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La culture en pratique

Un précieux recueil d'articles de l'anthropologue américain Marshall Sahlins, spécialiste des sociétés polynésiennes et de l'articulation entre histoire et systèmes symboliques

 

Iles Marquises, 1870. SERVICE HISTORIQUE DE LA MARINE, VINCENNES

 

Grand spécialiste des sociétés polynésiennes, auteur d'une oeuvre majeure, intellectuel engagé contre la guerre du Vietnam hier et la guerre en Irak aujourd'hui, Marshall Sahlins, professeur honoraire à l'université de Chicago, est sans doute le plus célèbre des anthropologues américains vivants. Nombre de ses ouvrages ont été traduits ici et lui-même, depuis son séjour à Paris à la fin des années 1960, a poursuivi un dialogue intellectuel avec Claude Lévi-Strauss et d'autres auteurs français, tels les historiens de la Grèce ancienne Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant. De ces échanges et débats transatlantiques témoigne ce nouveau livre, un recueil d'articles qui donne un excellent panorama de ses thèmes de prédilection et situe son travail dans un parcours biographique.

Né en 1930 à Chicago, dans une famille immigrée venue de Russie, Sahlins a fait ses études d'anthropologie à l'université d'Ann Arbor au Michigan avec Leslie White, chef de file de l'évolutionnisme culturel. Il a gardé de cette formation la conviction que la culture, comprise comme système symbolique, est la dimension la plus fondamentale des sociétés humaines. Mais il a, en revanche, pris ses distances avec la perspective évolutionniste et la conception déterministe des rapports entre ordre culturel et action individuelle défendue par White, qui ne laissait guère de place à l'intervention des individus. L'invention, par Sahlins et une poignée d'enseignants de l'université du Michigan, du teach in (mode de protestation par occupation de l'université avec cours et débats permanents sur la guerre du Vietnam) et sa généralisation à tous les campus du pays, avait montré, au contraire, combien une initiative singulière, dans un certain contexte, pouvait changer la donne. De cette expérience lui est resté un intérêt constant pour l'articulation entre culture et histoire, structure et événement. De là vient aussi son profond respect pour tout ce qui fait " la conscience de soi d'un peuple " et l'attention qu'il porte à la rencontre des cultures et à la façon dont certaines d'entre elles, confrontées au capitalisme, cherchent à intégrer la modernité à leurs traditions.

 

VISION COLONIALISTE

 

A partir de ses travaux d'ethnographie historique, il reprend l'exemple de la grande guerre fidjienne de 1843-1855 entre les royaumes de Bau et de Rewa afin de réfuter l'antinomie entre structure et événement. Ce conflit destructeur, dont Bau sortit finalement vainqueur, avait commencé à la suite d'un incident mineur : la réquisition d'un cochon par un grand chef de Rewa dans une île dépendant de Bau. En fait, explique en détail Sahlins, si la prise du cochon est passée du fait banal à l'événement, c'est en raison d'un rapport de forces historique et plus précisément de la montée en puissance du royaume de Bau à l'époque. Autrement dit, l'événement résulte d'une structure préexistante mais, en même temps, son surgissement fait émerger un nouvel ordre, c'est ce qu'il appelle la " structure de la conjoncture ". Et, pour ce comparatiste résolu, ce qui vaut sur un campus américain en 1965, comme dans les îles Fidji au XIXe siècle, peut de même s'appliquer aux guerres du Péloponnèse.

Mais revenons à ces guerres fidjiennes qui offrent également matière à réflexion sur le sens et les conséquences de l'intervention des Occidentaux, et tout particulièrement de l'un d'entre eux, un certain Charlie Savage. Le " vrai Sauvage " (The True Savage) dont il est question dans le titre de l'ouvrage, c'est lui, un marin suédois rescapé d'un naufrage au large des îles Nairai en 1808, resté célèbre dans les annales des Fidjiens pour avoir combattu à la tête d'une bande d'étrangers pour le compte du roi guerrier Naulivou qui régnait alors sur Bau.

Si Marshall Sahlins a joué sur le sens commun de ce nom propre, c'est évidemment pour se moquer de la prétention à dire la vérité de l'autre (le sauvage, le colonisé, le dominé...) sans le considérer vraiment. Ce dont témoignent les diverses interprétations des plus ou moins hauts faits de Charlie Savage. La vision colonialiste lui attribue un rôle déterminant, les Fidjiens étant jugés inaptes à une telle stratégie politique. La vision anticolonialiste lui donne, elle aussi, un rôle décisif mais négatif, il incarne la violence destructrice des Blancs. Quant au point de vue postcolonial, il minore son action pour mieux restaurer les Fidjiens dans leur histoire. Or, pour Sahlins, il importe de savoir ce qui fait de Savage un personnage significatif de l'histoire des Fidjiens, racontée par eux-mêmes. Car les peuples colonisés ou lointains ne sont ni les jouets passifs de leur propre histoire, ni les simples victimes des Blancs, ils intègrent à leur manière ce qui vient d'ailleurs. Il montre ainsi, des monarques des îles Sandwich aux empereurs chinois, en passant par les chefs Kwakiult de Colombie-Britannique, comment tous ont, de façons diverses, " indigénisé " la culture occidentale. Et, insiste-t-il, s'intéresser à un tel processus ne revient pas pour autant à nier " la terreur que l'impérialisme occidental a fait peser sur de nombreux peuples ".

Sous la précision des exemples et le ton parfois humoristique, le propos, mesuré dans la forme, n'en est pas moins polémique. Si Marshall Sahlins se réjouit du " développement d'une conscience culturelle chez les anciennes victimes de l'impérialisme ", il critique la propension des intellectuels occidentaux à n'y voir que réaction et " invention de la tradition ", sans comprendre que la tradition en question est souvent " une modalité, culturellement spécifique, du changement ". Et il ironise sur " la théorie du découragement " (despondency) selon laquelle les autres allaient progressivement devenir comme nous ou sur la plus récente " théorie de la dépendance " (dependency) selon laquelle ils se définissent en réaction à l'oppression. Dans les deux cas, l'Occident reste l'aune, les " subalternes " n'ayant guère d'autre choix que de se déterminer par rapport à lui. Un Occident qui devrait retourner le questionnement anthropologique vers sa propre vision du monde, pour découvrir dans sa pensée indigène l'insatisfaction originelle qui l'anime.

Nicole Lapierre

 

LA DÉCOUVERTE DU VRAI SAUVAGE

et autres essais

de Marshall Sahlins.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)

par Claudie Voisenat.

Gallimard, " Bibliothèque des sciences humaines ", 458 p., 25 ¤.

 

 

© Le Monde