Grand spécialiste des
sociétés polynésiennes, auteur
d'une oeuvre majeure,
intellectuel engagé contre la
guerre du Vietnam hier et la
guerre en Irak aujourd'hui,
Marshall Sahlins, professeur
honoraire à l'université de
Chicago, est sans doute le plus
célèbre des anthropologues
américains vivants. Nombre de
ses ouvrages ont été traduits
ici et lui-même, depuis son
séjour à Paris à la fin des
années 1960, a poursuivi un
dialogue intellectuel avec
Claude Lévi-Strauss et d'autres
auteurs français, tels les
historiens de la Grèce ancienne
Pierre Vidal-Naquet et
Jean-Pierre Vernant. De ces
échanges et débats
transatlantiques témoigne ce
nouveau livre, un recueil
d'articles qui donne un
excellent panorama de ses thèmes
de prédilection et situe son
travail dans un parcours
biographique.
Né en 1930 à Chicago, dans
une famille immigrée venue de
Russie, Sahlins a fait ses
études d'anthropologie à
l'université d'Ann Arbor au
Michigan avec Leslie White, chef
de file de l'évolutionnisme
culturel. Il a gardé de cette
formation la conviction que la
culture, comprise comme système
symbolique, est la dimension la
plus fondamentale des sociétés
humaines. Mais il a, en
revanche, pris ses distances
avec la perspective
évolutionniste et la conception
déterministe des rapports entre
ordre culturel et action
individuelle défendue par White,
qui ne laissait guère de place à
l'intervention des individus.
L'invention, par Sahlins et une
poignée d'enseignants de
l'université du Michigan, du
teach in (mode de
protestation par occupation de
l'université avec cours et
débats permanents sur la guerre
du Vietnam) et sa généralisation
à tous les campus du pays, avait
montré, au contraire, combien
une initiative singulière, dans
un certain contexte, pouvait
changer la donne. De cette
expérience lui est resté un
intérêt constant pour
l'articulation entre culture et
histoire, structure et
événement. De là vient aussi son
profond respect pour tout ce qui
fait " la conscience de soi
d'un peuple " et l'attention
qu'il porte à la rencontre des
cultures et à la façon dont
certaines d'entre elles,
confrontées au capitalisme,
cherchent à intégrer la
modernité à leurs traditions.
VISION COLONIALISTE
A partir de ses travaux
d'ethnographie historique, il
reprend l'exemple de la grande
guerre fidjienne de 1843-1855
entre les royaumes de Bau et de
Rewa afin de réfuter l'antinomie
entre structure et événement. Ce
conflit destructeur, dont Bau
sortit finalement vainqueur,
avait commencé à la suite d'un
incident mineur : la réquisition
d'un cochon par un grand chef de
Rewa dans une île dépendant de
Bau. En fait, explique en détail
Sahlins, si la prise du cochon
est passée du fait banal à
l'événement, c'est en raison
d'un rapport de forces
historique et plus précisément
de la montée en puissance du
royaume de Bau à l'époque.
Autrement dit, l'événement
résulte d'une structure
préexistante mais, en même
temps, son surgissement fait
émerger un nouvel ordre, c'est
ce qu'il appelle la "
structure de la conjoncture ".
Et, pour ce comparatiste résolu,
ce qui vaut sur un campus
américain en 1965, comme dans
les îles Fidji au XIXe siècle,
peut de même s'appliquer aux
guerres du Péloponnèse.
Mais revenons à ces guerres
fidjiennes qui offrent également
matière à réflexion sur le sens
et les conséquences de
l'intervention des Occidentaux,
et tout particulièrement de l'un
d'entre eux, un certain Charlie
Savage. Le " vrai Sauvage "
(The True Savage) dont il
est question dans le titre de
l'ouvrage, c'est lui, un marin
suédois rescapé d'un naufrage au
large des îles Nairai en 1808,
resté célèbre dans les annales
des Fidjiens pour avoir combattu
à la tête d'une bande
d'étrangers pour le compte du
roi guerrier Naulivou qui
régnait alors sur Bau.
Si Marshall Sahlins a joué
sur le sens commun de ce nom
propre, c'est évidemment pour se
moquer de la prétention à dire
la vérité de l'autre (le
sauvage, le colonisé, le
dominé...) sans le considérer
vraiment. Ce dont témoignent les
diverses interprétations des
plus ou moins hauts faits de
Charlie Savage. La vision
colonialiste lui attribue un
rôle déterminant, les Fidjiens
étant jugés inaptes à une telle
stratégie politique. La vision
anticolonialiste lui donne, elle
aussi, un rôle décisif mais
négatif, il incarne la violence
destructrice des Blancs. Quant
au point de vue postcolonial, il
minore son action pour mieux
restaurer les Fidjiens dans leur
histoire. Or, pour Sahlins, il
importe de savoir ce qui fait de
Savage un personnage
significatif de l'histoire des
Fidjiens, racontée par
eux-mêmes. Car les peuples
colonisés ou lointains ne sont
ni les jouets passifs de leur
propre histoire, ni les simples
victimes des Blancs, ils
intègrent à leur manière ce qui
vient d'ailleurs. Il montre
ainsi, des monarques des îles
Sandwich aux empereurs chinois,
en passant par les chefs
Kwakiult de
Colombie-Britannique, comment
tous ont, de façons diverses,
" indigénisé " la culture
occidentale. Et, insiste-t-il,
s'intéresser à un tel processus
ne revient pas pour autant à
nier " la terreur que
l'impérialisme occidental a fait
peser sur de nombreux peuples ".
Sous la précision des
exemples et le ton parfois
humoristique, le propos, mesuré
dans la forme, n'en est pas
moins polémique. Si Marshall
Sahlins se réjouit du "
développement d'une conscience
culturelle chez les anciennes
victimes de l'impérialisme ",
il critique la propension des
intellectuels occidentaux à n'y
voir que réaction et "
invention de la tradition ",
sans comprendre que la tradition
en question est souvent " une
modalité, culturellement
spécifique, du changement ".
Et il ironise sur " la
théorie du découragement " (despondency)
selon laquelle les autres
allaient progressivement devenir
comme nous ou sur la plus
récente " théorie de la
dépendance " (dependency)
selon laquelle ils se
définissent en réaction à
l'oppression. Dans les deux cas,
l'Occident reste l'aune, les "
subalternes " n'ayant guère
d'autre choix que de se
déterminer par rapport à lui. Un
Occident qui devrait retourner
le questionnement
anthropologique vers sa propre
vision du monde, pour découvrir
dans sa pensée indigène
l'insatisfaction originelle qui
l'anime.
Nicole Lapierre
LA DÉCOUVERTE DU VRAI SAUVAGE
et autres essais
de Marshall Sahlins.
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis)
par Claudie Voisenat.
Gallimard, " Bibliothèque des
sciences humaines ", 458 p., 25
¤.