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Marilyn Monroe : "Je ne suis pas celle que vous croyez"
 



Marilyn Monroe, actrice américaine, sex symbol des années 1950. © MPTV/LFI/Abacapress
 

Une blonde idiote ? Non, une femme de mots, explique Michel Schneider*, à l'heure où l'on publie des fragments des carnets de l'actrice.


Par Michel Schneider

 



Que cherchaient donc ceux qui, à Las Vegas, au printemps dernier, ont participé aux enchères pour des radiographies thoraciques de Marilyn Monroe faites en 1954 : une image ? Celle que masquaient les vêtements et la chair ? L'image des os et des organes ? Le secret de sa vraie-fausse poitrine ou le secret du coeur qui battait derrière ?

Marilyn, ses emblèmes, ses attributs. Une chevelure inondant des épaules lumineuses sur lesquelles glissent les pattes d'un soutien-gorge, des lèvres scabreuses, la tension rythmique de volumes toujours en mouvement luttant pour plus d'espace dans son décolleté ou sous sa jupe, ces signes, si près de la caricature qu'ils l'ont rendue identifiable dans le monde entier, ont fait d'elle l'icône sexuelle du XXe siècle. Marilyn, c'est tout cela.

Et pourtant, tout autre chose. Dans la vie réelle, Marilyn n'était pas facile à identifier. Elle se servait de son image pour disparaître derrière, elle et son âme inquiète. On la prenait, on la prend encore, pour une ravissante blonde idiote. On la découvre ravissante, certes, blonde, pas vraiment, idiote, pas du tout. Désolé, elle n'aimait pas seulement le Dom Pérignon 53 ni le Chanel n° 5, mais la pensée, les livres, les idées et les intellectuels. Les mots, pour tout dire, elle qui avait tant de mal à les dire correctement sur un plateau. Sous l'image de la séductrice, la femme en quête de mots pour se dire, comme elle était : désespérée et gaie, sale et nue, abandonnée et manipulatrice. Ses mots, elle les trouvait en lisant, en écrivant.

La poésie et la littérature

En lisant ? Quand elle évoluait dans les rues de New York, c'était le plus souvent pour se rendre à ses cours de l'Actors Studio ou pour assister à des lectures par des écrivains ou encore à des soirées littéraires. Fin 1959, à New York, elle se rapproche des écrivains qu'elle admire. Carson McCullers l'invite dans sa maison de Nyack, où elle échange avec la romancière Isak Dinesen de longs propos sur la poésie et la littérature. Le poète Carl Sandburg, croisé sur le tournage de Certains l'aiment chaud, lui rend souvent visite dans son appartement de Manhattan pour d'interminables face-à-face où elle mélange lecture de poèmes et imitations d'acteurs. Dorothy Parker l'invite au Plaza à partager quelques amères réflexions sur les hommes et les femmes. Elle lisait avec l'avidité désordonnée de ceux qui ont grandi dans des maisons sans livres, avec aussi de la honte devant l'immensité de ce qu'ils ne sauront jamais. Elle lisait, comme les vrais liseurs, en vrac, assise par terre ou dans son lit, entre deux piles écroulées où elle plongeait pour trouver si ce n'est son bien, du moins la certitude d'avoir moins mal et le sentiment de n'être pas seule à être seule. J. D. Salinger, George Bernard Shaw, Thomas Wolfe ou Arthur Miller pour les vivants. Pour les classiques, Freud, à qui elle vouait une passion depuis qu'elle avait lu L'Interprétation des rêves. Dostoïevski, Tchekhov, Feuilles d'herbe de Walt Whitman, John Keats. Une photo la montre en short et haut sexy terminant Ulysse de James Joyce, pas vraiment un livre de plage.

"Le terrible"

Pendant le tournage d'Eve, Mankiewicz tombe sur elle dans une librairie de Beverly Hills. Elle y allait souvent, feuilletait les livres, en achetait peu et n'en lisait aucun en entier. Le lendemain, sur le plateau, elle lit Rilke. Il lui dit que c'est un bon choix, mais qu'il ne voit pas le rapport avec elle. "Le terrible, répondit-elle. Rilke dit que la beauté n'est que le commencement du terrible. Je ne suis pas sûre de bien comprendre, mais j'aime cette idée." Quelques jours après, elle lui donne un livre de Rilke. Elle adorait faire des cadeaux, comme tous ceux qui n'en ont pas reçu beaucoup.

En écrivant ? Le recueil des rares fragments retrouvés des nombreux carnets, notes, feuillets qu'elle noircissait montre, je le suppose, faute d'y avoir eu accès (parution au Seuil, le 12 octobre, sous le titre Fragments), cette Marilyn inconnue dont j'avais redessiné le portrait il y a quatre ans et dont j'avais lu et cité quelques poèmes, notules ou lettres, qui montrent un vrai talent littéraire.

En décembre 1999, les objets légués à Lee Strasberg furent vendus pour 13,4 millions de dollars chez Christie's, à New York. Tout ce qu'elle avait touché, tout ce qui avait touché son corps devint fétiche. Les livres furent adjugés 600.000 dollars. Beaucoup étaient parsemés de notes manuscrites en marge. On vendit aussi ce jour-là un bout de papier griffonné de sa main : "Il ne m'aime pas." Un constat qui aurait pu viser beaucoup d'hommes de son vivant et bien peu aujourd'hui. Deux autres notes furent adjugées. L'une disait : "S'il faut que je me tue, je dois le faire." L'autre était un poème plié dans un livre : "On dit que j'ai de la chance de vivre. Dur à croire. Tout me fait tellement mal."

* Michel Schneider a publié en 2006 Marilyn, dernières séances (Grasset, repris en " Folio " Gallimard), qui a obtenu le prix Interallié.
Publié le 23/09/2010 à 17:25 - Modifié le 24/09/2010 à 18:57 Le Point 13
Samedi 25 septembre 2010