Un essai de Marshall Sahlins
Bandes de sauvages
!
Le grand anthropologue américain
montre comment les sociétés
exotiques, découvrant le mousquet ou
le Walkman, ont tiré un profit
inattendu de la civilisation
occidentale
Comme beaucoup d'Américains
de sa génération, Marshall Sahlins a
été profondément marqué par la
mobilisation des campus contre la
guerre du Vietnam. Alors jeune
professeur à l'Université du
Michigan, il avait imaginé une forme
originale de protestation, le
teach-in . Telle Pénélope
défaisant la nuit ce qu'elle avait
tissé le jour, il s'agissait de
passer au crible de la critique,
dans des cours sauvages organisés de
nuit, les concepts qui faisaient la
substance de l'anthropologie
enseignée le jour. Les
anthropologues ne sont pas
responsables de l'intervention
américaine au Vietnam. Mais les
théories qu'ils ont forgées pour
penser l'altérité des cultures non
européennes ne sont pas étrangères
au complexe de supériorité de
l'Occident à l'égard du reste du
monde. La critique de ces théories
pouvait donc aider à comprendre ce
désastre militaire.
Cette expérience pédagogique a été
aussi formatrice pour l'enseignant
que pour les étudiants. Elle lui a
permis d'explorer la singularité des
sociétés lointaines découvertes sur
le tard par l'Europe en replaçant
leur histoire dans le système
mondial au lieu de l'enfermer dans
un exotisme hors du temps ou dans
leur asservissement à
l'impérialisme. C'est ce qu'il nous
présente dans une série d'études de
l'entrée en contact des Occidentaux
avec ces sociétés exotiques qui
réduisent en miettes les
explications triomphalistes d'hier
comme les explications
dénonciatrices d'aujourd'hui,
curieusement fondées sur les mêmes
erreurs d'interprétation.
Soit le cas des îles Fidji au XIX e
siècle : à l'origine d'un royaume
guerrier comme Bau, qui s'est imposé
par le massacre et la terreur au
moment de l'arrivée des Européens,
Charles Savage est pointé du doigt.
Ce forban suédois au nom prédestiné
aurait introduit les premiers
mousquets et provoqué une véritable
révolution militaire dans un monde
dont le niveau technologique ne
dépassait pas l'âge de la pierre. En
réalité, la poudre des mousquets
faisait long feu à cause de
l'humidité ambiante, et les
guerriers ont continué à préférer la
massue pour abattre l'adversaire. La
force magique des mousquets qui
tuaient à distance sans faire de
distinction entre le simple guerrier
et le chef revêtu d'un pouvoir sacré
fut beaucoup plus utile au nouveau
royaume que leur puissance de feu.
Enrichi par le commerce des dents de
cachalots avant l'arrivée des
Européens, Bau n'a eu besoin ni des
marchandises ni de la technologie
des nouveaux arrivants pour
accroître son emprise, mais de leur
présence dérangeante. Il s'est
appuyé sur eux pour affranchir la
violence des règles indigènes de la
guerre.
Le malentendu des Européens ne fut
pas moindre avec l'immense Empire du
Milieu. Quand Lord Macartney, envoyé
du roi George III, se présente à
l'empereur de Chine en 1793, chargé
de somptueux cadeaux, dont un
planétarium mu par un mécanisme
ultraperfectionné, des carrosses
luxueux, des épées faites du
meilleur acier de Sheffield, il
comptait bien arracher aux Chinois
des soupirs d'admiration devant la
supériorité technique de
l'Angleterre. Or non seulement il
dut se prosterner comme un vil
tributaire, mais ses cadeaux furent
immédiatement remisés dans des
jardins prévus pour accueillir les
présents issus de l'ingéniosité
futile des lointaines périphéries de
l'Empire. Soulignant «
l'incapacité chinoise à comprendre
la théorie indigène occidentale
selon laquelle il existerait une
relation entre technologie et
civilisation », Marshall Sahlins
suggère que le malentendu n'est
peutêtre pas encore dissipé.
Certes l'explosion économique qui
embrase aujourd'hui la Chine et les
autres grands pays d'Asie semble
confirmer l'irrésistible pouvoir de
diffusion du modèle capitaliste
inventé par l'Occident. Mais la
mondialisation qui en résulte, loin
de fabriquer une culture unifiée
soumise à la morne logique du
profit, est en train d'édifier une
nouvelle tour de Babel où une
multitude de cultures détournent à
leur profit les valeurs que le
marché leur impose. La prédilection
que les nouveaux convertis à la
religion du capitalisme affichent
pour ses produits les plus frivoles,
affirme Sahlins, les « Walkman,
Reebok, en passant par McDonald's ,
Madonna et autres armes de
destruction massive », est
peut-être moins le signe de leur
aliénation au fétichisme de la
marchandise que de leur capacité à
détourner le message de la sainte
Trinité du besoin, du désir et du
profit. Comme on le voit, c'est la
culture indigène de l'Occident que
cet anthropologue américain cherche
à comprendre dans le miroir des
autres cultures et de leur
engagement dans l'histoire.
« La Découverte du vrai sauvage
», par Marshall Sahlins, Gallimard,
456 p ., 25 euros.
Né le 27 décembre 1930,
Marshall David Sahlins est
l’un des plus grands anthropologues
américains. Influencé par
Lévi-Strauss, il est professeur de
l’Université de Chicago.
André Burguière
Le
Nouvel
Observateur - 2225 - 28/06/2007