Jusque récemment, les étudiants
de premier cycle des universités
américaines devaient suivre des
cours de civilisation
occidentale, qui sont un peu
l'équivalent, dans leur
formation, des enseignements de
philosophie de nos lycées.
L'anthropologue américain
Marshall Sahlins en propose une
version abrégée et hérétique
afin d'en contester les
fondements et d'en accélérer le
déclin, dans un petit ouvrage
qui inaugure une nouvelle
collection d'essais dirigée par
Alexandre Laumonier aux éditions
de l'Eclat.
Le propre de la civilisation
occidentale, selon Sahlins, est
d'être " hantée par le
spectre de notre propre nature ".
Célèbre pour avoir réfuté le
postulat, central pour la
science économique, de la rareté
des richesses qui aurait dominé
dans les sociétés
précapitalistes, Sahlins s'en
prend ici, en dix courtes
leçons, à ce qu'il considère
comme un autre " mythe
originel " de la culture
occidentale et de la " pensée
capitaliste " : celui de
l'égoïsme " naturel " de
l'homme. Cette conception a
déterminé nos cosmogonies, nos
représentations du corps et
avant tout notre pensée
politique.
Depuis la chronique de
Thucydide, par exemple, la
guerre civile de tous contre
tous est en effet le cauchemar
fondateur de l'ordre politique
occidental, que celui-ci soit
ensuite conçu comme hiérarchique
ou égalitaire, monarchique ou
républicain. La philosophie de
Hobbes, selon laquelle, à l'état
de nature, " l'homme est un
loup pour l'homme ", a
déployé ce même dualisme qui
oppose notre nature vile aux
vertus civilisatrices de la
société, de la culture ou de
l'Etat. La pensée politique
chrétienne médiévale a nourri,
elle aussi, une telle
construction, l'idée d'un péché
originel justifiant la monarchie
médiévale. En d'autres époques,
l'hypothèse d'un " égoïsme
présocial " de l'homme a pu
justifier une organisation
politique de l'équilibre des
conflits d'intérêts, comme chez
Machiavel et les auteurs de la
Constitution américaine.
" UNE FORME DE FOLIE "
Sahlins offre ainsi un
panorama impressionnant des
pensées sociales et politiques
occidentales qui, de Smith à
Durkheim ou à Freud, sont
tributaires de ce dualisme
fondamental entre nature et
culture auquel est associé une
anthropologie pessimiste.
L'hypothèse rousseauiste inverse
d'une nature humaine
essentiellement bonne ne modifie
pas plus une tradition
culturelle qui oppose toujours,
jusque dans la critique
écologique contemporaine, "
vérité de la nature et fausseté
de la culture ".
Le pôle dominant des sciences
sociales contemporaines, en
économie ou en psychologie
surtout, a renversé encore
autrement cette tradition en
attribuant, à rebours de Hobbes,
un signe positif à l'égoïsme
primordial supposé de l'homme.
Il a réclamé ensuite moins de
gouvernement et généralement
érigé la " loi du plus fort
comme vérité naturelle ".
Mais dans la plupart des
cultures non occidentales, le
comportement égoïste est au
contraire " considéré comme
une forme de folie ou
d'ensorcellement, comme un motif
d'ostracisme, de mise à mort ".
La " sociabilité " prime, car
" la relation à l'autre définit
intrinsèquement l'existence de
chacun ", y compris entre
les humains et les non-humains
comme les animaux. Les matériaux
ethnographiques mobilisés par
Sahlins montrent aussi qu'au
regard de ces civilisations, il
faut renverser l'essentiel de la
pensée occidentale : " Le
biologique est un déterminant
déterminé, car la culture
est la nature humaine. "
Outre quelques anthropologues
contemporains comme Philippe
Descola, les seuls rescapés
indigènes de " l'illusion
occidentale " et de son "
mépris " de l'homme
s'appellent Adam Ferguson,
Montesquieu ou Karl Marx.
Laurent Jeanpierre
La Nature humaine, une
illusion occidentale
(The Western Illusion of
Human Nature)
Réflexions sur l'histoire des
concepts de hiérarchie et
d'égalité, sur la sublimation de
l'anarchie en Occident, et
essais de comparaison avec
d'autres conceptions de la
condition humaine de Marshall
Sahlins
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis) par Olivier Renaut,
Ed. de l'Eclat, " Terra Cognita
", 112 p., 10 €.