentraliser ce débat
en le confinant aux
commémorations à
célébrer en sa
périphérie. En agissant
ainsi, c’est la mémoire
et l’histoire de
l’esclavage qu’on
voulait tenir en
périphérie de la
République. Sur d’autres
questions, comme celles
de Vichy ou de
l’Algérie, la France
avait déjà adopté cette
stratégie de dénégation,
qui visait non pas à
nier, mais à minimiser
les faits.
Christiane TAUBIRA – Je
crois en effet que la
question de l’esclavage
ne peut pas être
confinée à l’histoire de
l’outre-mer. Il faut
mettre un terme à
l’extraterritorialité de
cette question, car
c’est bien l’histoire de
la France et de l’Europe
qui est en jeu. Pour
moi, l’esclavage est un
des reflets majeurs de
la compétition que se
sont livrées les grandes
nations européennes, et
qui a mené entre autres
aux deux guerres
mondiales. Ainsi, dans
ce débat des mémoires
d’outre-mer et de
métropole et du destin
historique commun, il
faut bien distinguer le
déni de l’oubli. L’oubli
est un acte délibéré et
ne peut se faire qu’à
condition qu’on ait
accepté de se souvenir.
Ce n’est que sur cette
base qu’une société peut
trouver un consensus
autour des événements
qu’elle retient, des
lieux et des dates
qu’elle choisit pour
évoquer, symboliser plus
que pour résumer des
faits historiques.
L’oubli demeure
impossible tant qu’on
n’a pas posé le
souvenir. C’est là tout
l’enjeu du débat, car
l’oubli a d’abord été
une consigne officielle.
Les actes d’abolition
contenaient expressément
l’injonction à l’oubli.
D’où une confiscation
des luttes, puisque ces
actes d’abolition
appelaient à la
reconnaissance éternelle
à la République
française qui a rendu la
liberté aux esclaves
dont la devise devenait
dorénavant : « Dieu, la
France et le travail. »
Voilà pourquoi il faut
des politiques de
réparation culturelle,
mais aussi de réparation
économique à travers le
remembrement foncier et
la réforme agraire. La
médiation de l’État doit
faire en sorte qu’on
arrête ce clivage qui
fait que d’énormes
propriétés foncières se
transmettent par
dynastie, sans que
d’autres y aient accès.
En s’en tenant à
l’histoire, il est sans
doute important de
soulever la question du
temps politique dans
lequel le projet a été
déposé, à la fin des
années 1990. Doit-on y
voir l’effet de la
transformation de notre
rapport aux conflits
passés ? Faut-il y
déceler un retour du
refoulé, inévitable
après des années de
dénégation ?
Daniel MAXIMIN
– Il faut
insister sur le rôle
fondamental qu’ont joué
les commémorations du
bicentenaire de la
Révolution en 1989,
quand la France a
notamment repensé la
question des droits de
l’homme. L’autre
événement clé fut le
cinquième centenaire de
la découverte de
l’Amérique en 1992.
Cette commémoration a
fait débat en outre-mer
puisqu’elle a poussé les
gens à réfléchir à la
question de l’Amérique
française, celle des
Antilles et d’Haïti
notamment. Elle a aussi
soulevé toute la
question de la dimension
amérindienne de ces
sociétés.
Les commémorations de
1794 et de 1848 se sont
ajoutées à ces
événements, et la loi
Taubira s’inscrit en
quelque sorte dans la
lignée de ces jalons
historiques. Il faut
ajouter que c’est aussi
à cette période-là qu’on
a assisté, dans le
monde, notamment à
Durban, à la grande
discussion sur la
question de la
responsabilité et de la
culpabilité européennes,
de Colomb jusqu’au
colonialisme. La loi est
en quelque sorte venue
pour réhabiliter l’image
d’une France qui montre
l’exemple en
reconnaissant le crime
de l’esclavage.
Stéphane POCRAIN – En
obtenant que l’esclavage
soit reconnu par la
France comme un crime
contre l’humanité, la
loi a resitué toute la
dimension politique et
donc polémique des
enjeux autour de
l’histoire et de la
mémoire. Or, sur cette
question des lois
mémorielles, on est en
droit de s’interroger
sur les usages
politiques, au sein des
démocraties, de
l’histoire et de la
mémoire.
S’engouffrant dans la
brèche ouverte par le
débat sur les aspects
positifs de la
colonisation, un certain
nombre de gens se sont
ainsi empressé de dire
qu’on ne peut pas
légiférer sur
l’histoire. La question
soulevée est légitime.
Mais ce qui vient
compliquer le débat est
l’existence d’un courant
pseudo-républicain, dont
Max Gallo est un bon
représentant, qui, au
nom de la lutte contre
la repentance, enjoint
au silence ceux qui
veulent que la
République travaille sur
les faces sombres de son
histoire. Cette
injonction me semble
constituer une
confiscation de l’idée
républicaine pour la
transformer en idée
conservatrice. Pour ce
courant en effet, toute
remise en cause du grand
récit classique de
l’histoire de la
République reviendrait
au fond en à attenter à
l’identité nationale.
Cette démarche fait en
effet passer la
République de son statut
de projet émancipateur
(« Liberté, égalité,
fraternité ») à une
République qui ne serait
que l’identité de la
France… On est là dans
une dialectique
réductrice et résolument
excluante.
Asservissement d’hier,
discriminations
d’aujourd’hui
Parler de la République
comme projet, n’est-ce
pas désigner des
revendications pour
aujourd’hui ? Le
souvenir rendu possible
de l’esclavage, la
résistance à
l’esclavage, la conquête
d’une égalité toujours
incomplète, dans une
République qui peut se
vanter d’avoir aboli
l’esclavage, tout ceci
ne mène-t-il pas à
l’élaboration d’une
lutte contre les
discriminations
contemporaines ?
Stéphane POCRAIN
– Il ne
faudrait pas écrire
l’histoire de la France
et de l’Europe sans
écrire l’histoire de
l’Autre. Et quelle
figure plus absolue que
celle de l’Autre réduit
en esclavage précisément
parce qu’il est autre ?
Or les figures de
l’Autre sont multiples
dans la France
d’aujourd’hui, ce qui me
conduit à considérer par
exemple que les
mouvements mémoriels
autour de la question de
l’esclavage devraient
être aujourd’hui aux
avant-postes d’une lutte
contre l‘ensemble des
discriminations en
France. Je plaide pour
la naissance d’un
mouvement
alter-républicain dont
la pierre angulaire
serait la lutte pour
l’égalité.
Daniel MAXIMIN
– Dans ce
projet de la République
tel qu’il a été énoncé,
la citoyenneté a été
inventée précisément
parce qu’il n’y a pas
d’égalité. Il a été
inventé pour aller
au-delà des ethnies, des
distinctions. Or, j’ai
toujours pensé que la
conscience des « décolonisés », des «
abolis » de l’outre-mer
comme acteurs, et non
comme victimes de
l’histoire, a été la
pointe avancée de ce
qu’est et doit être la
conscience de la
République et de la
citoyenneté en général.
Il y a dans leur
histoire des éléments
qui sont véritablement
universels et renvoient
au devoir, toujours
actuel, de l’homme
d’aller au-delà des
coupures, religieuses,
ethniques, sociales,
culturelles, etc. Le
droit à l’histoire –
plus que le devoir de
mémoire – c’est aussi la
reconnaissance de ce que
les peuples d’outre-mer
ont édifié. Il faut donc
prendre garde à ne pas
toujours tout voir du
point de vue de celui
qui était l’ancien
maître ou le Français,
mais aussi du point de
vue de ce qui a été
édifié par les opprimés
en situation de
résistance et
d’affirmation de leur
dignité.
Stéphane POCRAIN
– Il
est intéressant de
constater que nos grands
auteurs de la créolité
ont su dire l’univers de
l’habitation et de la
sortie de l’habitation
mais aucun d’entre eux,
y compris ceux qui ont
vécu un certain temps en
métropole, n’ont écrit
sur la poursuite de la
créolisation en France.
L’histoire n’est
pourtant pas finie. On
trouve aux États-Unis et
en Grande-Bretagne des
auteurs comme Zadie
Smith ou Jamaica
Kincaid, qui abordent
ces questions d’identité
nouvelles mais il n’y a
pas encore d’auteur
antillais né en France
qui ait fait entendre sa
voix. Comment
l’expliquer ?
Christiane TAUBIRA
–
Pour reprendre la
perspective française,
la société a toujours
été travaillée par les
problématiques liées à
la discrimination. Alors
qu’autrefois, les élites
intellectuelles menaient
ce débat, ce sont
aujourd’hui des
associations qui ont
empoigné le sujet, le
rendant parfois très
étriqué.
Tant que le débat se
posait en outre-mer, la
question de l’esclavage
impliquait la rupture,
la séparation et le rêve
de décolonisation. Mais
dès lors qu’il s’inscrit
sur le territoire
français et concerne
près d’un million de
personnes qui sont nées
en France et dont les
souvenirs d’enfance sont
ici, apparaît un conflit
de territoire et d’usage
des espaces. Voilà
pourquoi la dynamique
majoritaire aujourd’hui
est celle de l’inclusion
pour ceux qui vivent sur
le territoire français.
Et la revendication de
séparation s’est
beaucoup estompée de
l’autre côté de
l’Atlantique. Pour ceux
qui vivent en France,
c’est clair. Ils pensent
« on est là et on n’ira
pas ailleurs », même si
l’outre-mer reste le
territoire rêvé,
mythique, et son
histoire, la référence
cardinale. Culture
composite et histoire
familiale entrent en
conflit avec le lieu où
on est né, où on fait sa
vie et conduit son
destin. C’est pourquoi
la lutte contre les
discriminations en
France renvoie à la
lutte pour la
citoyenneté outre-mer.
Il faut saisir que dans
les outre-mers le
tourment identitaire
existe toujours, à une
époque où les grands
mouvements
d’indépendance sont très
atténués. La difficulté
à exister collectivement
et à pouvoir l’afficher
persiste. L’identité ne
se proclame pas
seulement par la langue
ou par une expression
culturelle épisodique,
mais elle a une exigence
politique, une demande
d’architecture
institutionnelle.
Daniel MAXIMIN – Pour
moi, il s’agit de ne pas
confondre la lutte pour
l’abolition de
l’esclavage avec la
lutte contre tout le
reste. L’abolition de
l’esclavage était un but
très précis, et y
revenir est important
car certains nient cette
histoire et donc ne
comprennent pas ce qui
peut se passer en France
aujourd’hui. Si l’on
prend l’exemple des
récentes émeutes, on est
allé chercher en quoi
les jeunes n’acceptent
pas la France, en quoi
ils sont différents,
alors qu’au contraire
ils font une bagarre
pour dire qu’ils sont
français et veulent les
mêmes droits au nom de
leurs ancêtres qui ont
lutté pour acquérir ces
droits ! Le déni de
l’outre-mer français est
majeur dans l’Hexagone,
parce qu’il apparaît
comme rebelle aux
assignations ethniques,
religieuses et même
sociales et politiques,
alors qu’il manifeste en
réalité la tentative
inédite d’une
décolonisation politique
au sein de la
République, en même
temps que l’affirmation
des spécificités
culturelles au sein
d’une citoyenneté
partagée. Cela, ici, on
ne sait pas le gérer, on navigue entre bonne et
mauvaise conscience
postcoloniale. On va
donc chercher les
modèles d’« altérité
visible chez les beurs,
arabes, noirs,
musulmans, juifs,
immigrés, étrangers »,
pris comme marqueurs
rassurants et/ou
inquiétants d’une
altérité absolue et
identifiable, mais le
modèle ultramarin est
rarement pris en compte.
Justement parce qu’il
dévoile la complexité du
rapport au proche, le «
bricolage » impur à
l’origine de toute
identité, et en fin de
compte le refus de toute
identité culturelle de
se plier aux clôtures
imposées par les
délimitations ethniques
et les frontières
étatiques.
Christiane TAUBIRA –
C’est qu’il existe une
relation dialectique
entre la France et
l’outre-mer et une
ambivalence
extraordinaire de la
part de l’outre-mer dans
son rapport à la France.
La difficulté vient
aussi du fait que
l’outre-mer apparaît
trop souvent comme une
masse informe où il n’y
aurait pas
d’antagonismes, un bloc
sans contradictions.
Aujourd’hui encore
l’outre-mer souffre
d’une difficulté à vivre
sa diversité et sa
disparité, sa
complexité, ses
ambiguïtés, son
indécision, on est
constamment dans une
attente de
reconnaissance et
d’affection, dans une
relation d’amour-haine.
Pour moi, les outre-mers
sont les postes avancés
de la construction, de
la structuration d’une
citoyenneté composite.
L’égalité des droits
n’est atteinte qu’à
partir du moment où l’on
a ingéré l’altérité, et
qu’on a admis qu’elle
fait partie de soi. Les
outre-mers proposent une
vraie expérience de
syncrétisme,
d’œcuménisme,
d’ouverture sur
l’ensemble du monde.
La France est
territorialement et
anthropologiquement
armée pour embrasser
l’altérité et la
traduire dans ses
politiques publiques,
ses institutions, ses
comportements, et
préfigurer une réponse
apaisée à la pluralité
que les sociétés
européennes ne savent
pas encore vivre
paisiblement.
Propos recueillis par
Michel Giraud,
Marc-Olivier Padis,
Nicolas Masson et
Patrick Weil
* Daniel Maximin est
écrivain, Stéphane
Pocrain est ancien
porte-parole des Verts
et vice-président de la
Fédération des
associations
antillo-guyanaises
(FAAG) et Christiane
Taubira est députée de
Guyane.